‹ Les Etapes d'un naturalisteChapitre 16 sur 44 · LA LITTERATURE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

LA LITTERATURE ESPAGNOLE

faut. — Déchire-le, fillette, ou refais-le. — Non, mère, je n'y tou. che plus. Voici plusieurs jours que je me sens malade : peut-être me servira-t-il bientôt?

« Pourquoi travailles-tu avec tant d'ardeur et tant de larmes, ami Pedro ? — Je fais un lit sans pieds, le dernier que nous ayons ? — Qui est mort ? — Florentina. C'est pour elle que je travaille et que je pleure. En bière s'est changé le lit nuptial ! »

Hartzenbusch n'a jamais du reste abandonné les lettres d'une façon complète. Ne' d'une famille d'ouvriers, élevé au poste qu'il savait occuper si dignement par son seul mérite, il avait conservé une modestie, une bienveillance, un instinct de serviabilité qui frappaient à première vue. C'était le père, en quelque sorte, de tous les jeunes écrivains de notre époque : il s'intéressait à leurs travaux, les incitait à en causer avec lui. Longtemps, il suivit des yeux les recherches de Menendez Pelayo qui, à dix-huit ans, entamait déjà son grand ouvrage : Histoire des Hétérodoxes espagnols^ et, à l'heure où ces lignes paraissent, un vote extraordinaire, mais mérité, de l'Académie Espagnole, a donné le fauteuil de Juan Eugenio Hartzenbusch au jeune et savant professeur de l'Université de Madrid.

Menendez Pelayo, qui est un des restaurateurs des études antiques en Espagne, et en même temps un bibliographe et un érudit de premier ordre, n'a pas encore vingt-cinq ans, c'est-à-dire l'âge de la majorité d'après la loi espagnole. Il est de Santander, et fort lié avec le romancier José Maria de Pereda, le peintre incomparable des mœurs de la Montagne, et Juan Valera, à la fois romancier, quand il écrit Pépita Jimene-{ ou Le Commandeur AIendo~a^ et philosophe, quand il étudie les doctrines de Vives ou de Lulle, mais

lOO LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.

avant tout, grand seigneur e'crivain, styliste par nature et sans étude, immense'ment instruit, bien qu'il se pre'tende un apprenti helléniste dans la pre'face de cette traduction de Daphnis et Chloé^ qui est le bijou litte'raire de l'anne'e.

Menendez collabore, en cet instant, à la grande Histoire du Théâtre contemporain^ dont un volume a paru, entièrement consacré à Echegaray, l'auteur de la Mort sur les lèvres^ le drame à succès de cet hiver (i).

J'aime à parler du théâtre espagnol : il est, suivant l'expression d'un critique étranger, le plus beau si on le considère dans son ensemble. Calderon, Lope, Moreto, Alarcon, Rojas, voilà des noms qu'il n'est pas permis d'ignorer, pour peu que l'on se pique d'être lettré ! La génération nouvelle, celle qui a produit Garcia Guttierez, Tamayo y Baus,- Eguilaz, Camprodon, Nuiïez de Arce, Sellen et les deux Echegaray est puissante, elle aussi.

Je mets de côté toute prévention, toute partialité, et j'examine l'œuvre à un point de vue purement littéraire. Oui, c'est bien là le Michel Servet que nous peint l'histoire, ce sectaire original, cet esprit exalté et têtu, ce polémiste grossier ! C'est bien Calvin qui dirige ses sbires dans la coulisse, c'est bien l'Inquisition hugue-

(i) Il y avait ici confusion entre deux publications simultanées et relatives au théâtre espagnol contemporain. M. Menendez collabore à la splendide édition des Dramaturges de l'Espagne contemporaine, dirigée par M. Novo y Colson, un marin qui est un lettré très érudit et 1 auteur d'un joli roman à la Jules Verne.

LA LITTERATURE ESPAGNOLE. lOI

note qui met le feu au bûcher ; mais cette grandeur morale, ce prestige de la vertu, Servet ne les eut jamais.

Et puis, partout c'est une atmosphère de terreur, un brouillard de mort. Echegaray règne sur la scène par l'horreur. « Hace miedo^ hace llorar^ » il fait peur^ il fait pleurer^ me disait récemment une jeune et charmante Espagnole qui, cependant, ne connaissait point la Miierte en los labios.

Si grandiose que soit le drame d'Echegaray, il ne peut, à notre avis, rivaliser avec le roman de Pedro Antonio àt AXsiVcon^V Enfant àla boule. En voici une brève analyse qui, mieux que tout, fera juger du mérite de l'œuvre :

Dans une partie reculée de l'Andalousie, un digne prêtre a recueilli un orphelin de noble race mais dont la famille a été ruinée par un usurier impitoyable. Manuel Venegas, — c'est le nom de l'enfant, — grandit dans la haine, malgré l'éducation qu'il reçoit, et, s'il ne se venge point tout de suite, c'est que son ennemi est le père de Soledad : mais cette maison patrimoniale, qui lui a été ravie, « il la brûle des yeux », il la dévore du regard, et, pour la conquérir, lui qui n'avait jamais desserré les lèvres, parle pour la première fois devant la statue de de r Enfant-Jésus, El Nifio, — tenant dans ses mains la boule du monde ; puis il court les forêts et entasse douros sur douros.

Puis, voici la fête patronale, la Rifa, où tout danseur a le droit d'embrasser sa danseuse, et où l'on met aux enchères la formation des couples. Tout son or pour un baiser de Soledad ! Mais, pour éviter à sa fille le contact de celui qu'elle aime, l'usurier donnerait sa vie :

il joint l'insulte au dédain, et Venegas, e'crase' de honte à la nouvelle que son père devait deux millions en expirant, part pour l'Ame'rique.

Là, il fait fortune, mais pas si rapidement que Soledad n'ait e'pouse', sous l'influence de son père, un e'tranger qui ignore ce qu'est El Nino. Cet e'tranger il le tuera, en attendant il verra Soledad. Mais quoi ! une procession les sépare ; c'est El Nino ! Dieu ? il n'y pense point ; le protecteur de son enfance, il l'oublie ; mais non, sous sa parole sévère, il baisse la tête et, au fond du logis paternel reconquis, dans une salle basse, révolté contre Dieu, il médite, tombe à genoux, jette son or au pied de la Sainte Image, couvre de bijoux Celui dont il méprisait le culte, et, la voix haute, la tête brisée, mais fière dans sa contenance, il renonce à Soledad, Elle est comme morte pour lui. Il partira.

Partir, ah ! ceci ne fait point l'affaire des librespenseurs du village ; songez un peu ! un Enfant- Jésus qui, d'après certaines âmes ridicules^ serait soupçonné capable défaire des miracles, d'arrêter le cours d'une vengeance ! vite une mauvaise conseillère chez Soledad, qui, l'imprudente, donne rendez-vous à Manuel à la Rifa.

Le bal est commencé : soudain Venegas se présente, salue et jette son défi et son or. Le geste est noble, mais d'un colosse. — Toute ma fortune, riposte le mari de Soledad. — Où estelle ? crie le peuple que cet incident amuse, c'est assez qu'El Nino ait été volé, une fois, par le père, sans qu'il le soit par le mari. Quelle danse ! Les voici enlacés, ils s'enivrent de ce mouvement rythmé qui les berce, l'étreinte se serre, c'est le moment du baiser ; Soledad fléchit sur la poitrine de son cavalier. Le géant l'a broyée

LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. Io3

contre son sein, comme le rouleau e'crase un bluet sur l'aire qu'il aplanit. Alors l'e'poux se dresse, prend le couteau que Venegas a de'pose' aux pieds de la statue, — les armes e'taient interdites à la fête, — et le plonge dans le sein du meurtrier de sa femme qui, fou de ce fatal baiser, tombe sans dire mot et meurt, tandis que le coupable va se livrer à la justice (i).

Moins passionne', moins andalous, moins brûlant, mais d'un puissant inte'rêt. De tal palo tal astilla^ — « de tel bois tel copeau. »

Les Peûarubias sont une vieille famille de la montagne, près de Santander ; le père perverti par les mauvais livres qui pe'ne'trèrent en Espagne à la fin du xviiie siècle et y firent d'autant plus de mal que le re'gime antérieur de compression favorisait le développement rapide de la licence, au lieu d'une sage liberté', — a fait de son fils un positiviste de la plus belle eau. Le jeune docteur, e'pris d'Agueda, pure nature, que certains esprits mal faits ont trouve' trop froide, — comme l'on a trouve' trop froide la Léa Henderson de Daniel Rocliat^ — livre' aux pièges d'un hypocrite que Pereda peint avec toute la liberté d'un catholique à qui ce Tartufe fait naturellement plus d'horreur encore qu'aux bons petits esprits de l'athéisme ; — en proie aux tourments, aux luttes de l'amour et de l'incrédulité, — se tue. Et, sur le cadavre, le père salue ce Dieu qu'il niait hier : « Seigneur, ditil, ta justice est terrible. »

(l) On me permettra d'ajouter que ma traduction de ce nouveau roman verra t^rès prochainement le jour (1884).

El Niho de la bola a failli avoir deux traducteurs en français, souhaitons-en un à l'œuvre nouvelle de Pereda ; elle console les re'alistes en leur prouvant qu'on peut être vrai, sans s'enfoncer jusqu'au cou dans la saleté chère à MM. Hennique et C''= (i).

Si le roman est bien représente' en 1880, dans le mouvement de l'esprit espagnol, la poe'sie est encore plus fe'conde et plus riche en re'sultats. Quatre œuvres notables, la Vision de Fray Mar^ tin^ de Nuûez de Arce, Vhiondation et la Nina de Gotne^ Arias^ le Fj-ay Juan de Velarde, prouvent chez les poètes espagnols une activité' et une puissance, que n'a plus la litte'rature italienne, par exemple (2).

Ce n'est point ici le lieu d'analyser des œuvres qui me'ritent une étude toute spéciale et complète : dans cette esquisse que nous traçons au courant de la plume, il nous suffira de présenter aux lecteurs du Feu Follet quelques échantillons de cette poésie castillane que nous lisons et relisons depuis des mois :

Page 1