DE PIERREFITTE A CAUTERETS
DE Lourdes à Pierrefitte, la locomotive vous emporte sur les bords d'un Gave qui sillonne la fertile et vaste plaine d'Argelès, qui a, vers Pierrefitte, un double de'bouche : les deux valle'es de Luz et de Cauterets.Vous arrivez dans cette dernière par une route montante que l'on de'signe, en grande partie, sous le nom de côte du Limaçon. C'est un chemin, taille' à pic sur les flancs schisteux de la montagne et qui suit le Gave, dont les eaux bouillonnantes courent, se brisent sur les rochers et retombent en pluie, sous un berceau de feuillage. Un voile épais de noyers, de frênes, d'aulnes et de tilleuls, le cache, parfois, au regard du voyageur. A droite du torrent, se dresse la montagne de Soulom sur les flancs de laquelle quelques rochers scintillent en blanc, dans la verdoyante prairie, semée de
maisonnettes et des bouquets d'arbres qui les environnent. La bergère lutte, sur ces pentes, avec la vache indocile ou la chèvre rebelle ; plus loin sort de la me'tairie, couverte de chaume, une glaneuse hardie, qui vient faucher les foins et arracher des herbes, sur des rocs suspendus audessus du Gave et qu'on craint, à chaque instant, de voir ce'der sous les pas de l'imprudente.
Puis on change de rive, la route laisse à droite la cascade du Limaçon et s'encaisse dans une sorte de chaos, formé par les roches calcaires, e'boule'es des deux côte's ; au fond de cette gorge mugit le Gave dont le flot bat sans repos contre le roc et veut se frayer un passage sur la pierre qu'il couvre d'une blanche e'cume. Le Cabaliros envoie vers le Gave un ravin à pente rapide qui, dans sa beauté' grandiose et sauvage, se pre'cipite des flancs déchiquetés de la montagne. Puis, le Limaçon laissé en arrière, la route s'enfonce dans les prés ; de tous côtés, serpentent des ruisseaux au murmure argentin bt doux. Les tertres se couvrent de demeures rustiques, et Cauterets apparaît enfin.
Salut, petite ville, salut 1 Chez toi. César vint guérir l'ulcère qui le tourmentait. Pourquoi faut-il que Crassus seul ait conquis ce pays et que César n'ait jamais connu les bords de ton Gave ? Encore une illusion qui ira rejoindre les neiges d'antan ! La visite du roi d'Aragon, Sanche Abarca, est-elle plus certaine ? Dieu me garde de vouloir en décider ? Au moins, quand les bons moines de Saint-Savin possédaient la vallée et les sources précieuses qu'elle contient, la vieille noblesse de la Bigorre et du Béarn daignait venir y soigner ses maux.
Ici s'est retirée avec sa petite cour littéraire
la docte et séduisante sœur de François P"" ; ici, entoure'e de ses valets de chambre helle'nisants, elle a reçu les naïfs hommages des poètes du pays et a entendu chanter sa cabane
Couberte qu'ey d'amous.
Là elle e'crivit son Heptame'ron « le long de la « rivière du Gave, où les arbres sont si feuilles » que le soleil ne saurait percer l'ombre ni « échauffer la fraîcheur, et s'asseyait sur l'herbe « verte, qui est si molle et si délicate qu'il ne « lui fallait ni carreaux, ni tapis. » Plus tard, Rabelais s'est rendu dans ton sein, petite ville ; maintenant, certes, le gros curé de Meudon ne saurait te reconnaître. S'il rencontrait chez toi l'épicurien Henri Heine, il n'aurait nul motif pour s'étonner; à sceptique, sceptique et demi! Mais s'il y voyait la douce Eugénie de Guérln, comme il s'enfuirait vite vers le cabaret voisin, laissant la naïve enfant du Cayla nous exprimer, avec une grâce enfantine, avec une simplicité charmante, ses impressions à la vue des paysages qui l'environnent :
« Ces Pyrénées sont infiniment plus belles à « voir que Paris, qui cependant est bien beau. « Mais il y a la différence de l'œuvre des hommes « à l'œuvre de Dieu. Cette inexprimable architec- « ture de monts et de vallées sans mesure donne « une impression bien vive de la puissance divi- « ne. J'ai joui grandement pendant cette route « commencée à Tarbes, parmi les vignes et les « fleurs, et continuée dans les flancs de roches py- « ramidales,etsuruntorrentquivousbondit sous « lesyeux jusqu'à Cautercts. La route est taillée à « pic sur ce Gave fabuleux, et elle eût fait honneur « aux Romains : c'est admirable de hardiesse I »
Bien d'autres encore ont fre'quente' Cauterets. La reine Hortense, qui y a laisse' un te'moignage de son passage : la grange de la reine Hortense ; Thiers qui y a tué son ours ; les princes d'Orle'ans, et, s'il m'en souvient bien, George Sand et Ampère, le romancier fc'minin et le délicat critique.
Cauterets est situé dans un étroit bassin ; c'est une gorge profonde, bornée par trois hautes cimes : le Perrauté, drapé dans un manteau de sapins verts et sombres; le Péguère, couronné de sapins et ceint de hêtres touffus; le Peyrénère, parsemé de maisons bâties dans les prés et dont le triple sommet est occupé par d'immenses pâturages que peuplent les bœufs et les moutons. Derrière ces murailles de granit, on aperçoit le Cabaliros et le Monné dont les flancs nus sont desséchés par le soleil, enfin l'Hourmigas. Une échappée permet de distinguer, audessus du Péguère et du plateau de Cambasque, les Lacets avec leur amphithéâtre de hêtres, de noisetiers et de gazon, le Mamelon vert avec ses prairies, semées de fleurs, comme un riche tapis oriental.
LE PONT d'eSPAGNE
Quand, au sortir de Cauterets, on monte vers la Raillère, on suit le Gave sur sa rive droite pendant un temps assez court, puis un pont de lourde maçonnerie et quelques escaliers vous conduisent à la source. La partie nord de la vallée s'étend alors tout entière sous les yeux du
touriste. Sur la montagne du Lisey, les vertes prairies, e'maille'es de marguerites sauvages et de violettes blanches, sont diaprées par les teintes du ciel ; en face, les pentes silvestres du Pe'guère sont charge'es de bouleaux, de gene'vriers, de noisetiers et de pins minces et roux. Au fond de la gorge, entre quelques bouquets de sapins et de châtaigniers, repose, comme dans un nid coquet de verdure, la petite ville que viennent rafraîchir le Gave et le torrent du Gambasque. Des gracieux chalets de Gauterets s'e'chappe une fume'e qui s'e'lève en e'ie'gantes spirales vers la voûte azure'e. Que de poe'sie dans' ces vapeurs bleuâtres tourbillonnant dans un ciel serein pour se mêler aux nue'es diaphanes qui cachent la cime du Pe'guère et du Gabaliros !
Si l'on tourne le dos à Gauterets, on aperçoit dans le fond du paysage un immense rideau de sapins et la cascade de Pisse-Aros. Son murmure monotone ressemble au bruissement des feuilles qu'un léger zéphyr agite dans nos forêts. Là, des arbres vénérables sont exposés aux efforts des rafales qui les déracinent et les jettent sur le Gave de Lutour où ils forment des ponts champêtres. Le lierre séculaire, qui les revêt, protège de ses festons rustiques les délicates fleurettes roses et bleues que renferme le tortueux labyrinthe des rochers. Au travers des défilés de plus en plus resserrés, le Gave s'élance en bouillonnant et, comme irrité de la résistance des blocs de granit, il couvre d'écume et de poussière d'eau les deux rives et redouble de rapidité. Laissant derrière nous l'établissement des eaux, nous rejoignons le Gave de Marcadâou pour le suivre jusqu'au pont d'Espagne.
La vallée de Marcadâou, resserre'e entre les éboulements du Péguère et de la montagne, couverte de sapins, contient la longue cascade de Mâouhourat. Jusque-là, il a fallu gravir pe'niblement des côtes rapides, mais, ici, les pentes s'adoucissent, le Gave de Géret mugit au bas du de'filé, sur le flanc d'une montagne e'raille'e, et le voyageur chemine entre le pre'cipice et d'énormes masses de granit. Ici les arbres ont disparu, il n'y a même plus de mousse ; c'est le calme, c'est la solitude horrible de la mort. Un nouveau chaos couronné par de sombres forêts de sapins se présente à nos regards : des myriades de pierres stériles, un gigantesque éboulement de rocs fracassés et broyés,aux pointes aiguës, aux âpres contours, une traînée grisâtre de mine de plomb ou d'ardoises qui, de leurs reflets étincelants brûlent les yeux. On dirait que la montagne, dans une heure de colère, s'est soulevée pour briser ses pointes, crevasser ses flancs, disloquer ses assises, déchiqueter ses aiguilles, et que du sein de cette vaste hécatombe il va jaillir quelque monstre terrible et inconnu qui nous emportera dans ces profondes fissures et nous dévorera vivants dans ces cavernes étroites et sombres Mais bientôt la nature se
rassérène ! On approche de la cascade du Cerisey.
Coquettement enfouie entre les sapins et couverte d'un arc-en-ciel brillant, la chute, brisée une première fois, retombe dans un canal effilé où ses eaux, argentées par l'écume, se perdent sur un fond assombri par les murailles de granit. Une rosée abondante de vapeurs d'eau vient rafraîchir sans cesse les sapins des bords du Gave qui cachent en cet endroit les fougères
les plus jolies et les fleurs les plus délicates de lavalle'e. Les humides gouttelettes de cette pluie microscopique e'tincellent comme des perles dans les touffes de gazon et dorent le roc chargé de mousses verdoyantes.
On s'éloigne à regret de cette merveille de la nature et, en suivant le Gave, on arrive aux cascades successives du Pas de l'Ours et de Boussès, moins belles que celle du Cerisey, mais remarquables, la seconde surtout, parce qu'elles plongent d'un seul jet au milieu des sapins. Puis, on traverse une prairie coupée par de nombreux ruisseaux et où paissent de grands bœufs qui fixent le voyageur de leurs grands yeux bien bêtes, mais bien bons, et le voient passer sans surprise comme sans effroi. Parfois pourtant ils semblent se demander ce que leur veulent ces intrus qui viennent les déranger dans leurs pâturages, et secouant leurs grosses cornes, ils font tinter leurs clochettes comme pour appeler leur berger. C'est d'habitude une enfant en espadrilles et la tête couverte d'un épais capulet qui est chargée de la garde de ce paisible troupeau. Bientôt la prairie est franchie, et un sourd mugissement nous annonce le voisinage d'une cascade. Quelques instants plus tard, à travers les sapins et les pins rouges, nous gagnons le pont d'Espagne. Nous y voyons s'unir les deux Gaves de Gaube et de Marcadâou. Laissant, sur la rive droite, le pont du Marcadâou, nous allons à la cascade.
Bondissant d'une gorge noire de sapins sur un îlot de roc, elle se partage en deux nappes. Elles reluisent un instant sous les rayons du soleil, puis tombent en cascade tandis que les arbres tamisent la lumière et que l'arc-en-ciel
lO LES ETAPES D UN NATURALISTE.-
brille dans les vapeurs d'eau. Les deux Gaves réunis se précipitent sous le pont d'Espagne où s'élève une poussière de vapeurs irisées qui inonde les fleurettes et les mousses du rocher voisin.
Septembre 1876.
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HIER encore, à l'heure où les forêts antiques se couvrent d'e'paisses te'nèbres, les cerfs et les daims sauvages, qui allaient re'gner seuls dans les taillis de'serts, s'e'lançaient au travers des vallons.Le dix-cors altier, que le chasseuravaitpoursuivi sans relâche pendant tout le jour, courait se de'salte'rer. Las de franchir monts et plaines de toute la vitesse de ses pieds, il se plongeait dans les ondes pures de la source ignore'e qui murmure à l'entour du grand chêne. La haute futaie joignait ses ombres mystérieuses à la pe'nombre de la nuit ; le frêne vert tapissait le roc nu, brûlé par les ardeurs d'un soleil estival. La silhouette gigantesque des pins se penchait sur la vallée et tremblait au moindre souffle des vents. Le saule, ce mélancolique pleureur, qui se dresse au bord du lac, cachait entre ses racines les fraises rouges et les grappes de baies écarlates. La clarté de la lune, filtrée au travers
(i) Ceci devait être la préface d'un recueil de Contes.
du dôme sombre des bois, resplendissait sur un buisson d'aube'pines, semblable au gracieux sourire qui se dessine sur les lèvres d'une Vierge de Raphaël.
Mais aujourd'hui l'hiver vient de'pouiller les bouleaux de leur verdure, le vent soupire- entre leurs branches fle'tries. Les hauteurs se voilent des vapeurs de novembre, la bise soulève en tourbillons les feuilles desse'che'es. De'jà l'orale gronde sur la colline, de'jà le ciel s'obscurcit, déjà les flocons de neige se pre'cipitent sur l'aile de l'ouragan.
Le berger, couché sur la bruyère, suivait, cet été, le vol des nuées, il croyait que son œil distrait y pouvait discerner les âmes de ses amis défunts, aujourd'hui il lui a fallu en toute hâte rassembler ses brebis , il descend vers la plaine. Malheur à lui, si la tempête le surprend dans les étroits sentiers qui blanchissent sur les pentes de la montagne ! Le vent cjui force les chevreuils et les daims à se réfugier dans les profondes cavernes et à ne plus bondir sur le gazon des forêts fait voltiger les boucles argentées du vieillard autour -de sa tête chenue. Les chiens gémissent, et, l'œil baissé, suivent d'un pas timide leur maître haletant. Lui, siffle pour les encourager, enveloppe dans son vaste manteau son corps glacé par les ans et la pluie. Le troupeau paresseux suit ses pas et brave les frimas de la nuit. Déjà il aperçoit la clarté de la lampe qui brille comme une étoile à la fenêtre de sa cabane. Là, autour du foyer ardent, son épouse inquiète presse contre son sein ses enfants que, dans sa douleur, elle nomme ses orphelins.
Plus de ces chants joyeux qui jadis célébraient
l'hiver. i3
les douceurs de la vie, seuls les soupirs, les larmes et les sanglots ! Noël vient couvrir de givre le cyprès du cimetière et glacer la pierre tombale des preux antiques.
Avant que l'alouette recommence à gazouiller au haut du nuage, avant que l'aube'pine couronne de ses guirlandes parfume'es le front chaste de la jeune fille, nous nous re'unissons autour de la lampe jo3^euse pour écouter les re'cits du vieux conteur. Pleins d'un calme e'goïste, nous nous plaisons à entendre siffler la bise ; assis auprès d'un bon feu, nous raillons la tempête et ses outrages, nous narguons l'ennui et ses langueurs.
Mais février et ses gelces succèdent aux neiges de janvier. Paladins, e'cuyers, belles et troubadours, vous pouvez retourner dans vos tombes antiques. Nos me'lancoliques rêveries s'enfuient ; les hirondelles regagnent leurs nids printaniers. Les agneaux retrouvent leur gaîté, les oiseaux vont revenir, la reine-marguerite bourgeonne déjà ses premières feuilles et, dans le gazon qui reverdit sous un ciel nébuleux, la violette embaume.
Mars I877.