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A BORDEAUX

Tousceux qui se sont occupés de recherches historiques ont mille fois constate' de quel utile secours auraient e'te' pour eux des monographies bien complètes ; aussi, est-ce avec reconnaissance que les travailleurs salueront le savant livre de M. Vivie, la Terreur à Bordeaux. Au contraire de la plupart des écrivains, il nous donne plus qu'il ne nous promet, car ce n'est pas seulement la Terreur à Bordeaux qu'il nous raconte, c'est la Révolution dans le Bordelais depuis ses origines jusqu'au cri de délivrance de Thermidor. Il suffirait d'un nouveau volume pour que nous ayons un récit complet de la Révolution : nous l'attendons de lui. Quand on a eu le courage de fouiller le dossier de la Terreur, on doit avoir celui d'affronter la corruption du Directoire ; d'ailleurs les faiblesses d'âme sont interdites à l'historien; Tacite, auquel M. Vivie emprunte tant de curieux rapprochements et qu'il semble

(l) A propos du livre de M . Aurélien Vivie : Histoire de la Terreur à Bordeaux.

LA RÉVOLUTION A BORDEAUX. l5

affectionner d'un amour toutparticulier, n'a pas recule' devant les excès des Ce'sars.

A la veille de la Re'volution, Bordeaux e'tait au comble de la prospérité ; le dernier traité de paix, la convention commerciale de 1786 avaient donné les plus grands avantages à son négoce qui s'étendait chaque jour.

Deux cents navires, appartenant presque tous à des armateurs du port, commerçaient avec la fertile Saint-Domingue, et, d'heure en heure, le. canon signalait l'entrée ou k sortie de barques nombreuses, sources de nouvelles richesses. L'Angleterre accueillait les fameux vins du Bordelais avec une estime qu'on lui faisait chèrementpayer.Aussi les négociantsvivaient-ils comme des princes dans les grands hôtels que l'architecte Louis leur avait construits. Le gouverneur, le galant maréchal de Richelieu, ne s'occupait plus sur ses vieux jours que d'embellir la ville de monuments splendides. Le voyageur anglais, Arthur Young, dont on a lu les curieuses relations, s'extasiait sur le luxe etla magnificence des commerçants de Bordeaux. « Leurs maisons et leurs établissements, écrivait-il, sont d'un genre dispendieux ; ils donnent de grands repas et plusieurs sont servis en vaisselle plate. » Quelques-uns d'entre eux étaient dix ou douze fois millionnaires ; et dans les soirées qui réunissaient la haute société commerciale les femmes faisaient assaut de diamants et les hommes luttaient de profusion aux tables de jeu ; car le jeu, cette passion dominante du dixhuitième siècle, prélevait son impôt sur ces immenses fortunes, mais jamais de façon à les tarir. A côté de ce luxe artificiel dans lequel se complaisaient les Bordelais, il y avait le luxe de

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la nature, plus brillant encore que le premier : ce n'e'tait pas seulement la Gironde, bleue comme la Me'diterrane'e ; le soleil radieux du Midi illuminait les coteaux charge's de vignes ; la campagne était fraîche, parfume'e ; verdure et fleurs foisonnaient dans les jardins publics.

Mais, enivre'e de tant de délices, la cite' n'oubliait pas qu'elle était la patrie de Montaigne, de la Boétie et de Montesquieu ; les lettres y étaient toujours cultivées, les grandes traditions intellectuelles s'y ravivaient dans les douceurs de la paix et de la richesse. Au palais, on pouvait entendre les accents éloquents de Guadet, de Gensonné, de Garât, de Vergniaud, de Dupat}^ et de Desèze ; la peinture voyait s'ouvrir un musée, et des amateurs éclairés assuraient leur protection et leurs encouragements aux beaux-arts. Le clergé était plus instruit et de mœurs encore plus pures que dans les autres grandes villes ; le parlement, digne de la lourde tâche que lui imposait son illustration passée, avait été l'un des premiers à réclamer les Etats- Généraux.

Quelques années plus tard, la situation était bien différente, Bordeaux n'avait plus ses avocats, mais la France avait les Girondins. Ce clergé, l'orgueil de Bordeaux, était dispersé, persécuté ! Cet évêque, l'un des premiers partisans des libertés populaires, fidèle à sa foi et à ses promesses, avait refusé un serment qui répugnait à sa conscience ; il était en exil (i) ! Le Parlement était tombé dès les premiers jours de la Révolution. Ces ducs, ces nobles qui,

(i) Mgr Champion de Cicé, député du clergé aux Etats-Généraux, et qui avait été quelque temps ministre de Louis XVI.

comme Duras, avaient accepte' le commandement ^ de l'arme'e patriotique bordelaise, ils e'taient à l'e'tranger, chasse's par les hommes qui, grâce à la faiblesse du parti girondin, se poussaient dans la faveur de la plèbe.

Quant au peuple, aux ouvriers, aux campagnards, aux travailleurs de tous genres, ils manquaient de pain, et comment eussent-ils ve'cu, en effet, quand tout e'tait abandonne', commerce et agriculture ? Les modére's avaient d'abord gouverne' la ville ; ils formaient ce que l'on appelait alors la Socie'te' des Amis de la Constitution. Là se re'unissaient,sous lapre'sidence de Duvigneau, de bons bourgeois, d'honnêtes commerçants, repoussant toutes les exagérations et de'sirant avant tout le repos et la tranquillité' ? mais d'autres clubs s'e'levaient à côté de celui-là : le club National qui recevait dans son sein des négociants tarés, des prêtres et des religieux défroqués, des médecins et des avocats sans clientèle, prêts à fomenter des troubles pour y cl^rcher fortune ou pour y satisfaire leurs basses passions. Les femmes elles-mêmes avaient leurs assemblées où l'on déraisonnait à l'aise sur les affaires publiques.

Déjà avait eu lieu un premier massacre, celui des abbés Langoiran et Dupuis. Il faut lire dans l'ouvrage de M. Vivie le récit de cet horrible attentat : la foule se ruant sur les victimes, les mettant en pièces et s'acharnant sur leurs cadavres avec une barbarie digne de cannibales ; le frère de l'une d'elles, un prêtre assermenté, dansant à côté du lieu où l'on tuait son frère et étouffant en son âme tout sentiment de pitié. On lui fit une gloire plus tard de son infâme conduite et elle le sauva peut-être de l'échafaud !

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Cependant la misère croissait encore ; Bordeaux, si riche en 178g, manquait de pain ; des pièces officielles contiennent ces détails de'solants : « Dans la plupart des mimicipalités de campa^ie^ les boulangers ne peuvent pas faire de pain^ faute de blé ; les habitants ne mangent pas de pain depuis plusieurs jours ; datis quelques autres^ plus voisines de la ville^ les citoyens et citoyennes sont obligés de venir à Bordeaux et d'j' perdre au moins ime journée pour lâcher de se procurer du pain che^ les boulangers^ à quoi ils ne réussissent pas toujours à cause de la grande affluence qui se fait dans la boutique des boulangers. » Les plus avancés gagnaient fort à cet état de choses, ils y trouvaient matière à censurer les gens dont la modération avait de si fâcheux résultats. Aussi la popularité du club National s'étendait-ellc tous les jours, tandis que le club des Amis de la Constitution déclinait. La guerre éclata bientôt entre les deux partis ; elle ne servit qu'à susciter de violentes haines contre Duvigneau et à préparer sa perte ; elle mit en lumière la personnalité d'un certain Lacombe, instituteur condamné pour escroquerie par des juges que, plus tard, il envoya à l'écliafaud, chassé pour indélicatesse du Musée, sorte d'académie bordelaise, expulsé comme indigne sur la demande des amis de Vergniaud du cercle des Amis de la Constitution. Avec de tels titres à l'estime publique, on parvenait à la présidence des tribunaux révolutionnaires : aussi ce poste était-il réservé à Lacombe.

Le parti royaliste n'avait pas cessé de compter de nombreux adhérents à Bordeaux : tant que les modérés furent au pouvoir, il les laissa agir avec dédain, mais sans attaques. Quand les

Girondins furent tombés sous le couteau^ royalistes et modére's, d'une commune entente, saisirent le pouvoir et faillirent donner l'exemple d'une lutte intestine trop justifie'e. Toute le'galité ne s'e'tait-elle pas e'vanouie le jour où une assemble'e toute-puissante avait abdique' devant les fureurs populaires et leur avait immole' plusieurs des membres qu'elle applaudissait la veille ?

Bordeaux tout entier e'ieva un e'nergique cri de vengeance ; mais, faut-il l'avouer ? quand il s'agit de combattre non plus de la voix mais les armes à la main, il n'y eut que trois cents hommes qui se pre'sentèrent pour marcher contre la Convention. Du moins une âme vaillante s'était révélée durant cette lutte : Pierre Sers, malgré ses efforts et sa hardiesse héroïque, dut céder. L'heure était venue, où les Bordelais allaient être mis au pas ^ comme les en avait menacés la Convention.

L'échec, subi par le parti modéré, abandonna le pouvoir à la section Franklin et au club du Café National ; c'était un Laïs, vil comédien, un Lacombe, qui allaient terroriser la ville. La jeunesse aux habits dorés osait encore se montrer ; ces muscadins devaient être bien vite réduits au silence. Quelques jours après sa création, la Société populaire de la Jeunesse bordelaise avait pourtant compté trois mille membres, et ces habits quarrés — c'est ainsi que les appelle un montagnard — avaient assez de hardiesse pour entourer, à l'extrémité des allées de Tourny, les envoyés de la Convention et les maltraiter en dépit de leurs menaces. C'est alors, qu'interrogés sur leurs sentiments républicains, les représentants, qui en donnaient pour preuve leur vote

contre Louis XVI, furent tués en pleine salle du conseil ; on ne pouvait supporter l'apologie du crime, mais cette géne'reuse indignation et toutes les violentes diatribes, qui retentissaient aux oreilles d'Ysabeau et de Baudot, ne devaient que pre'cipiter de nouveaux malheurs sur la ville de'jà si e'prouvée.

Dèslors, Bordeaux, d'après les rapports officiels, e'tait le foyer de la re'action ; là se réunissaient lesennemis delà République :Guadet,Gensonné, Pétion, Barbaroux et Louvet étaient cachés dans la ville et osaient s'y montrer impunément. La contre-révolution commençait, ajoutait Baudot. A vrai dire, ce qu'il y avait de nouveau à Bordeaux, ce n'était pas la présence de proscrits, que la prudence en éloignait, mais l'arrivée inquiétante de sans-culottes moustachus, armés jusqu'aux dents et que leurs longues piques et leurs bonnets rouges rendaient plus effro3^ables encore. Les arrestations se multipliaient ; c'est alors que l'Espagnol Marchena,venu chercherla liberté en France, n'y trouva que la prison. De Bordeaux, il fut transféré à Paris, où il partagea le cachot de Riouffe. « Les sans-culottes, désormais, ne doivent rien craindre, avait dit Tallien, peu après son entrée triomphale, car la représentation nationale et la guillotine sont là pour venger les outrages, par lesquels on essayerait de les ralentir dans leur marche vers le sommet où ils doivent s'élever. »

Dès cette heure, la guillotine fonctionna à perpétuité sur ce que l'on appelait alors la place Nationale, Du 23 octobre au i6 décembre, c'està-dire pendant presque deux mois, le tribunal fut impito^^able : et pourtant on accusait déjà de modérantisme les deux plus marquants des

dictateurs, Ysabeau et Tallien. On les faisait espionner par des agents subalternes, envieux de leur haute situation. Ainsi jalouse's et surveillés, ils se révoltèrent et de'noncèrent leurs gardiens à Carnot et à Cavaignac, eux aussi relativement mode're's. Les dictateurs étaient en effetbien moins cruels et bien plus faciles à émouvoir que leur entourage. Tallien ne manquait ni de talent ni de capacité ; quant à la probité, il en avait au moins autant que la plupart des hommes de gouvernement d'alors. Ysabeau, ancien oratorien défroqué, possédait une instruction bien supérieure à celle de son collègue, mais emphatique comme tous les orateurs du temps, il était en outre pédant. De plus, son caractère ondoyant se déguisait sous un masque de brutalité. Il avait un certain âge ; son collègue Tallien était jeune au contraire, ardent, peut-être convaincu, à coup sûr ambitieux, et ce désir de jouer un rôle important s'accrut encore sous les influences qu'il subit. Il se savait soupçonné et dénoncé à Paris ; à Bordeaux il ne pouvait se maintenir au pouvoir qu'en obéissant au courant ; il se laissa dériver. Aussi bien, des têtes tombaient, bien des fortunes croulaient sous des amendes réitérées. Nul ne faiblissait. Au grand théâtre, la salle entière avait accueilli au cri de : Vive le roi ! la représentation d'une pièce médiocre de Boissy, La tne est un songe. Les artistes n'avaient peut-être point fait choix de cette maladroite imitation de Caldéron dans un but politique ; elle prêtait à la niise en scène et les lazzis de l'Arlequin auraient, pensaient-ils, un brillant succès. Leur attente ne fut pas trompée ; le public accorda tant d'attention à ce mauvais drame que la troupe

expia son triomphe. Bientôt le théâtre fut ferme', et quelques temps après, on le céda à d'autres come'diens plus en faveur auprès de la commission militaire. Parmi les jeunes gens, arrête's à la suite de cette échaufîoure'e, se trouvaient les fils des meilleures familles de la cité ; aussi, est-il aisé de comprendre la consternation dans laquelle ces poursuites plongèrent la société bordelaise.

Le conseil des dix tyrans ne cessait d'ordonner perquisition sur perquisition ; un jour, on arrachait aux orfèvres l'or et les bijoux qui leur avaient été confiés, et, bien entendu, ni reçus n'étaient donnés, ni inventaire n'était dressé ; un autre jour, on enlevait l'argenterie des suspects, en volant jusqu'aux petites cuillers à l'usage des enfants. On agit ainsi, par exemple, chez le citoyen Cabarrus. D'après M. Vivie, ce fut à cette occasion que Tallien vitTérésa Cabarrus, si connue plus tard sous les noms de ^me Xallien et de princesse de Chimay. Cette liaison, que la morale chrétienne réprouve, mais que les mœurs du xviir si-ècle n'expliquent que trop, eut pour conséquence le salut de plus d'un Bordelais. Attachée à la vie comme une enfant qu'elle était, emportée comme une Espagnole, mais généreuse et compatissante, Térésa Cabarrus n'usa de son influence sur Tallien, que pour faire donner des fêtes ridicules et inoffensives, ou pour adoucir le caractère farouche du conventionnel. Etablie, depuis longtemps déjà, à Bordeaux, elle y avait de nombreuses connaissances ; depuis son divorce avec M. de Fontenay, elle vivait avec son père et n'avait cessé de fréquenter les meilleurs salons de Bordeaux ; aussi, eût-on désormais l'assurance de pouvoir

fléchir l'un des tyrans. Il faut bien le dire, le niveau moral, si peu e'ievé durant tout le siècle, s'e'tait encore abaisse' à ce point que la conduite de Tére'sa, achetant la vie au prix de son honneur, ne provoqua chez personne

ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

L'histoire doit être plus se'vère que les contemporains, mais il est juste qu'elle indique le bien à côte' du mal. Nous n'aurions pas parle' si longuement de Tére'sa Cabarrus, si elle n'avait eu la gloire d'entamer la lutte avec le Comité de surveillance, et de le faire destituer. On mit en arrestation les membres qui l'avaient composé. Sous la même influence, Tallien ne tarda pas à faire les plus louables efforts pour rassurer le commerce bordelais : ce fut, on peut le dire, son but continuel pendant cette seconde période de son pouvoir. Il fit mieux encore ; il voulut améliorer le régime des prisons. Jusque-là on tenait fort mal les registres d'écrou ; on appréhendait et on enfermait dans les maisons de force, sans indiquer la cause de ces atteintes à la liberté individuelle. Une commission fut installée pour interroger les prévenus. Antony, juge d'instruction, en fit relâcher un nombre considérable. Rien ne peindrait ces salles oîi les lits étaient si serrés que les têtes- des dormeurs se touchaient, où deux cent huit hommes se pressaient dans un espace qui n'eût pu en contenir la moitié. Les vivres, que les détenus étaient contraints de payer, atteignaient des prix exorbitants ; l'ûir si promptement corrompu dans des pièces exiguës, la contagion des maladies, accrue par des miasmes fétides, car la propreté ne fut jamais une

vertu révolutionnaire, faisaient des prisons un se'jour mortel.

C'est par ces services que Tallien encourut la haine des Montagnards les plus exalte's. On le pre'senta à Robespierre comme un mode'rantiste dangereux et dont il importait de se de'fier ; Tallien comprit le pc'ril et partit pour Paris : il allait se justifier. Ysabeau restait seul pour lutter contre le parti avancé. Mais, faible de caractère, il manquait absolument d'énergie, et, quand Martignac, arrêté comme enragé modéré^ lui démontra clairement la culpabilité de Lacombe, il se borna à lui promettre d'aviser. On ne devait pas lui en laisser le temps. Un jeune ambitieux nommé Jullien, qui avait rempli avec succès d'autres missions, venait d'arriver à Bordeaux avec le titre d'envoyé secret du Comité du salut public. Audacieux et entreprenant, il jugea d'un coup d'oeil sûr la situation, et se posa en révolutionnaire zélé. Bientôt il réunissait le club de la Ferraille, décidé à s'en faire un marchepied vers le pouvoir. Dès lors il n'eut qu'à tenir le gouvernail, ses amis le poussaient insensiblement à la dictature. Il entra en lutte avec Ysabeau, mais ce ne fut qu'après s'être gagné la plupart des partisans que comptait celui-ci. Le terrain fut disputé pied à pied, enfin Ysabeau dut se résoudre à quitter la ville, la Convention l'ordonnait ; mais il fit avec lenteur ses préparatifs de départ. Jullien avait recueilli le fruit de ses intrigues. Robespierre, son protecteur, n'eut pas plus que lui à s'en réjouir : il avait ordonné l'arrestation de Térésa Cabarrus. Tallien, ivre de douleur, pressé d'agir par elle, prépara Thermidor.

A Bordeaux, le départ d'Ysabeau fut triom-

phal ; le parti modéré sentait la nécessité de se montrer fort et de contenir ainsi JuUien. Celuici venait d'achever la Gironde : en faisant tuer Guadet, Barbaroux et Salles ; au reste, l'échafaud ne chômait pas. L'on condamnait une confectionneuse, pour avoir vendu, vingt ans avant, des gilets avec des fleurs de lis, un acteur pour avoir accepté un rôle dans une pièce où n'éclatait point assez de patriotisme : il s'agit de la Tentation de saint Antoine. C'est bien le cas de demander où. le patriotisme irait se nicher ! Aussi cette période donna-t-elle deux cent neuf condamnations en cent vingt jours, tandis que, sous Tallien et Ysabeau, en cent soixante-deux jours, l'on avait eu quatre-vingt-douze condamnations capitales. Les chiffres parlent seuls !

Heureusement pour Bordeaux, Thermidor renversa avec Jullien son lieutenant Lacombe : Ysabeau revint bien vite, et la réaction commença. On ne démolit la guillotine qu'après l'exécution du président du tribunal révolutionnaire, accompagnée de cette cruauté que le peuple met dans ses vengeances. On éprouva presque de la pitié pour ce misérable, quand on le vit traverser, pour se rendre à l'échafaud, une foule qui demandait sa tête avec des cris furieux. La mort en elle-même a quelque chose de sacré qui devrait imposer silence aux passions des hommes. Quelle que soit l'horreur causée par le crime, elle se voile devant l'expiation, mais les réactions sont aveugles, quand rien de grand ne les illumine ; c'était le sentiment du péril couru qui seul animait les esprits ; l'ennemi était à terre : ceux-là qui tremblaient la veille s'unirent pour l'accabler. Bientôt l'on oublia les services d'Ysabeau pour ne se rappeler que

ses premières fureurs, et le Livre Rouge parut, inspiré par des spc'culations e'hontées, tout autant que par les vengeances personnelles.

Tout proclamait que la Terreur e'tait finie, mais du sang versé, il e'tait reste' la boue.

Décembre 1878.

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