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LES QUATRE VENTS DE L ESPRIT

LES QUATRE VENTS DE l'esprit, s'ils n'augmentent point rillustration me'ritée du grand Maître romantique, n'auront point pour résultat de diminuer sa gloire. Après Le Pape^ L'Ane^ — ces œuvres d'une valeur discutable, — Victor Hugo prend aujourd'hui sa revanche par un recueil qui, s'il n'est point à la hauteur des Orientales et des Châtiments^ à'Hernani et de La Légende des Siècles^ est du moins une sorte de competi-' dium^ un reflet de son passé et peut-être une relique en partie, de ses opinions d'autrefois, de son multiple génie. Dans Les quatre vents de l'Espj^it^ nous retrouvons les mêmes notes que dans l'ensemble de l'œuvre du chef de l'école de i83o.

Le romantisme est assez loin de nous aujourd'hui, pour que nous le jugions, avec une in* dépendance dont l'éclecticisme de goût de notre siècle est un sûr garant. Lors de la publication du nouveau livre par la maison Quentin-

Hetzel, le plus illustre adhe'rent du naturalisme,

— puisqu'il se refuse à se de'clarer chef d'e'cole,

— M. Emile Zola, prononça une oraison funèbre du système auquel succède le sien, qui tenait plus de l'éreintement que de l'apologie.

Il est e'vident qu'entre les panégyriques creux et ronflants de M. Vacquerie et les se'vères reproches de l'auteur de VAsso}nmoir^ il se trouve un juste milieu.

Ce que nos pères goûtèrent davantage chez les plus illustres e'crivains de l'ère romantique est aujourd'hui de'mode', vieux, fatigant à la lecture. Retranchez les chefs-d'œuvre, qui ne perdent rien à prendre des anne'es, le reste — et je parle encore d'ouvrages de valeur relative comme Lélia et Aîitonj^^ ce'lèbres en leur temps, ne nous paraît plus que de'clamations et fastidieuses enflures du style et de la pense'e. Voilà, ce nous semble, des faits acquis, et dont l'e'nonciation résume notre opinion sur une question qui soulève encore bien des polémiques. Du romantisme mort, il reste le chef, et c'est son œuvre nouvelle que nous allons apprécier vivement.

Ces allures d^e'clair, dit le poète, nous expli* quant le titre un peu prétentieux de son livre,

Ces allures d'éclair, ce vol torrentiel,

L'esprit humain les a comme vous, vents tragiques,

Comme vous, le printemps, il a ses géorgiques ;

Il est l'acre Archiloque et le Hamlet amer ;

Il gonfle l'Iliade ainsi que vous la mer.

L'homme peut de l'abîme effacer la prunelle ;

L'âme a, comme le ciel, quatre souffles en elle...

La pensée est un aigle à quatre ailes, qui va

Du gouffre où Noé flotte à l'île où Jean rêva ;

Et chacun de ses grands ailerons. Epopée,

Drame, Ode, ïambe ardent, coupe comme l'épée.

Le génie a sur lui, dans sa guerre aux fléaux.

Toute l'éclaboussure affreuse du chaos.

Ecume, fange, sang, bave, et pas une tache.

Il est un et divers. L'idéal se rattache

Comme une croix immense aux quatre angles des cieux.

Le grand char de l'esprit roule sur quatre essieux...

L'ombre a tout l'ouragan, l'âme a toute la lyre...

Satire, elle flétrit ; drame, elle aime ; chanson

Ou psaume, elle a du sort le lugubre frisson ;

Epopée, elle peut montrer aux rois tragiques

La tyrannie aveugle et toutes ses logiques,

L'effrayante moisson des noirs semeurs du mal.

Et le carrosse d'or du sacre triomphal.

Dans l'ombre accompagné par l'invisible roue

D'un tombereau hideux que le pavé secoue.

Nous avons donc quatre livres : Livre sati' rique^ e'crit sous l'Empire et plein de haines politiques et religieuses qui rabaissent le ge'nie du poète au talent d'un pamphle'taire, point toujours spirituel ; le Livre dramatique^ composé de deux pièces : Margarifa et Esca ; le Livre lyrique qui date de l'exil à Jersey ; et enfin le Livre épique qui ne contient qu'un seul poème et qui est litte'rairement la meilleure partie des Quatre Vents de l'Esprit.

Le Livre satirique, œuvre de haine et de colère, — ne l'oublions pas, — après force attaques contre Mgr de Ségur, Gustave Planche, Ldlut, Mcrimc'e, N isard,

...nains horribles, Ces drôles,

attaques qui, si elles sont virulentes, ne sont

Il6 LES ÉTAPES d'un NATURALISTE.

point toujours éloquentes, ne nous donne comme dédommagement qu'un court souvenir d'enfance.

Quand on nous conduisait, écoliers sans défense,

A la Sorbonne, endroit revêche et mauvais lieu,

Et que, devant nous tous qui l'écoutions fort peu,

Dévidant sa leçon et filant sa quenouille,

Le petit Andrieux, à face de grenouille.

Mordait Shakespeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello,

Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau.

Mais pourquoi diable M. Victor Hugo croitil M. Nisard aussi coupable qu'un Zoïle s'attaquant à Dieu ! Jésus-Christ ne se vit point élever de statue tant qu'il fut l'Homme-Dieu. Entre la croix du Golgotha et le piédestal de la place d'Eylau il y a la distance du divin à l'humain. M. Hugo, qui n'est plus chrétien, mais qui est encore spiritualiste, ne peut prendre les libertés du matérialiste Jean Richepin et comme lui crier : Le crucifié^ c'est nous !

Ce que le Livre satirique ne nous donne point, le Livre dramatique, ■ — sont-ce bien vraiment des drames que Margarita et Esca ? nous l'offre avec une richesse luxuriante. Souvenirs d'Hernani, scène délicieuse où l'épousée, au bras du ^raz^o, traverse la foule des gentilshommes et des dames, qu'ils chassent par leur arrivée, pour venir jusqu'à la porte delà chambre nuptiale, chaste tableau d'un amour dont la virginité expire devant l'ardeur permise, voilà Margarita. Et le duc Gallus qui, comme l'homme aux sonneries de cor, rompt l'harmonieux, l'enivrant duo, n'ose point, comme Ruy Gomez, faire dormir ensemble deux cadavres.

Le sceptique faiblit, où plutôt se de'robe, mais s'il baise le bas de cette robe qu'il voulait chiffonner un peu, si Nella et Georges sont heureux, le vieux blasé n'en renonce point pour cela à chercher

Un démon vierge, un être en penchants malfaisants Ayant l'aspect du lys que la nature encense, Lais-Agnès, le monstre à l'état d'innocence.

Et ce de'mon, cette fois, il le trouvera tel qu'il l'a rêve', parce que tout se trouve en ce monde, même

cette chose exquise : une drôlesse...

Il a cette volupté envie'e de

gagner le quine D'un ange contenant en germe une coquine,

Voir aboutir au mal

L'innocence à tâtons dans l'instinct animal.

Peser dans la vertu ce que la chair en ôte,

Assister dans une âme à l'aube de la faute :

....Des crimes, fi donc ! mais des vices, parbleu !

Quel plaisir se gratter du doigt la boite osseuse,

Et se dire tout bas : Bon ! elle est paresseuse,

Elle hait le travail, elle aime les bijoux.

Elle me trompera pour d'affreux sapajous,

Elle est chaque jour pire, elle est chaque jour moindre,

Elle sent avec joie en elle Phryné poindre,

Elle ignore l'honneur, le devoir, la raison ;

Elle a l'éclosion sinistre du poison !

Se dire : De farouche elle devient servile ;

La faunesse des champs est catin à la ville.

Néère tourne mal et se change en Lola ;

Assez déesse ici pour être diable là!

Elle a des yeux profonds de plus en plus funèbres,

C'est une gueuse, ô joie ! et voir dans les ténèbres.

Lentement, dépouillant tout voile, tout remord,

Touie pudeur avec le regard de la mort.

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Sombre comme Astarté, blanche comme Suzanne, De la vierge au front pur sortir la courtisane ! Et se dire : C'est bien ! je vais la dévorer ! Le tout pour rire !

Ce chef-d'œuvre du sceptique aura nom, Lison d'abord, et plus tard, la marquise Zabeth : Lison, une amoureuse qui n'est e'namoure'e que tout à fait à la surface, car si un Faust eût passé par là, cette Marguerite ne jetterait point les fleurs de sa parure pour des bijoux. Mais les lourds paysans ne gagnent pas plus facilement un cœur que les Siebels enfantins ; Zabeth, la faunesse de'guise'e en courtisane, qui s'ennuie parmi tant d'amours de n'avoir point trouvé VAmoi{7\

Celle qu'on paie, et celle Qu'on aime, c'est deux,

dit-on chez la marquise, que plus tard on traite de drôlesse. Si Zabeth s'ennuie, c'est donc non par faute d'amours, mais faute d'amoureux, et cet amoureux, il existe, c'est le sceptique vaincu par son propre artifice ; c'est Gallus qui fait des vers pour elle, lui achète des parures et lui cueille des bouquets ; et devant elle ensuite, juge plats les vers, fanées les fleurs, et pauvres les diamants. Cet inconnu qu'elle juge si haut au prix d'elle, qu'elle aimerait, qu'elle aime, elle en ignore le nom ; et ce refleurissement du cœur lui rendant la notion vraie de l'honnête, elle s'écrie :

Savez-vous ce qu'il faut à la femme, monsieur ? C'est l'amour. Je n'ai pas ce pain sacré de l'âme, Et je me sens haïr et je me vois infâme. Soyez maudit...

....Hélas ! vous m'avez fait le cœur noir et terrible,

Soyez maudit... Il me reste et c'est beau,

Contre vous, votre ennui, ma haine — et le tombeau.

Et cette doua Sol-Manon Lescaut, qui meurt non point par amour comme l'he'roïne d'Hernani^ mais par de'sespoir de n'avoir point aime', expire à l'instant même où Gallus se jetant à ses pieds lui crie : « Je t'adorais ! »

Ni Esca^ ni Margarita^ ne sont bien neufs, et Victor Hugo, après Coppe'e, nous peint supe'rieurement en ide'aliste cet ennui de la courtisane, que Zola nous a peint supe'rieurement aussi, moinsnoble, plus e'cœurant et certainement plus vrai.

J'arrive au deuxième volume des Quatre vents de Vesprit^ celui qui des deux m'est le plus sympathique, quelles que soient les re'serves que je doive faire au point de vue de l'esprit de certaines pièces. C'est là que sont les chefs-d'œuvre : cet admirable Pati où le poète rejette l'ide'e du suicide comme indigne des grands hommes, et tout en saluant Brutus et Caton, les juge mal morts.

As-tu peur, s'e'crie le poète,

...As-tu peur d'être oublié, passant noir? Crains-tu d'être ignoré du sombre vent du soir,

Et qu'il t'épargne dans ta ville Quand, terrible, il viendra balayer vers le Nord La vieille feuille morte et le vieux monde mort ?

11 t'emportera, sois tranquille !

Comme à chacun de nous, ton heure sonnera! Ton cadavre qui mange et qui boit sera

Ecrasé, broyé dans sa boue, Pétri dans le néant, supprimé, rejeté : L'infini passera sur toi : l'éternité

A pour nous tous un tour de roue.

Et j'en pourrai citer bien d'autres : Sous tert'e; Ma vie entre déjà dans l'ombi^e de la mort ; O mo7i âjne^ en cherchant l'azur ; et ces ChansoJis^ dont je ne puis tourner le feuillet sans en relire quelques vers :

Proscrit, regarde les roses ; Mai joyeux, de l'aube en pleurs Les reçoit toutes écloses ; Proscrit, regarde les fleurs.

— Je pense

Aux roses que je semai.

Le mois de mai sans la France,

Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les tombes ; Mai qui rit aux cieux si beaux, Sous les baisers des colombes Fait palpiter les tombeaux.

— Je pense Aux yeux chers que je fermai.

Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les branches ; Les branches où sont les nids , Mai les remplit d'ailes blanches Et de soupirs infinis.

— Je pense Aux nids charmants où j'aimai.

Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Le ciseleur des Orientales renaît en Victor Hugo, en même temps que le merveilleux génie de description, qui fit jadis le charme de Notre- Dame de Patois, reparaît dans l'apostrophe à Germain Pilon, au Livre épique.

N'y a-t-il pas d'ailleurs mieux que ce horsd'œuvre — car cette page splendide est un horsd'œuvre, — dans La Révolution ? Je suis certain que si. Il y a, il y avait, si l'on aime mieux, une ide'e que Victor Hugo n'a point donne'e dans toute son intensité'.

Ces quatre statues descendant de leur piédestal pour aller saluer la guillotine, cela n'était point banal : ce qui l'est, c'est l'opinion exprimée par le poète que l'échafaud de Louis XVI est l'œuvre de ses ancêtres. Quoi qu'il en soit, l'on verra longtemps ce tableau que Victor Hugo pouvait seul exécuter :

Au-dessus du colosse immobile, à l'oreille De la statue ouvrant ses yeux fixes devant L'espace sépulcral plein de nuit et de vent. Une voix qui passa comme un souffle de glace, Dit : — Va voir si ton fils est toujours à sa place.

Si quelqu'un à cette heure eût rôdé là, marchant Sur le quai solitaire ou près du bord penchant Aux clartés du falot qui vacille et qui fume. Cet être eût entendu tout à coup dans la brume, Qui, l'hiver, fait Paris plus noir qu'une forêt. Un bruit rauque pareil au bruit qui sortirait De quelque panoplie énorme des ténèbres, Il eût senti l'horreur frémir dans ses vertèbres

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Et sa langue à la nuit bégayer des aveux,

(Qui n'a pas son remords secret ?) et ses cheveux

Se dresser, et ses dents se heurter dans sa bouche ;

Car sur le piédestal où, dans le vent farouche,

Les nuages semblaient, d'en haut la saluer,

La statue, ô terreur! venait de remuer.

Rien, pas même l'airain, pour jamais ne s'arrête.

Le roi tourna la bride et le cheval la tête.

Le terre-plein frémit ; de longs mouvements sourds Ebranlèrent les toits, les églises, les tours, Et les portails sacrés que les siècles vénèrent.

Les muscles monstrueux du bronze frissonnèrent, La croupe tressaillit, le pied toujours levé Qui laisse l'herbe croître aux fentes du pavé S'abaissa, l'autre pied scellé dans l'architrave Se leva ; le colosse inclina son front grave. Le destrier, ployant ses jarrets de métal. Horrible, s'approcha des bords du piédestal, — Visions où jamais un œil humain ne plonge !... Et, comme par la rampe invisible d'un songe, La statue à pas lents du soc'e descendit.

Alors l'âpre ruelle au nom fauve et maudit, L'échoppe, la maison, l'hôtel, le bouge obscène. Les mille toits mirant leurs angles dans la Seine, Les obscurs carrefours, où, le jour, en tout sens. Court l'hésitation confuse des passants, Les enseignes pendant aux crocs de fer des portes. Les palais crénelés comme des villes fortes, Le chaland aux anneaux des berges retenu, S'étonnèrent devant ce cimier inconnu Dont aucun ouragan n'eût remué la plume, Entendirent le sol tinter comme une enclume,

Et, tandis qu'aux frontons des tours l'heure étouffait Sa voix, n'osant sonner au cadran stupéfait, Virent, dans l'épaisseur des ténèbres accrues, Droit, paisible et glacé, s'avancer dans les rues. Accompagné d'un bruit funèbre et souterrain. L'homme de bronze assis sur le cheval d'airain.

Franchement, ne voyez-vous pas là mieux que des fonds de th^oir ? Le soleil est aussi grandiose à son coucher qu'à son aube, et le grand Maître romantique empourpre notre horizon littéraire de son éclat puissant. L'éclipsé n'a été que momentanée, alors que Hugo écrivait pour la popularité des oeuvres parfois indignes de son passé, alors qu'il prêchait au lieu de chanter, qu'il voulait être tribun, et non plus, poète ensorceleur, orateur convaincant, et non plus, merveilleux endormeur. De cet Hugo, il reste encore bien des traces dans les Quatre vents de Vesprit^ mais le calme se fait dans ce grand cerveau, et l'on peut espérer que Toute LA Lyre sera une oeuvre de paix où ne subsisteront aucun des malencontreux écarts du Livre satirique.

Août 1881.

NUMA ROUMESTAN

DANS ma pensée première, ce n'e'tait point d'Alphonse Daudet que je comptais parler d'abord : depuis longtemps, je me promettais de faire succe'der à mon e'tude sur Les quatre vents de l'esprit une e'tude sur le prochain roman d'Emile Zola. Toute la librairie a suspendu l'ordre de ses nouveaute's pour faire place à Numa Roumestan ; il n'est que juste de modifier l'ordre de mes articles et de poiirtraicturer l'auteur du Nabab avant celui de VAsso?7îmoir et de Nafia.

Les romanciers contemporains suivent deux courants bien dissemblables : les uns, s'appelant idéalistes^ he'ritiers des doctrines et âi\i faire d'autrefois, dont le passe' dit Sandeau et Feuillet, et le pre'sent Theuriet et Cherbuliez, Claretie et Fe'val ; les autres, s'appelant re'alistes ou naturalistes, dont le passe' dit Balzac et Flaubert, Jules de Concourt et Champfleury, — l'homme a surve'cu au système, — et le pre'sent Emile Zola, Edmond de Concourt, Alphonse Daudet, Jean Richepin.

Un homme cependant domine tous ces noms, celui de Balzac excepte', — ce ge'ant dont le buste puissant et musculeux semble de son

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petit tombeau avoir conquis et dominer le champ des morts du Père-Lachaise, — méconnu de beaucoup, raille' de quelques-uns, respecte' de peu, vrai chevalier de la Table-Ronde et vrai marquis de la Re'gence, me'prisant nos petitesses et flagellant nos erreurs, ceIui-là,c'estBarbe\'' d'Aurevilly.

A la fois idéaliste et réaliste comme son maître Balzac, comme Alphonse Daudet aussi, qui n'est pas un vrai naturaliste, mais différemment, par la fanfare, tandis que l'autre l'est seulement par la musette, lui seul pourrait juger Daudet comme Daudet doit être jugé, quelque peu sympathique que lui puisse être cette œuvre de reniement de la patrie méridionale à lui qui, en sa qualité de Normand, est un Méridional du Nord.

Voici les positions établies : pour nous qui traçons ces lignes, il ne s'agit point de décider entre les deux camps dont le premier a pour lui le passé et le second l'avenir, — ce qui ne veut point dire la vérité. Le naturalisme ou le vérisme, pour me servir de l'expression italienne, n'est évidemment pas une découverte d'Emile Zola : il le sait, il le dit et nul ne le veut croire. Le naturalisme n'est pas la peinture du sale et du laid, du vice et de la cochonnerie : la littérature naturaliste n'est pas une littérature de filles et de gandins abrutis, de mastroquets et de mauvais lieux. C'est purement et simplement une façon de voir et de sentir autre que la façon de voir et de sentir des idéalistes. La malencontreuse idée qu'ont eue les naturalistes, de ne s'attacher qu'à écrire et à raconter de vilaines choses, fausse les idées de la masse, qui ne peut voir l'art en eux, elle qui ne le voit en rien. Laissons le temps faire son œuvre, les systèmes

philosophiques de notre siècle rentrer dans la poussière, dont ils e'taient dignes de ne sortir jamais, et le Naturalisme, formule passagère et transitoire, fera certainement place au système du vrai qui est et ne peut être qu'un composite.

On a beaucoup e'crit sur Daudet, ces temps derniers ; je me bornerai à signaler sur lui deux études, l'une biographique, l'autre morale, auxquelles j'emprunte beaucoup, et peut-être plus que je ne pense leur emprunter. C'est le travail de son frère Ernest dans la Revue Nouvelle : c'est le portrait que trace de lui Edmondode Amicis. et qu'a traduit une vaillante feuille parisienne, La Revue Littéraire et Artistique, Aucun des traits essentiels de cette physionomie n'y est oublie' : partout la lumière est re'pandue sur l'existence passe'e de l'auteur des Amoureuses, du Petit Chose^ des Lettres de 7?îoîi Mou- /m,des Contes du Lundi^-du. romancier de Robert Helmotit^ Jack^ le Nahah^ les Rois en exil. Là sont tous les documents ne'cessaires à ceux qui veulent e'tudier la genèse de ces œuvres que nous jugeons toutes faites et telles que la presse les jette par milliers aux étalages des libraires et sur les tables de nos cabinets de travail, de nos salons et de nos boudoirs.

L'écrivain qui, au Figaro., signe Etincelle des chroniques parfois futiles et féminines, parfois très intéressantes et très dignes de la lecture des gens de goût, disait, il n'y a pas longtemps, que Daudet, chose étrange 1 n'est pas un auteur « chic «. Etincelle eût pu ajouter qu'il n'était

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pas chic parce qu'il était populaire, ce qui, jusqu'à un certain point, est mieux encore.

Numa Roumcstan^ auquel je reviens après ces digressions, Numa Roumestan, sans contredit, ne modifiera point cette glorieuse pre'rogative de Daudet d'être l'e'crivain le plus lu de notre époque. Tout, dans ce roman, est actuel : les personnages, s'ils ne vivent pas sous les noms que la malignité publique leur a tout de suite prêtés, vivent fragmentairement en plusieurs de nos hommes politiques.

Il y a eu, il y a beaucoup de Méridionaux haut placés à cette heure, de ces Méridionaux des frontières d'Italie, qui ont le savoir-faire italien, pour employer l'euphémisme d'Edmondo de Amicis, qui ont une nature très compliquée. Ces Roumestan-là qui n'appartiennent peut-être point tous aux Droites, comme le héros d'Alphonse Daudet, le romancier a pu leur emprunter des traits, des gestes, des manières, formant un affreux dossier. La fantaisie faisant vivre ce dernier, l'incarnant en un homme ou en deux, produit un réquisitoire plus ironique et plus mordant que sérieux contre « les gens du Midi, cette race ardente, tumultueuse, toute en détentes et en bouffées de vent, téméraire, envahissante, qui vient de la province à Paris, s'empare de la grande ville par son audace, ses passions, son éloquence, la variété et la vivacité mfatigable et sympathique de ses attitudes. » Si les Latins ont pour la seconde fois conquis la Gaule, la Gaule s'est furieusement vengée et ajDothéosée dans Numa Roumestan. Le plus triste, c'est que cette fois, c'est le pays qui n'a pas été prophète en son fils : ce pamphlet plein de verve méridionale contre les Méridio-

naux, un homme du Midi l'a écrit,, cruel, incisif :

« Le mari grossier, brutal, la femme fe'line et menteuse... un vrai me'nage du Midi... »

Oh ! monsieur Daudet, monsieur Daudet, votre père e'tait du Midi, votre mère e'tait du Midi, vous êtes du Midi J Combien vous étiez plus vrai, quand vous railliez, dans Tartarin, et les bonnes gens de Tarascon et notre incurable blague^ et non un cœur toujours sur la main et jamais dans la main de qui croit le retenir ! Franchement, nous valons mieux que des Roumestan, nous ne faisons pas tous le trafic des 7720ts sans nous ijiquiéier de lein^ valeur^ de leur accord avec noire pensée ^pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent.

Le Nord travaille, il se peut ; le Midi rêve et pense. Ceci vaut bien cela.

Au point de vue des haines, les torts sont au moins égaux ; mais un tort que nous n'avons point c'est celui de la persévérance dans la haine. Roumestan pardonne à Lappara, mieux encore, il est prêt à le décorer, un peu plus, ce serait lui qui demanderait pardon au traître. On agira de la sorte, dans le Midi, envers Alphonse Daudet quand on aura vu avec quel art il flagelle. Nous rirons de notre caricature, et nous bénirons cet amour conjugal pour une femme du Nord qui créa le type admirable de sa Rosalie, si sévère et si injuste pour nous.

C'est l'art, en effet, qui est tout chez Daudet, dans NuMA comme dans Froment. Zola, qui

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vécut en Provence assez longtemps pour en connaître le grand soleil, admire cette reconstriictio7i du vrai où la scène réelle se joue toute vibrante de l'oî^iginalité du romanciej^ ce don du style qui est le sang même de l'œuvre et se confond avec le don de vie. Le style, dont quelques-uns font fi, — parce que sans doute ils se sentent incapables de le conquérir dans une de ces batailles que Léon Cladel, l'un des meilleurs forgerons de la phrase à notre époque, décrit dans ses Bonshommes, le style, voilà la seule parure de ces romans où l'invention est pour si peu et qui ne sont qu'anecdotes richement enchâssées et liées seulement par un mince fil d'or. Numa Roumes- TAN est de monture plus solide : les ciselures qui deviennent rares et que nous regrettons parfois, — ces délicieuses ciselures des oiseaux de perles de la petite Désirée dans Froment ! — rendent en disparaissant la charpente plus forte et mieux assise. L'ouvrier, en mûrissant, produit des œuvres mieux ourdies ; le musicien, qu'il y a en Daudet, mêle moins de fugues inattendues à ses symphonies -, on se sent marcher vers le dénouement dès cette entrée en matière exquise : le concours aux arènes de Nîm... non, d'Apsen-Provence. Oh ! les jolies pages, quelles esquisses ! quels tableautins !

« Une étrange musique montait de l'arène au milieu des clameurs de la foule, debout, exaltée, criant : « Valmajour, Valmajour ! »

« Vainqueur au concours de la veille, le fameux Valmajour, premier tambourinaire de Provence, venait saluer Numa de ses plus jolis airs. Vraiment il avait belle mine ce Valmajour, planté au milieu du cirque, sa taillole d'un rouge vif tranchant sur l'empois blanc du linge. Il tenait son long et léger tambourin pendu au bras gauche par une courroie, et de la main du même bras portait à ses

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lèvres un petit fifre, pendant que de sa main droite, il tambourinait, l'air crâne, la jambe en avant, Tout petit, ce fifre remplissait l'espace comme un branle de cigales bien fait pour cette atmosphère limpide, cristalline, où tout vibre, tandis que le tambourin, de sa voix profonde, soutenait le chant et ses fioritures.

« Au son de cette musique aigrelette et sauvage, mieux qu'à tout ce qu'on lui montrait depuis qu'il était là, Roumestan voyait se lever devant lui son enfance de gamin provençal courant les fêtes de campagne, dansant sous les platanes feuillus des places villageoises, dans la poudre blanche des grands chemins, sur la lavande des côtes brûlées. Une émotion délicieuse lui piquait les yeux ; car malgré ses quarante ans passés, la vie politique si desséchante, il gardait encore, par un bénéfice de nature, beaucoup d'imagination, cette sensibilité de surface qui trompe sur le fond vrai d'un caractère.

« Et puis ce Valmajour n'était pas un tambour itiaire comme les autres, un de ces vulgaires ménétriers qui ramassent des bouts de quadrilles, des refrains de cafés-chantants dans les fêtes du pays, encanaillant leur instrument en voulant l'accorder au goût moderne. Fils et petit-fils de tambourinaires, il ne jouait jamais que des airs chevrottés par les grand'mères aux veillées ; et il ne savait, il ne se lassait pas. Après les noëls de Saboly, rythmés en menuets, en rigaudons, il entonnait la Marche des Rois, sur laquelle Turenne au grand siècle a conquis et brûlé le Palatinat, Le long des gradins où des fredons couraient tout à l'heure en vols d'abeilles, la foule électrisée marquait la mesure avec les bras, avec la tête , suivait ce rythme superbe qui passait comme un coup de mistral dans le grand silence des arènes, traversé seulement par le sifflement éperdu des hirondelles tournoyant en tout sens, là-haut, dans l'azur verdissant, inquiètes et ravies, comme si elles cherchaient à travers l'espace quel invisible oiseau décochait ces notes aiguës.

« Quand Valmajour eut fini, des acclamations folles éclatèrent. Les chapeaux, les mouchoirs étaient en l'air, Roumestan appela le musicien sur l'estrade et lui sauta au cou : « Tu m'as fait pleurer, mon brave! » Et il montrait ses yeux, deux grands yeux bruns dorés, tout embus de larmes. Très fier de se voir au milieu des broderies et des épées de nacre officielles, l'autre acceptait ces félicitations, ces accolades sans trop d'embarras. C'était un beau garçon, la tête régulière, le front haut, barbiche et moustache d'un noir luisant sur le teint basané, un de ces

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fiers paysans de la vallée du Rhône qui n'ont rien de l'humilité finaude des villageois du Centre. Hortense remarqua tout de suite comme sa main restait fine dans son gant de hâle. Elle regarda le tambourin, sa baguette à bout d'ivoire, s'étonna de la légèreté de l'instrument, depuis deux cents ans dans la famille, et dont la caisse de noyer, agrémentée de légères sculptures, polie, amincie, sonore, semblait comme assoupie sous la patine du temps. Elle admira surtout le galoubet, la naïve flûte rustique à trois trous des anciens tambou rinaires à laquelle Valmajour était revenu par respect pour la tradition, dont il avait conquis le maniement à force d'adresse et de patience. Rien de plus touchant que le petit récit qu'il faisait de ses luttes, de sa victoire.

« Ce m'est venu, disait-il en français bizarre, ce m'est venu de nuit en écoutant santer le rossignooii. Je me pensais dans moi-même .• Comment, Valmajour, voilà l'oiso du bon Dieu que son gosier lui suffit pour toutes les roulades, et ce qtCil fait avec un trou, toi, les trois trous de ton Jlîitet ne le sauraient point faire ? »

« Il parlait posément, d'un beau timbre confiant et doux, sans aucun sentiment de ridicule. D'ailleurs personne n'eût osé sourire devant l'enthousiasme de Numa, levant les bras, trépignant à défoncer la tribune.

« Qu'il est beau!... Quel artiste!... -•> Et après lui, le maire, le général, le président Bédarrides, M. Roumavage, un grand fabricant de bière de Beaucaire, vice-consul du Pérou, sanglé dans un costume de carnaval tout en argent, d'autres encore, entraînés par l'autorité du leader, répétaient d'un accent convaincu : « Quel artiste! » C'était aussi le sentiment d'Hortense, et elle s'exprimait avec sa nature expansive : « Oh ! oui ; un grand artiste... » pendant que Mi"« Roumestan murmurait : « Mais vous allez le rendre fou, ce pauvre garçon. »

Le moyen d'avoir le cœur de rien reprocher à l'auteur de ces phrases dont aucune n'est trop peu limée et qui sortent du moule toutes brillantes et toutes pimpantes comme des canons encore vierges !

Décembre 1881.

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