SAUVAGEONNE
LE nouveau roman d'André Theuriet s'est rencontre', à l'heure de la publication, avec NuMA RouMESTAN, et son succès s'est, en quelque sorte, perdu dans la grande vogue qu'obtient immédiatement, et que mérite une œuvre d'Alphonse Daudet.
Il n'en est pas moins vrai que Sauvageonne méritait plus d'attention qu'il ne lui en a été accordé par la critique, distraite, et oublieuse, en cela, de ses devoirs les plus sacrés. C'est une évolution, très facile à distinguer, qui se produit dans la manière de l'écrivain : une modification très nette, non pas des procédés emplo- 3''és jusqu'ici par André Theuriet, mais de l'allure qu'affectait son œuvre.
Le poète, dont on sent palpiter le vers jusque dans la prose élégante, ciselée même, de l'auteur de Raymonde et du Don Juan de Vireloup, le poète, n'est plus qu'au second plan dans Sauvageonne.
Avez-vous lu Le Chemin des Bois, ce joli
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volume qu'édita Lemerre, dans ce format plus distingué que commode, qui est cher à l'éditeur de nos poètes d'aujourd'hui ? Il y avait là, rendues en deux strophes, en quatre vers seulement parfois, les impressions toutes personnelles et dès lors toujours vivantes, qui dictèrent tous les romans de la première manière d'André Theuriet. C'était la même chose, et cependant, c'était bien différent. L'ambroisie était plus douce et plus suave dans le petit verre que dans la grande coupe : mais le souvenir de la liqueur bue jadis s'ajoutait aux saveurs de la délectation présente, quand nous lisions Les souffrances de Claude Blouet, L'Abbé Daniel, jNL-^dame Véronique ou Le ALariage de Gérard.
Nous respirions à pleine poitrine ces arômes silvestres, ce grand air embaumé par les sapins et les chênes, qui circulait par tout le livre, nous perdions un peu de' temps à cueillir des fleurettes champêtres et de sauvages coquelicots, ou du moins, nous ne le perdions pas, car, cependant, l'action marchait toute seule-; et le décor, envahissant le premier plan, ne gênait point le mouvement des personnages de cette idylle, qui nous charmait et nous ensorcelait, comme les yeux verts d'une ondine.
Raymonde, par exemple, débutait par des pages exquises sur un sujet d'une simplicité, d'un vulgaire, relevés seulement par l'expression, par le dire : un vieux bonhomme de botaniste chassant les plantes en forêt.
André Theuriet, qui est le fils d'un forestier, se révélait tout de suite comme un sylvain, un Dennecourt littéraire. Taillis, hautes futaies, clairières, prés, ruisseaux, lacs et petites rivières, étaient son domaine incontesté : ainsi
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que le faisait remarquer un critique qui fut un historien en même temps qu'un lettre', lorsque Theuriet avait voulu peindre la vie parisienne, il avait e'crit les chapitres les plus faibles de La Fortune d'Angèle, Son avantdernière œuvre, qui est parisienne aussi, contient les mêmes faiblesses, auxquelles s'ajoute le vice d'une thèse discute'e : le divorce. Encore là, la scène e'tait-elle place'e tout autour de ce vieux Luxembourg d'autrefois, que la pe'pinière continuait et rendait vraiment champêtre.
La nouvelle manière du romancier consiste dans l'etïacement progressif de ce qui, jadis, e'tait le principal, et dans l'introduction, à plus haute dose, de l'éle'ment passionnel. C'est l'amour après les amourettes. On croque bien encore quelques pommes vertes, on mord bien encore dans quelques pêches, on grignote bien encore quelques cerises, quelques fraises juteuses, quelques framboises parfumées, dans le roman de M. Theuriet, mais ce n'est plus avec la même innocence de chatte curieuse et un peu hypocrite : les dînettes ne sont plus de saison, quand la passion domine, et la passion domine, grandit de page en page, e'clate, et le roman d'amour se termine par la haine, par l'exécration de deux êtres qui se haïssent et 7ie peuvent se résoudre à se quitter. Encore une fois, les échappées lumineuses, les fugues exquises, les peintures de nature ensoleillée ne sont point absentes. Il faut que j'en donne un exemple avant d'entamer l'analyse du roman :
« Les bois d'Auberive avaient mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n'était plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la vallée de l'Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des futaies, redescendant
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au fond des combes où naguère dormaient des couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient reverdi, les bourgeons avaient repoussé ; jusqu'à la ligne extrême de l'horizon, ce n'étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches ; dans les fonds, là où la terre noire s'enrichissait des alluvions du ruisseau débordé, il y avait un frissonnement de plantes fleuries : narcisses jaunes, seilles bleues et populages aux godets brillants comme des pièces d'or. Tout chantait : rossignols dans les vergers, grives dans les buissons, merles dans les merisiers ; au travers de la forêt feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores, au milieu de l'universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids.
>.< Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et s'exhaler dans l'air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des prés. C'était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à confectionner des balles avec des fleurs de coucou ; elle s'épanouissait sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur couteau des brins de saule pour en détacher l'écorce juteuse et fabriquer des sifflets ; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles retentissantes ; et, là-haut, dans la coupe, elle regaillardissait le bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour l'abatage ; elle gagnait jusqu'aux cloches de l'église, dont les voix moins grêles s'égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.
« Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand'-Combe, non loin du ruisseau de l'Aubette, il y avait de la gaîté et des rires d'enfants. La maisonnette n'était pourtant rien moins que riante, et on n'y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis, avec une toiture en mottes de terre, c'était à proprement parler plutôt une hutte qu'une maison. Dans l'unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et deux marmots de cinq à huit ans, s'entassaient pour dormir. Un jardinet où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches pour la vache, et c'était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins suspect était celui de diseur de bonne aventure et de rebouteux; sa fille
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Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives, ramassait des fraises en été, allait à la faine en octobre, au bois mort en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir les deux gachenets, qu'elle avait eus on ne savait où, et dont les pères s'étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n'en poussaient pas moins drus et n'en étaient pas moins florissants, bien qu'ils fussent à peine couverts et qu'ils reçussent plus de taloches que de pain blanc. Pour le quart-d'heure, ils s'occupaient d'allumer un feu àlelles au beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux êcarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais qu'il avait pris au gluau. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, de choux et de pommes de terre, devaient composer une potée, dont le vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire, où nageaient les légumes, suffisait par avance à dilater l^s narines gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes bleues des ailerons, qu'ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu'on les entendait de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu'aux lisières de la Grand'-Combe. >->
Il nous faut maintenant analyser le roman.
Brusquement jeté' des bancs de l'e'cole forestière de Nanc}^ où l'idée de porter un joli uniforme l'avait seule fait entrer, dans le village d'Auberive, au cœur de la montagne langroise, Francis Pommeret s'y ennuie, comme tout homme intelligent doit s'ennuyer au milieu des comme'rages et des cancans mortels. Fo"t heureusement, il n'a que vingt-quatre ans, et à cet âge, la moindre oasis console de bien des déserts. L'oasis est bientôt pour lui la société de M""' Lebreton, riche veuve, qui habite le château voisin de la Mancienne. De l'amitié à l'amour entre un jeune homme et une veuve qui dépasse à peine la trentaine il n'y a qu'un pas. M'"" Lebreton qui, en dépit des premiers signes que la maturité esquissait sur son visage, conservait
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une sorte de jeunesse latente, qui avait l'esprit et l'intelligence dans une société' qui ne connaissait que la méchanceté et la petitesse des intrigues, parut au garde général une sorte d'être supérieur, auquel son cœur n'osa rêver de s'élever. Tous ces sentiments, que je ne fais ici qu'indiquer, le romancier les décrit à merveille, très finement, très délicatement. Nous assistons à ces complots de petite ville plate et bête, qui empoisonnent l'air le plus pur et voilent le ciel le plus riant. Le résultat de toutes ces tentatives c'est de jeter M"'^ Lebreton dans les bras de Francis, ravi, ébloui. L'ambition succède chez lui à l'amour irréfléchi, et
« Le dimanche suivant, un peu avant la grand'messe, les paysans, qui badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent l'appariteur ouvrir le grillage du cadre où l'on affichait les actes de la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte d'écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que trahissaient de confuses exclamations, la première publication du mariage projeté entre Pierre-François Ponimeret, garde général des forêts, demeurant à Auberive, — et Laurence- Marie- Adrienne Orinancey, veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne, même commune.
« M""^ Irma Chesnel qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put résister à la curiosité qui la démangeait et alla cheveux au vent, se mêler au groupe qui s'amassait devant le grillage municipal. Elle déchiffra lentement le griffonnage du maître d'école. Quand elle traversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres tombants.
« — Ça y est, ma chère ! s'écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa sœur ficelait les paquets de son courrier, elle l'épouse, ils sont affichés !
« — La sotte ! s'exclama à son tour la receveuse des postes en maniant au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter.
« — C'est égal, reprit M"" Irma, qui crevait de dépit... il y a des gens qui ont de la chance, et le garde général peut se flatter d'avoir
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fait un beau rêve !... Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui a dix ans de plus que lui !
« — Ma chère, répliqua sentencieusement M'iûChcsnel aînée, tandis qu'elle étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde pas la bride... C'est elle que je plains : elle fait une sottise et elle s'en mordra les doigts ! »
Ces quelques mots re'sument le roman. Mais comment, par qui la sottise de la pauvre Adrienne Lebreton sera-t-elle punie ? C'est ce que le romancier nous laisse entrevoir dès le premier chapitre de la première partie. Aussi bien e'tait-il temps de justifier le titre de son roman. Il avait bien e'té, çà et là, question d'une orpheline adoptée par M"'^ Lebreton, Sauvageonne, mais elle n'avait point encore e'té, après plus de cent vingt pages d'un volume qui en a à peine trois cents, présentée au lecteur. La présentation a lieu sur la fourche maîtresse d'un pommier sauvage où Francis surprend sa future fille en train de croquer des pommes vertes : la scène est charmante, et celle qui la suit ne laisse pas de doutes sur l'avenir de Denise Tel est le vrai nom de Sauvageonne.
Les lendemains de l'amour, qui cache toujours un peu de vinaigre dans sa coupe de miel, sont bien tristes, quand il n'a fait qu'effleurer l'épiderme et qu'il réside dans la tête plus que dans le cœur. La tendresse la plus ardente devient agaçante et irritante : l'oiseau bleu s'est envolé pour ne plus revenir. Il en est bientôt ainsi à Rouelles, où se sont réfugiés les jeunes époux, dont le tête-à-tête est rompu seulement par la présence de Denise.
<( Amour oublié, amour retrouvé, » dit la chanson. Francis aperçoit ce danger : deux fois
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il essaie de s'y soustraire : i'e'tourderie presque enfantine de *^Denise, qui, parfois, endort ses soupçons et ses craintes, la confiance illimite'e d'Adrienne, tout contribue à creuser plus avant l'abîme sur les pentes duquel il se sent glisser. Une maladie, une absence d'Adrienne, qui rompt ce qui n'est plus qu'une habitude des sens, et plus ce je ne sais quoi d'humain et de divin à la fois, et qui a nom l'amour ; une intimité' e'vite'e d'abord, puis recherche'e, entre ces deux jeunes gens, il n'en faut pas davantage pour les pre'cipiter tous les deux dans une faute sans retour. Francis, au re'veil de cette ivresse première, est lâche, au moins autant qu'avant il a e'té bas dans la scène de la surprise ; elle, du moins, cette petite Phèdre, qui s'est donne'e tout entière dès le premier jour, voudrait fuir le regard de cette mère adoptive, à qui elle a rendu le mal pour tant de bienfaits. Vain espoir! Elle porte déjà dans son sein le châtiment. L'amour, qui n'a pu survivre au me'pris, a laisse' après lui cette espérance qui est le bonheur pour d'autres, mais qui est pour Denise la honte. Il faut qu'elle en prévienne Francis, quelle que soit sa haine pour lui. L'aveu, Adrienne l'entend tout aussi bien que Francis.
« Sa pâleur était effrayante, ses traits s'étaient comme durcis et pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment ; on eût dit à la fois une Niobé et une Némésis...
« Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s'était d'abord dirigée vers le dressoir, versa une carafe d'eau dans un verre, et but avidement, puis elle s'appuya contre la table et, d'une voix dont le calme contrastait avec l'altération de son visage.
« — Oui, répéta-t-elle, j'ai tout entendu, et si je n'en suis pas morte sur le coup, c'est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que lentement... C'est infâme, ce que vous avez fait ; mais
je n'ai ni la force, ni le cœur de vous dire tout ce que j'en pense... je ne vous ai jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie... Je n'ai plus qu'un désir : m'en aller de ce monde au plus vite!... Je pourrais me venger en demandant une séparation aux tribunaux et en dévoilant à tous les honnêtes gens votre honteuse conduite, mais il me répugne de traîner mon nom chez les avoués et chez les juges ; je ne veux pas que vos infamies rejaillissent sur ma famille et je ne tiens pas à me donner avec vous en pâture à la malignité publique... Je me tairai donc, mais, en échange de mon silence^ j'exige que tous deux vous vous soumettiez aveuglément à ce que je jugerai à propos de tenter pour tirer de la boue mon honneur et le vôtre... A partir de ce soir, vous m'obéirez tous deux comme des esclaves ; vous n'aurez d'autres volontés que les miennes... Ce sera ma vengeance, à moi!... Jure de m'obéir! s'écria-t-elle en forçant violemment Denise à se relever ; et vous. Monsieur, promettez-le moi aussi, non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, à laquelle vous tenez probablement davantage...
« Et tandis que les deux coupables baissaient la tête, elle s'empara de la lumière posée sur le dressoir 1
« — Maintenant, ajouta-t-elle, remontons !
« Elle poussa Denise devant elle, sans s'inquiéter de Pommeret, et la reconduisit dans sa chambre où elle l'enferma. Comme elle retournait la clé, elle se trouva en face de Francis qui traversait le couloir.
« — Ecoutez, lui dit-elle d'une voix sourde, à dater d'aujourd'hui nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre , mais à l'égard des domestiques et des étrangers, nous devons vivre comme si rien n'était changé dans nos relations... Ce sera une odieuse comédie, mais elle sera encore plus odieuse pour moi que pour vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour la bien jouer, car si par votre faute le monde vient à se douter de ce qui s'est passé ici, je vous le jure par ce que j'ai de plus sacré, je vous tuerai comme un chien ! »
Le plan d'Adrienne est de se faire passer pour la mère de l'enfant de Denise. Pour y parvenir, elle feint une grossesse, l'annonce aux ennemis et aux indiffe'rents, assiste aux couches en Suisse et ramène triomphalement sa proie.