‹ Les Etapes d'un naturalisteChapitre 29 sur 44 · LA FAUSTIN. I · texte numérisé non relu

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ordinaire de leurs e'tudes, — e'taient pour ainsi dire d'une autre race que la leur ; porte's à cher' cher la petite bète et à pousser jusqu'au bout, — ce bout fùt-il perdu dans les nuages, — leurs investigations sur l'histoire des gens qui n'en ont pas, ils ne pouvaient, pas plus Jules qu'Edmond, agir sur le gros public, — celui qui, dans un roman de cape et d'e'pée, pastiche de Ponson du Terrail, mais- signe' The'ophile Gautier,se trouvait, au dire de Girardin, gêné par le style. Incompréhensibles pour le vulgaire, rebutants, parfois, pour notre société' choisie, à laquelle ils ont eu l'art de faire accepter comme thème de leurs observations les petites gens : servantes, modèles de peintres, sœurs de charité, ils étaient les ouvriers de la première heure et devaient être moins récompensés de leurs labeurs que ceux de la onzième. Ni les roideurs de La Fille Elisa, ni la curiosité éveillée par les Zemganno n'ont pu modifier cette situation. Leur écriture artiste n'a point cessé de s'adresser à une élite, et La Faustin est encore pour elle.

Ce roman répugnera d'ailleurs à la grosse sagesse populaire qui aime que chaque chose soit en son lieu. Dans ce grand kaléidoscope du Paris artistique et lettré, trop de silhouettes demeureraient anonymes pour le vulgaire ; et puis, si vous prenez un collier de perles, en brisez le lien et laissez courir çà et là par la chambre les larmes blanches, combien peu les apprécieront à leur valeur, éparses, qui les eussent admirées, enfilées et dans l'écrin ! Pour le critique, sa tâche sera d'amener dans la lumière voulue, et les perles qui sont restées sagement enfilées — celles que son analyse traîtresse

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n'aura point égrené du roman — et celles qui roulent sans ordre jusqu'à ce que sa main, tout à l'heure maladroite, les remette en leur place pour réparer sa faute.

Mais qu'est-elle, cette Faustin ? Une grande tragédienne, une actrice entre Rachel et Sarah Bernhardt, sociétaire du Théâtre-Français, maîtresse d'un gros coulissier, Blancheron. Dame ! de Goncourt n'écrit pas pour les petites pensionnaires, et les mères de famille ne feront point lire ses romans à leurs enfants, comme ceux de l'estimable Madame Zénaïde Fleuriot. La Faustin est une bonne fille, point bégueule, et assez portée, sinon à oublier, à remplacer les absents. Blancheron fait de la sorte l'intérim d'un certain William Raynes, qu'elle a connu, petite actrice, et qu'elle ne désespère pas de revoir un jour. Dans deux mois, la Faustin débutera dans Phèdre et deviendra célèbre en une nuit. En attendant, tandis qu'elle est en proie aux angoissements de l'étude de son rôle, Blancheron la sent se détacher peu à peu, se repi^endre^ comme il le dit, vivre avec lui comme une honnête femme avec le ma?^i qu'elle n'aime pas. Le triomphe venu, et avec lui, William Raynes, embelli d'un titre de lord., — ce retour est nécessaire, ne fût-ce que pour nous donner l'inévitable nuit d'amour qui, dans nos romans contemporains, remplace uniformément le songe de nos tragédies d'autrefois et sert, au moins, à émêcher nos petits collégiens de seconde et de rhétorique, — les deux venus à la fois, le pauvre Blancheron prévenu assez crûment de son remplacement dans les bonnesgrâces de la Faustin, se tue tout bêtement.

Il n'y a jusqu'ici rien d'imprévu, rien de

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trouvé. Attendez, il va nous arriver, ce trouvé-, cet imprévu ! C'est dans le nouvel inte'rieur de la Faustin que nous le rencontrerons, dans sa lutte contre lord Annandale qui veut la faire renoncer au théâtre par jalousie envers et contre tous, dans le sacrifice — vraisemblable à notre avis, quoi qu'on en ait dit, parce qu'il n'est qu'un caprice de plus, — qu'elle fait, à son amour, de sa gloire en plein épanouissement, sacrifice bientôt regretté dans les languitudes d'une saison passée au bord du lac de Constance. C'est dans le réveil lent et invincible de l'artiste, de la tragédienne qui n'est point morte dans la femme et qui se révèle surtout — hideuse oubliance ! — durant l'agonie étrange de l'amant, de l'amant qui ne se réveille, avant de mourir, que pour jeter d'une voix brève aux valets l'ordre de chasser cette femme.

Quel effet profond est produit par cette fin horrible, par ce dénouement désenchanteur et d'un scepticisme raffiné, nous n'avons pas besoin de le dire. Cette scène est si bien amenée, si bien préparée dans les dernières pages de ce style creuseur., analyseur qu'ont inventé le» de Concourt pour remplacer la langue d'autrefois, insuffisante à nos besoins, à nos tentations et à nos vices. Car il y a du vice dans La Faustin, et même il y en a terriblement, je ne dis pas seulement du vice charnel, banal dans nos romans naturalistes après l'inégalable N an a, mais du sadisme., des appétits déréglés, maladifs, étranges. Et c'est précisément tout ce sous-entendu du passé de Selwyn et de lord Annandale qui me rend moins rebelle à admettre le dénouement et à m'expliquer le dégoût lent et l'oubli de la Faustin. Je foule ici un terrain bien difficile,

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bien broussailleux, bien bourbeux, qu'il ne me convient pas de hanter plus longtemps ; aussi bien les rameaux e'branche's du tronc par mon analyse re'clament-ils une main pour être replante's en terre fraîche.

Le premier de ces charmes secondaires qui n'est pas l'action, tout en s'y rattachant aussi intimement qu'il est possible, c'est le style. Et par style, chez nos e'crivains modernes, il ne faut pas entendre seulement le tour de la pe'riode, ni même le nombre de la phrase comme aux temps classiques et romantiques : le style est aujourd'hui, aussi bien cela que la langue que s'est faite l'écrivain, — à coups de dictionnaire ou par mille torsions de la pensée et de l'idiome parlé qu'il écrit, peu importe ! mais qu'il s'est formée et que sa force consacre. Eh bien ! le style d'Edmond de Concourt est comme un maillot pour la pensée, il en moule les moindres accidents, il en conserve' la couleur naturelle dans ses teintes les plus fugitives.

En son état actuel, qui est presque décadent à force de raffinement et de recherche outrée dans l'expression, peut-être s'est-il un peu efflanqué et épuisé au point de fatiguer le lecteur, comme le souffle anhélant d'une poitrine malade fatigue les bronches d'un gaillard bien portant. N'importe ! ce qu'il en reste, en admettant que ce soit une ruine, est une fort jolie et fort pittoresque ruine.

Jugez-en plutôt par cette description de l'intérieur de Bonne-Ame^ la sœur de la Faustin et la maîtresse de Carsonac, un écrivain dramati-

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que quelconque. C'est croqué en une page, et le croquis est inoubliable, tant il a de vie et de saveur bohème.

« Sur un guéridon, entre deux sacs de bonbons, l'un portant l'étiquette de Boissier, l'autre l'étiquette de Siraudin, étaient posés un plat de perdrix aux choux et une salade sentant le vinaigre.

« Dans ce boudoir, où l'on déjeunait, des morceaux d'habillements de femmes traînaient sur le divan, qui faisait le tour de la pièce, et dans des coins, des vitrines de Boule modernes laissaient apercevoir un fouillis de porcelaines et de choses d'un grand prix, mêlées à des objet de deux sous, semblables à celui-ci : un bocal dans lequel un Deburau en verre filé, représenté le serre-tête noir aux tempes, perdait à tout moment l'équilibre, sous le coup de queue indolent d'un gros poisson rouge, éternellement tournoyant.

« Derrière la pendule, une petite merveille du siècle dernier, figurant la statuette qu'anime l'adoration amoureuse d'un Pygmalion, agenouillé à ses pieds sur le marbre blanc, se voyait, fichée dans la glace, la carte d'un acteur du Palais-Royal : un décrassoir en ivoire, où les dents cassées du peigne, les lentes de la tête, les poux écrasés, étaient un chef-d'œuvre de laborieuse imitation sur le lisse carton.

^< Une porte entre-bàillée donnait à deviner, dans de l'ombre suspecte, un cabinet de toilette qui n'était pas encore fait, dès serviettes fripées, de vieilles moitiés de citrons desséchés ; et de ce cabinet, les parfums, à base de musc, faisaient irruption dans l'odeur de choux et de bouts de cigarettes éteintes de la salle à manger.

« Trois femmes assises, l'une sur une chaise, l'autre sur un pouf, la dernière sur un escabeau, tassées et serrées aux côtés de la soeur de la Faustin, , mangeaient de la perdrix, tout en cueillant, du bougt des doigts, une feuille de barbe de capucin dans le saladier, ou un bonbon au fond d'un des deux sacs. Et la tétonnière de la troupe, débraillée dans sa robe mal ragrafée, pour se gaver plus à l'aise, avait ôté son corset, posé sur l'angle d'un meuble.

« Cette femme était la grosse Motimouie, une ancienne lorette à aspirations bourgeoises, et qui avait fini par épouser un chef d'orchestre du boulevard du Crime, une femme de quarante ans, ayant conservé, dans la pléthore de la graisse, de doux yeux d'enfant.

« La plus jeune, une fillette de dix-sept à dix-huit ans, avait le

nez friand, du vice et de l'intelligence de Paris sur un minois futé, des bottines qui reniflaient l'eau, une tenue de petite rouleuse du quartier Latin, une voix éraillée, une conversation agrémentée de termes médicaux. Elle vivait encore, pour le moment, en traduisant du Darwin à l'usage des revues et des journaux, et répondait au nom enfantin de Lillette.

« La troisième, une femme de vingt-six ans, une femme silencieuse, aux impatiences frémissantes du corps, à la tiède pâleur que rosaient à tout moment des animations passagères du sang, au bleu foncé de la prunelle se répandant dans le blanc de l'œil comme un crépuscule, à la coiffure bouffante montrant de délicats modelages des tempes, et des oreilles ciselées en des contours transparents. Elle était vêtue de la toilette qu'elle portait toute la journée chez les autres, une robe de chambre de piqué blanc, où les épaules étaient enveloppées d'un petit châle de crépon de Chine sang-debœuf, noué par derrière à l'enfant : toilette où rayonnait sa pâle et vivace beauté, et sur laquelle, le matin, dans sa voiture découverte, elle avait jeté une fourrure. Après avoir fait du dressage pendant quelques années pour les femmes de la société, Joséphine se trouvait aujourd'hui entretenue par un grand marchand de chevaux des Champs-Elysées.

« Et autour du guéridon allait et venait, se reposant d'un genou familier sur le rebord du pouf, une petite bonne enceinte, au visage minable d'une figure du moyen-âge, après les grandes famines. Elle avait aux pommettes du rouge volé à sa maîtresse, et une égratignure lui balafrait en travers la physionomie. Coiiîée d'un zest de bonnet envolé en haut de la tête, en traînant ses pas las dans des babouches algériennes, elle jurait et faisait claquer la porte, à l'ordre et au coup de sonnette, qui la poussaient à chaque instant dans l'antichambre.

« — Ça se soutient, la pièce ? hasarda la grosse mangeuse entre deux bouchées.

« — Oui, oui, répondit la maîtresse de la maison.

« — Nous sommes toujours dans les cinq mille... il m'a dit ça.. . hier... le nouveau régisseur... j'avais couru après lui dans les coulisses, — chanta la voix flùtée d'un petit garçon de sept ans, à moitié caché par un mantelet de dentelles de Chantilly.

« Couché sur un coin du divan, la tête en bas, les jambes croisées en l'air, il se faisait les ongles avec une lime minuscule. Le col droit, un mouchoir passé entre sa chemise et un gilet, tout chez le

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bambin, depuis la semelle immaculée de ses bottines jusqu'à la raie correcte du milieu de sa tête, sentait le rassis d'un vieux gandin, d'un vieux gommeux. Petit bonhomme déjà entré dans la vîe de ce monde, prenant part à ses conversations, écoutant ses confessions, et témoin de ses débats d'affaires et de toutes sortes. Misérable enfant, amené comme un joli petit animal dans les soupers de cabinet, et qu'on oubliait, et qu'à moitié réveillé, un garçon de café ramenait, au petit jour, à sa mère. »

Et puis quel détail, quel fini dans les riens de la mise en scène : la visite au bonhomme Athanassiadis, la re'pétition au Théâtre-Français, la réception chez Bomie-Ame^ le choix d'un hôtel pour loger leurs amours par lord Annandale et sa maîtresse, que sais-je encore? Mais rien en ce genre ne vaut le souper chez la Faustin, après son triomphe, avec ces causeries, ce décousu de la parole des gens qui ont bu du Champagne, la sortie de Gautier sur le faisandage passionnel de la femme au xix^ siècle, les belles grâces du professeur de philosophie, sous la silhouette de qui l'on pouvait mettre plusieurs noms au lieu d'un seul, la rêverie de Fromentin et jusqu'à la boutade de Tourgueneff :

« La langue française me fait l'effet d'une espèce d'instrument, dans lequel les inventeurs auraient bonassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il se trouve que cet instrument est à l'heure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, le plus sensitifs. les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs bien portants devanciers. »

Cette réflexion du grand écrivain russe sur notre langue me ramène à l'œuvre des de Concourt, qui ont su l'assouplir et la rendre flexible et docile autant que la musique d'un Chopin ou d'un Rollinat. Elle me ramène à ce que je disais

de la pondération résultant de cette collaboration des deux frères, pondération nécessaire qui fait défaut chez Edmond, pour le moment du moins, et qui, dans son œuvre personnelle, n'est visible que dans Les Frères Zemganno par une sorte de miracle de l'amour fraternel. Peut-être la retrouvera-t-il, en étudiant l'inconnue féminilité du tréfond de la femme, dans le roman qu'il projette : mais s'il ne la retrouve pas, il faudra en prendre notre parti, tout espoir étant déçu, nous n'aurons plus de brillants montés et sertis, seulement des pierreries dans un sac.

Mars 1882.

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