A PROPOS DE L'ÉVANGÉLISTE
Nous avons enfin un Dickens français.
Quand Daudet publia le Petit Chose, cette autobiographie à peine déguisée, qui fut son premier succès en prose, quand plus tard, dans Jack, il retrouva la même note e'mue, le mênie sentiment, la même poe'sie des humbles, il n'y eut qu'une voix pour rappeler l'auteur de David Copper-Jîeld et d'Olivier Tivist.
Cette évocation était-elle juste au fond autant qu'en apparence ? Oui et non. Certes, il y avait chez les deux romanciers, l'anglais et le français, un amour commun pour les petits, un humour égal mêlé de larmes toujours les mêmes. Dickens, en Angleterre, suivait le même filon que Daudet en France : tous deux se rencontraient, abattant des arbres dans la forêt des di(/îcultés, suivant l'expression jeunement prétentieuse de David.
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Et cependant, entre eux, quel e'cart ? Dickens mettant à nu les plaies sociales, les indiquant d'un doigt vengeur et inflexible à l'humanité e'tourdie, et recommençant la montre de sa lanterne magiquement vraie des misères humaines, jusqu'à ce que le le'gislateur, sous la pression du sentiment des masses, se décidât à intervenir, à mettre un baume où il y avait une béante blessure, un remède où s'étalait une lésion intérieure et cachée ; — Daudet, artiste seulement, s'attachant à peindre le mal étreignant les hommes plutôt que les hommes étreints par le mal, ne s'arrêtant qu'en passant à d'affreux tableaux comme « la Crèche » dont il est parlé dans le Nahah^ songeant aux malheurs individuels, personnels, plutôt qu'aux accidents généraux de l'humanité, Daudet, sans appel au médecin, Daudet ne réclamant le plus souvent d'autre remède que la pitié et la commisération de tous pour ceux dont il disait les souffrances.
C'est ce Daudet-là qu'on nous a changé. Non pas qu'actuellement l'auteur du Nabab se pose en docteur de la société ; non., cet observateur sagace, ce judicieux narrateur de ses visions, qui se borne à revêtir d'écriture et aussi de magie artiste un coin de ce qu'il a vu et senti, ne prétend pas indiquer la médicamentation brutale et énergique qu'il faudra un jour à notre société maladive, affadie et rongée par les cancers du vice : mais, plus hardiment, il fait appel à la société, et par ses récits qui sont des prières aujourd'hui plus encore que des récits, il fait crier les béantes bouches des plaies.
Et ne croyez pas que, pour cela, Daudet ait sacrifié un pouce de son talent, une pierre de ces merveilleuses fabriques, un rien de cette
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parure légère et fine qui agre'mentait ses œuvres ante'rieures. Il y a, certes, dans VEvangéliste, plutôt un duvet plus moelleux, plutôt une fleur, plus enivrante que nulle part ailleurs, de ces pêches premières de son verger. Et les vieux Gailleton,et les d'Arlot, et Romain, et Sylvanire, et Chemineau, et la pauvrette madame Lorie- Dufresne, et les Aussandon, Bonne et Albert, tout cela ne vit-il pas autant que les Joyeuse, les Chèbe, les Delobelle ? Quel de ces caractères n'est pas vrai dans le kale'idoscope de VEvangéliste ?
Voyez les cent cinquante premières pages du roman, celles où le drame, qui n'a point encore e'clate', ne vous presse, ne vous talonne, ne vous aiguillonne point, jusqu'aux accents déchirés de la fin. Les jolies scènes qui mouillent les sourires attendris ! Lorie, officiellement calqué sur son chef de file, sur Chemineau, sceptique, hautain, maniéré par l'étiquette et les manies administratives, cœur chaud sous cette écorce empruntée, englué doucement par le charme attirant de cette Eline Ebsen, petite fleurette du Nord que la brise automnale desséchera.
Tenez, relisons cette page de l'aveu, et ditesmoi ensuite si Daudet a nulle part prodigué cette tiède atmosphère de bonheur et de paix avec autant de grâce, avec un coloris plus délicat, un dessin plus pur :
Lui restait là, continuant à l'écouter, remué jusqu'au fond du cœur, et beaucoup plus qu'il ne convenait à quelqu'un de l'administration. Elle était si jolie, animée par la musique, les yeux brillants, les doigts finement déliés et papillonnant sur les touches. Il aurait voulu retenir cette musique délicieuse, demeurer ainsi toujours à la regarder... Soudain un cri d'enfant, un cri de terreur éperdu, brisa le calme ambiant, la sonore atmosphère de l'eau....
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« C'est Fanny... » dit Eline s'élançant toute pâle à la croisée. Mais on riait maintenant, on riait à grands éclats. Et Lorie, en se penchant, découvrit la cause de tout cet émoi : Romain, revêtu de son scaphandre, et s'apprêtant à descendre sous l'écluse.
« Que j'ai eu peur!... »
Eline, à qui les couleurs revenaient dans les battements de sa respiration un moment interrompue, s'appuya au petit balcon, la main au-dessus des yeux, rougissante et nimbée de lumière.
— Que vous êtes bonne pour cet enfant !... murmura Lorie.
— C'est vrai, je l'aime comme si elle était à moi, et l'idée qu'il va falloir la quitter me cause beaucoup de chagrin.
Il s'effrayait, pensant à ces projets de mariage dont Mme Ebsen avait déjà parlé, et timide, craignant d'apprendre : — La quitter?... Et pourquoi?...
Elle hésita un peu, regardant toujours au loin :
— Puisque vous allez lui donner une autre mère...
— Qui a dit cela?... Je n'ai jamais songé...
Mais le moyen de résister à ce regard clair, croisant le sien ? Oui, sans doute, il lui arrivait quelquefois... C'est si triste de vivre seul, de n'avoir personne à qui dire sa joie ou son chagrin de la journée, si triste, un intérieur sans femme... Sylvanire s'en irait un jour ou l'autre ; et puis elle ne remplaçait pas une mère aux enfants. Lui même, il fallait bien l'avouer, malgré ses facultés d'organisateur, ne s'entendait guère à conduire une maison, tandis qu'il était homme à mener la province d'Alger tout, entière.
Il disait cela simplement, un peu confus, avec un bon et naïf sourire ; et certes, Eline l'aimait mieux ainsi, dérouté et désarmé devant la vie, qu'avec sa solennité des grands jours.
— Voilà pourquoi j'avais pensé à me remarier ; mais tout au
fond de moi, sans jamais en parler à personne... Et je me demande qui a pu vous dire...
Eline l'interrompit :
— Est-elle bonne, au moins, celle à qui vous avez songé ? Et Lorie tout tremblant :
— Bonne, jolie... la perfection...
— Aimera-t-elle vos enfants ?
— Elle les aime déjà...
Elle avait compris et resta toute interdite.
Il lui prit la main, et se mit à parler, très bas, sans savoir bien ce qu'il disait ; mais elle distinguait dans son trouble les tremble-
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ments et la musique de l'amour. Et pendant que les tendres protestations d'avenir se pressaient sur les lèvres de son ami, toujours rêveuse et le regard au loin, Eline croyait voir sa vie à elle se dérouler, unie et tranquille comme ce paysage de Seine, aux sillons tout tracés, rayés et droits, où le blé pointait à peine, traversés de soleil et d'ombre selon les caprices du ciel. Peut-être, avait-elle rêvé autre chose, des espaces plus larges, plus mouvementés. Dans la jeunesse, on aime les obstacles à franchir, les dangereuses forêts du Chaperon- Rouge, la tour branlante où monte l'oiseau bleu. Mais ce mariage qu'on lui offrait ne dérangeait rien à ses affections. Elle garderait Fanny, elle ne quitterait pas Mmo Ebsen.
— Oh! ça, jamais... Je vous le jure, Eline.
— Alors, voilà qui est dit... Je serai la mère de vos enfants. Sans trop savoir comment cela s'était fait, ils se trouvèrent
accordés, unis en une minute pour l'existence entière ; et Mme Ebsen apparue sur la terrasse, devina tout, en les voyant la main dans la main, penchés à la fenêtre et surveillant ensemble leurs petits.
Mais quand Daudet écrit cette page idyllique, il pre'pare de'jà l'éclat de foudre du drame ; et c'est ici qu'il faut donner son attention, car c'est la partie discutée, combattue et louée avec la même « furia » du roman, V Evangéliste .
Dans V Evangéliste en effet, la plaie sociale que Daudet a résolu de mettre à nu n'est autre que cette propagande affolée des sectes les plus saugrenues du protestantisme.
Il n'est pas heureux, le protestantisme, français ou exotique, — et si français qu'il soit, il est toujours plus ou moins exotique, — il n'est pas heureux avec les naturalistes.
Il y a deux ans, Zola lui décochait un de ses articles du Figaj^o et lui reprochait son nihilisme littéraire. Sur ses pas, un jeune écrivain, d'origine suisse, je crois, Edouard Rod, talent sec et
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analytique, lui lançait les premiers traits dans Pahiî/i^e Veiilard^ où un jeune Daphnis parpaillot tombait dans les filets de la fausse de'voue'e Palmyre. Edouard Rod, dont la meilleure oeuvre est à coup sûr la Chute de Miss Topsy^ revenait à la charge dans Côte à côte, roman vrai comme grossissement des hypocrisies instinctives que Calvin a impose'es à ses disciples, roman faux parce qu'un grossissement est une caricature et point une photographie.
Et maintenant voici Daudet qui braque le canon à son tour sur les protestants français, Daudet, plus redoutable encore que Zola et Rod, par sa douceur et son miel onctueux. Aussi quels cris de rage !
Oser toucher aux Autheman, flageller le fanatisme qui brûla Servet renaissant sous une forme nouvelle en plein xix® siècle, de'noncer les empoisonnements de l'esprit par les livres d'une piété' malsaine, par les discours qui tuent le corps après avoir tué les affections dans l'âme, par le poison même qui dévore le cerveau, le tétanise, affole, anéantit ! Daudet avait beau personnifier en Aussandon, l'admirable sermonnier de l'Oratoire, toutes les grandes et illustres dynasties de pasteurs du protestantisme français, les Cocquerels et les Monods ; on ne pouvait lui pardonner.
C'est que, dans sa grandeur même, il était terriblement vrai, ce digne Aussandon, flanqué d'une femme, bonne comme son nom, mais femme^ l'arrêtant sur le chemin du bien, quitte à l'approuver, à l'applaudir ensuite, quand il aurait passé outre et triomphé de ce doux et amollissant joug conjugal. Mais, chose plus étrange ! le public sceptique eut une heure d'hé-
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sitation, lorsque le Figaro publiait en feuilleton cette Evangéliste. Il fallut lui faire expliquer par la voix du plus sceptique des chroniqueurs la portée et la signification du roman incompris : Albert Wolf raconta que la madame Ebsen de VEvangéliste était une pauvre maîtresse d'allemand, à qui l'une des sectes bizarres, dont la plus illustre est l'Armée du salut, avait enlevé sa fille, et que Daudet avait écrit sous la dictée des larmes de cette malheureuse mère.
Dès lors, ce public imbécile qui a besoin qu'on lui mette les points sur les /, qui siffle les Corbeaux et se révolte aux premières de la Glii^ ce public, collet monté quand il faut être large de vues, libertin quand il faut être décent, voyant qu'il s'agissait d'une œuvre sérieuse, d'une œuvre oia l'amour souriait à peine, ce public, — et il s'est trouvé des critiques pour se faire son écho, — a regretté cette sévérité de facture, a déclaré fatigante la lecture de VEvangéliste qu'il lira à cent mille exemplaires, pour se déjuger et se" contredire une fois de plus.
Les catholiques, enfin, s'en sont mêlés.
Pourquoi ?
Est-ce que le catholicisme serait réellement attaqué dans VEvangéliste ? Je ne le crois pas ; si telle avait été l'intention de Daudet, pourquoi ne l'eût-il pas combattu en face ? C'eût été plus loyal, et l'heure est-elle si favorable à notre foi qu'on hésite à se joindre à nos persécuteurs ? Non, ceux qui ont vu dans VEvangéliste « un plaidoj'-er passionné contre lavocation religieuse, contre les couvents, » ont mal vu et ont vu trop loin.
Le catholicisme ne peut avoir d'Elinc Ebsen et de Jeanne Authcman : la comparaison est
aussi impossible entre sainte Thérèse et la fondatrice de Port-Sauveurqu'entre Alphonse Daudet et Pigault-Lebrun.
Si dans une phrase malheureuse — et qui va sans doute au delà de sa pensée — le romancier a prononcé le nom de la Sainte d'Avila, c'est qu'il lui manque la connaissance de quelque chose de l'humanité : l'àme religieuse à l'état de santé ne lui a jamais été révélée. Qu'il lise de sainte Thérèse l'admirable Vie écrite sur l'ordre de son confesseur et les non moins admirables Moradas !
Les naturalistes espagnols, Pereda, Perez Galdos, Narcis Oller, M™® Pardo Bazan, sont plus instruits que lui sur ce point, et leurs œuvres que j'étudierai quelque jour — dans un travail considérable sur le « Naturalisme à l'Etranger (i) » — se ressentent de ce savoir des ressorts religieux de l'âme chrétienne : ils y puisent une force, une pénétration, que Daudet a peu à faire pour acquérir, car ce qu'il sait, un critique catholique, sévère pour lui, l'a reconnu, il le sait exprimer avec l'excerience de son remarquable talent.
Comme Aussandon, Daudet est ait haut de la côte : il y restera longtemps. Puisse-t-il y multiplier souvent les jeunes pousses de sa création.
Février 1883.
(i) Je prépare un volume sous ce titre : Le Naturalisme à l'étranger (Pays de race latine). On y trouvera des études sur le naturalisme espagnol, portugais, italien, suisse et belge.