LES
CONNAISSEZ-VOUS Avignon, si illustre dans le passé, si fière de son pre'sent? Avignon où se de'chaînent les vents furieux du Rhône, e'puisant les poitrines délicates lorsqu'ils tourbillonnent avec violence sur les ponts, abandonnant la ville aux miasmes pestilentiels des marais lorsqu'ils ne sifflent point aux créneaux des remparts ? Là, vous entendez parler une langue moelleuse et rude, sauvage et douce, dont l'accent musical se prête également aux inflexions de la colère et de la tendresse, du désespoir et du bonheur, une langue encore dans l'enfance, ou, si vous le préférez, selon le mot délicat de Sainte-Beuve, une langue quia eu des malheurs. Avignon, l'antique cité papale, depuis des siècles veuve de ses pontifes, Avignon qui célébrait, il
(l) Etude publiée dans La Revue Générale de Bruxelles.
y a quatre ans encore, la gloire de sonPe'trarque, n'est pas moins orgueilleuse de ses félibres : si le capitoul, le roi des fe'libres, rei di felibre^ re'side à Maillane, si les arrêts de la Maintenance sont re'dige's, d'ici et de là, dans les villes de Provence ou de Languedoc, c'est à Avignon que Roumanille composa ses dialogues, c'est à Avignon qu'Aubanel pleura sur son cœur brisé, sur sa brune Zani devenue nonne au blanc moutier.
Presque en face, Villeneuve, domine'e par son vieux castel, qui se dresse comme la sentinelle perdue du passe', regrette les jours de splendeur oîi Magnats et Cardinaux venaient dans son sein se de'lasser de leurs fatigues. Le Rhône a beau baiser les pieds de la cite' ruine'e avec la galanterie d'un preux chevalier, Villeneuve, la ville du moyen-âge, a égrené' ses créneaux par les siècles évanouis et ne s'enorgueillit plus que de ses hautes tours bronzées par le soleil.
Les villages qui bordent la route d'Orange à Avignon ne sont pas moins pittoresques ; c'est Château-Neuf-du-Pape, d'où l'on voit les pics bleus et les dentelures du Gigondas, la crête neigeuse du Ventoux,les brumeuses Alpilles et, dans la vallée, Rhône et Durance qui se poursuivent, s'atteignent, se devancent pour s'unir un peu plus loin. Château-Neuf-du-Pape est assis sur une colline ; tout autour grimpent les échalas fameux de la Nerthe, et des terrasses où Mathieu rêvait, l'on aperçoit, vers la fontaine de Vaucluse, Château-Neuf de Gadagne. Au delà c'est la plaine, où la Sorgue enlace mille villages dans de sinueux détours. Puis à côté, cet épais bosquet de chênes et de platanes, c'est Fonsegugne, qui se cache comme un nid dans le vert feuillage.
Pour Sainte-Estelle, le 21 mai 1864, sept amis d'Avignon ou des environs : Roumanille, Mistral, Aubanel, Tavan, Mathieu, Paul Giera et Brunet se re'unirent dans ce site poe'tique. « Là, a dit l'un d'eux, là il y a l'ombre et le silence, la fraîcheur et la solitude ; des fontaines et des pêchers avec de rustiques bancs garnis de lierre ; des sentiers et des petits chemins qui serpentent, montent, descendent et mènent dans le bois ; là une vue ravissante, un air parfume', les oiseaux chantent, les feuilles murmurent, et les fontaines bruissent (i). » Les sept Provençaux brûlaient d'un e'gal amour pour les gloires de leur province, pour cette littérature, cette poésie des troubadours si dédaignée et si oubliée: leur jeunesse ne répugnait point aux allures théâtrales. Les deux bras levés vers le Ventoux qui dominait la scène de sa cime gigantesque, ils jurèrent de relever leur langue maternelle, de faire revivre les bonnes traditions nationales et de créer en Provence une école littéraire nouvelle. Ils adoptèrent le nom de « félibres, « vieux mot d'origine grecque conservé dans les chants populaires (2), puis ils votèrent les statuts du félibrige. « Le félibrige, disaient-ils, est établi pour conserver à jamais à la Provence sa langue, son originalité, son honneur national et le beau rang de son génie. Le félibrige est gai, amical, fraternel, plein de simplicité et de franchise. Son vin, c'est la beauté, son pain la bonté et son chemin la vérité. Le soleil l'enivre de joie, il tire
(i) Alphonse Tavan. Amour e plour, préface.
(2) Philabros, délicat, qui aime le Beau. Le mot/?/i6r^ a d'ailleurs sa légende.
3o LES ÉTAPES d'UN NATURALISTE.
sa science de l'amour et met en Dieu son espe'rance (i). »
Les efforts devaient être grands, car les réformes à accomplir e'taient nombreuses et graves. Après les Troubadours, le Midi avait eu des poètes, il n'avait pas eu une poe'sie. Depuis la défaite, à Muret, de Raymo,nd de Saint-Gilles et de Pierre d'Aragon, qui fut comme le glas de la première poe'sie provençale, jusqu'à l'apparition de Jasmin, peu de noms ont me'rité de survivre à l'oubli : Bèlaud de la Belaudière, Goudelin, Saboly, Despourrins, les Rigauds et le bon prieur Fabre. Enfin, quelques années avant Jasmin ou en même temps que lui, Morel persistait à chanter Glycère et les dieux démodés de l'Olympe; Peyrottes, qui se crut un instant le digne rival de Jasmin, se résignait à être l'organe de la démocratie et du prolétariat ; les Provençaux Bellot, Desanat, Gelu, Benedit, Cassan ne parvenaient point à se débarrasser de leur rusticité naturelle ou voulue ; leur verve bouillonnante sentait encore l'ail et le piment. En Languedoc, un maçon de la Grand-Combe, Mathieu Lacroix, promettait de devenir un poète élégiaque d'un certain souffle ; la mort l'enleva après sa « Paiiro Martino ! » La Fare Alais, son compatriote, plus tempéré que ses rivaux de l'autre côté du Rhône, avait moins de talent, et sans Jasmin, le Midi ne comptait pas de poète remarquable durant la première moitié du dix-neuvième siècle.
Faire un appel à tous les écrivains de bonne volonté, créer une école qui pût travailler à épurer la langue, à défendre le passé de la Pro-
(l) Armana de 1874. — Statuts du Parage.
LES ORIGINES DU FÉLIBRIGE. 3l
vence en même temps qu'elle s'efforçait de moraliser le présent, telle fut l'ambition des sept créateurs du félibrige. Dès lors, comme le cénacle de i83o, le félibrige devait ouvrir ses portes, non seulement aux poètes, mais à tous ceux qui, de près ou de loin, luttaient, pour la gloire de la patrie méridionale et la défense de ses idiomes menacés. Le félibre, d'après Théodore Aubanel, c'est le poète qui pleure en lisant Arnaud Daniel, c'est l'historien qui s'émeut en narrant les combats de Suffren ou de Forbin ; c'est le sculpteur, c'est le peintre qui frémit en contemplant l'œuvre de Puget, des Vernet ou de Sigalon, c'est le musicien qui tressaille aux accords de Félicien David (i). Les femmes même furent admises, et dans ces festins des majoraux où
Avec des flots de vin coulent des flots de rimes (2),
la place d'honneur est réservée de droit aux félibresses, reines de poésie qui, comme leurs gentes ancêtres, président aux chants des fils régénérés des troubadours. Magali ou le Ma\et de Maître Roumieu sont repris en choeur. Aubanel lit sa pièce dernière, les jeunes" gens improvisent un sonnet ou un brinde^ Mathieu ou Brunet disent un Noël et Mistral répète sa Communion des Saints.
« Elle descendait, en baissant les yeux, les escaliers de Saint- Trophime; c'était à l'entrée de la nuit, on éteignait les cierges des vêpres. Les saints de pierre du portail, comme elle passait, la bénirent et de l'église à sa maison l'accompagnèrent des yeux.
« Car elle était ineffablement* sage, et jeune et belle, on peut le dire ; et dans l'église, nul peut-être ne l'avait vue parler ou rire ;
(i) Discours prononcé à Notre-Dame de Provence (Forcaiquier) en septembre 1075.
(2) Reboul. Aux félîbres.
mais quand l'orgue retentissait, pendant que l'on chantait les psaumes, elle croyait être en paradis portée par les anges !
« Les saints de pierre, la voyant sortir, tous les jours, la dernière sous le porche resplendissant et s'acheminer dans la rue, les saints de pierre bienveillants avaient pris en grâce la fillette ; et quand la nuit, le temps est doux, ils parlent d'elle dans l'espace.
« — Je voudrais la voir devenir, disait saint Jean, nonnette blanche, car le monde est ravagé par les orages et les couvents sont des ports. » Saint Trophime dit : « Oui, sans doute, mais j'en ai besoin dans mon temple, car dans l'ombre, il faut de la lumière, et dans le monde, il faut des exemples. »
« — O frères, dit saint Honorât, cette nuit, dès que luira la lune sur les lagunes et dans les prés, nous descendrons de nos colonnes, car c'est la Toussaint : en notre honneur, la sainte table sera mise, et à minuit, Notre-Seigneur dira la messe aux Aliscamps. »
« — Si vous me croyez, dit saint Luc, nous y conduirons la jeune vierge ; nous lui donnerons un manteau bleu avec une robe blanche. ■»
« Et cela dit, les quatre saints, tels que la brise, s'en allèrent, et de la fillette, en passant, ils prirent l'âme, et l'emmenèrent.
« Le lendemain de bon matin, la belle fille s'est levée... Et elle parle à tous d'un festin où elle s'est trouvée en songe : elle dit que les anges étaient dans l'air, qu'aux Aliscamps, table était mise, que saint Trophime était le clerc et que le Christ disait la messe. »
Reportons-nous à ces re'unionsde Fonsegugne où, groupe's autour de la table hospitalière du château, les jeunes poètes cro)^aient retrouver une famille. Seul entre eux, Joseph Roumanille, fils d'un jardinier de Saint-Remj'^, n'e'tait pas inconnu comme e'crivain. Lie' de bonne heure avec Mistral et Mathieu, il publia vers 1845 son premier recueil, ses de'licieuses Mai^garideto^ Pâquerettes. Elles tracèrent la voie au Maître et à tant d'autres qui, moins francs, ne surent pas l'avouer depuis (1). C'e'tait avant tout une poe'sie
(i) Voir la préface des Isclo.
pure, honnête, chaste ; mais c'e'tait encore une gerbe de morceaux de'licats, gracieux, et, si l'on n'a pas abusé du mot, vraiment attiques. Ce sont ces pièces-là précise'ment qui perdent le plus à subir une traduction, si fidèle qu'elle soit. Essayons pourtant :