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LE NOUVEAU THÉÂTRE PROVENÇAL

ON ne peut plus aujourd'hui, comme ne craignit pas de le faire jadis Fauriel, nier l'existence d'un théâtre provençal au moyenâge. Les temps troubadouresques, on le sait maintenant, à n'en pouvoir douter, par les textes que l'on possède, — il en est une douzaine — et par des documents assez nombreux que des recherches locales ont de'couverts un à un, les temps troubadouresques n'ignorèrent point les plaisirs du the'âtre. Çà et là, des Alpes à l'Océan, de la Loire aux Pyre'ne'es, l'on joua des mystères, des come'dies même, mais ces passetemps, plus populaires qu'aristocratiques, n'engendrèrent point une littérature sce'nique et le the'âtre demeure, en définitive, la partie faible de cette brillante période de l'histoire méridionale.

La première Renaissance provençale, celle de Belaud de la Belaudière et d'Augier Gaillard, le charron de Rabastens, est marquée par les triomphes de l'Anonyme de Besançon, que suit bien-

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tôt Jean Millet, auteur de la célèbre Pastorale et tj^agi-comédie de Janiu. Celle-ci, du reste, ne fut jamais joue'e, mais eut, toute proportion garde'e, le succès d'un roman à scandale de nos jours, puisqu'on voulait reconnaître dans la Lhauda (Claude, Claudine) la très belle, très jeune et très intrigante mare'chale de l'Hôpital, dont la dernière conquête fut le cœur et la main du roi de Pologne, Jean-Casimir II.

Dès lors, — et on comprend que dans ce tableau à grands traits il me soit ne'cessaire d'omettre d'inte'ressantes et curieuses personnalités, — dès lors, le théâtre s'établit en maître dans les moeurs à Aix, à Béziers, à Toulouse.

Dans la vieille capitale de la Provence, Brueys et Zerbin, que se rappela peut-être Molière, quand il écrivit son Avare (i) précèdent Jean de Cabanes, dont l'œuvre gît, encore inédite, à la Bibliothèque nationale et à la bibliothèque Méjanes. Ce Jean deCabanes, écuyer au serviceduduc de Savoie, retiré sur ses vieux jours à Aix, y composa, au début du xvin® siècle, une série de comédies réalistes où la vie provençale est prise sur le vif. Sa Liseto amourouso^ — la Dame aux Camélias du xvni^ siècle — a bien plus d'attraits, de relief et de vérité que Manon Lescaut : aussi Jean de Cabanes, si notre qualité de futur éditeur de son œuvre ne nous fait illusion, nous semble-t-il le vrai talent dramatique du théâtre provençal sous l'ancienne école.

A Béziers, disent les vieilles chroniques des

(i) Il y a une telle analogie entre certains traits des pièces de Molière et de Zerbin, qu'il faut supposer -.ou bien que Molière a connu le théâtre de Zeroin — ce qui est possible cnronologiquement — ou bien qu'ils ont eu un modèle commun, quelque cominedia delVarte oubliée.

Caritats^ qui nous conservent le souvenir du triomphe de Béziers, fête annuellement célébrée le jour de l'Ascension, la muse patoise, étincelante de verve et de malice, châtiait les mœurs de la cité et gourmandait ses magistrats. Quoi qu'il en soit de ce rôle de censeur que la critique classique attribuait assez bénévolement au théâtre, les Caritats étaient une fête proprement populaire et, en i65o, l'avocat Bonnet y obtint un succès que la Pastorale languedocienJie^ du Toulousain Mondonville, jouée en pleine cour, devant Louis XV, et cette joyeuse esquisse du doyen Favre, de Celleneuve, le Trésor de Substantio?i, égalèrent à peine, quoique la fortune dût conserver seulement au répertoire l'œuvre de ce dernier.

A Marseille, des essais continus lèguent la tradition dramatique à l'école du Gai Sabé^ qui est encore un des groupes localistes les plus importants parmi les clans littéraires provençaux. Dans le félibrige proprement dit, nous retrouverions ce filon essentiellement provençal et quelque peu prosaïque, si nous étudions les essais dramatiques de Marius Bourrelly. Il est évident que c'est ailleurs que dans cette littérature, parfaitement légitime, mais trop terre à terre, qu'il nous faut chercher l'œuvre qui a illustré et fondé le théâtre provençal. Cette œuvre, c'est le drame le Pain du Péché, du félibre avignonnais Théodore Aubanel.

Théodore Aubanel n'est pas, à coup sûr, le

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premier félibre qui ait songe' à conque'rir la scène méridionale. Avant lui, J.-B. Gaut faisait repre'senter, dès septembre 187 5, aux fêtes de Notre- Dame de Provence, à Forcalquier, un drame sur l'expulsion des Maures en 980, pièce remarquable surtout, parce que, clans certaine de ses scènes, elle est l'expression poe'tique première de ce que l'on a appelé' l'Ide'e Latine ; mais Lei Mouro une fois joue's, Gaut était rentré dans sa silencieuse retraite de la bibliothèque Méjanes, à Aix, pour y composer, sans bruit ni tapage, des opéras, des opéras-comiques, des vaudevilles et •des drames qui ne virent point les feux de la rampe. J'ai parlé déjà des essais médiocres au point de vue littéraire de Marius Bourrelly, « Atlas-Bourrelly qui avec sa barbe blanche porte cent mille vers et ne plie pas l'échiné, )> suivant les beaux vers de Frédéric Mistral ; il faudrait, pour être complet, mentionner aussi une tentative de Louis Roumieux et plusieurs pièces du Dauphinois Roch Grivel.

Le comité organisateur des fêtes latines de Montpellier en 1878, désirant faire représenter au grand théâtre une pièce félibrenque, eut le choix entre deux œuvres importantes. L'une, une comédie, si nous sommes bien informés, due à Louis Roumieux, était encore sur le chantier et céda le pas au Pain du Péché qu'en 1877, la deuxième édition de la Miougrano entreduberto (Grenade entr'ouverte), indiquait comme étant en préparation. Le 28 mai, le Drame provençal voyait son existence consacrée par le triomphe du maître avignonnais. « Moins épique et moins haut que Mistral, ce grand Frédéric Mistral, que le navire de Virgile, toujours visible à l'horizon bleu des mers latines, semble

avoir débarqué sur le rivage provençal ; moins peuple et moins naïf que Roumanille, l'auteur de la Grenade entr'oui^erte possède la passion qui leur manque à tous deux, disait quelque part Alphonse Daudet ; et le théâtre vivant surtout de passion, il n'a eu qu'à dialoguer un de ses poèmes, pour se trouver d'emblée auteur dramatique. »

Depuis cette simple histoire d'un jeune homme qui aime, qui, loin de son amante, languit d'ennui, souffre, pleure, se plaint au bon Dieu, le poète avait singulièrement parcouru de chemin. Chaste diseur de cet amour angélique qui avait rendu son cœur bien malade, malade à en mourir, la douleur avait en lui comme bâillonné la passion. « Si je dis peu, le reste est dans mon cœur. » répétait-il avec Arnaud Daniel. Mais la douleur s'apaisant enfin, quand le poète assez longtemps, « le long de la mer et des grandes vagues, eut couru comme un inconsolé, par son nom, tout un jour, criant la bien-aimée, » la douleur s'apaisant, la grande flamme se remit à brûler dans son cœur, et du cœur et de la tête l'incendie gagna le corps entier, ardeur méridionale qui déchaîna toutes les fanfares de la musica de la sangre comme un concert de cigales d'août. Quelques-uns grondèrent, comme ils avaient grondé contre ces pures merveilles d'Anselme Mathieu farandolant sur les modes de Catulle, de Tibulle et de Properce : le poète fit le sacrifice de ne pas publier ses poésies, et voilà comme la Vénus d'Arles^ le Bal et tant d'autres chefsd'œuvre aveuglants sont populaires au lycée Louis le Grand et ignorés du public lettré, duquel, il faut l'avouer, ils ressortissent bien davantage. Voilà comme Li Fiho d'Avignoun ne

verront peut-être jamais le jour, à moins que le poète ne secoue le joug des scrupules peu artistiques dont on l'entoure, et bravant les colères que l'Art soulève, courageusement ne de'gonfle son carnier plein de chairs sanglantes. Si cela est, nous aurons enfin toute la gamme du maître avignonnais, depuis la passion contenue de l'C/nenço et de A iino Veniciano^ jusqu'à la fièvre emporte'e de la Vieille chanson :

Je la rencontre sur les aires, — la jeune fille aux blonds cheveux : — Holà ! hé ! tu passes bien fière ! — Où vas-tu donc, Madelon ? — Je vais au four préparer le levain. — Eh bien ! tu iras demain. — O mignonne, je t'aime ! je t'aime ! — Et je la prends par la main, — O mignonne, je t'aime ! je t'aime ! — Et je la prends par la main.

Et vite je lève mon loquet : — « As-tu faim? » Elle ne dit pas non. — Alors nous nous mettons à table ; — je l'assieds sur mes genoux. — Allons, mange ce qui te plaît ; — tiens ! pêches et prunes en fleurs ! — Grand merci, beau camarade, — je n'ai faim que du pain d'amour. — Grand merci, beau camarade, — je n'ai faim que du pain d'amour.

Elle se lève promptement ; — vite nous courons chez le curé :

— Sortez les bouquets de fête et les chandeliers dorés. — Allumez vite, allumez les cierges, — bon curé, au maître-autel. — Ce que nous sommes pressés, c'est incroyable, — mariez-nous, il se fait tard ! — Ce que nous sommes pressés, c'est incroyable, — marieznous, il se fait tard?

De là, je la mène à la danse, — la jeune fille aux blonds cheveux. — Sur la crédence jouaient — les flûtes et les violons.

— La main vers sa taille souple, — son cœur battant sur mon cœur, — sans voir les autres couples — nous tournions tous d'accord, — sans voir les autres couples — nous tournions tous d'accord.

Puis nous montons à la chambrette : — Vois notre petit lit

THEODORE AUBANEL. 22 ï

blanc ! — Belleet toute rubiconde, — en tremblant elle restamuette,

— « Madelon, fais ta prière, — couche-toi. » — « J'y vais, ami .»

— Mais cette nuit première, — Madelon n'a pas dormi, — mais cette nuit première, — Madelon n'a pas dormi.

Quel admirable me'lange de christianisme et de sentiments païens dans cette vieille et toujours neuve chanson ! Nous voici loin des troubadours de laconvention et de leurs mystiques tendresses. L'amour, c'estla possession de l'être aime', chante la miisica de la sangre par tous les pores du Me'ridional, et le christianisme n'a fait que re'gler et sanctionner cet amour. Aubanel est certainement un païen innocent et inconscient, mais il est païen en même temps que très dévot catholique. « Quand il est purement plastique, dit un jeune critique de talent, M. Paul Marie'ton, il n'a pas ce cynisme si choquant chez nos modernes français, chez Gautier, par exemple... Toutes passionne'es qu'elles sont, ses poésies Vieio cansoîin et la Venus d'Api gnon ^ pour insister sur les deux plus connues, vous laissent dans l'esprit un je ne sais quoi d'ineffable et de suprasensible qui en constitue le charme et l'honnêteté (i). »

L'auteur de la Grenade entrouverte^ soit penchant et tempérament, soit étude — car Théodore Aubanel est un lettré — s'était peu à peu rapproché de Calderon et de Rojas, à qui je le comparerai beaucoup plus volontiers qu'à Shakespeare. Daudet l'a compris, en appelant castillane la scène maîtresse de l'œuvre, et M. Paul Mariéton s'approprie cette indication en appuyant sur la part que l'Orient a, selon lui,

(i) Paul Mariéton. Théodore Anbuiief, Montpellier, 1883.

dans l'inspiration d'Aubanel (i). Je crains que l'étude de la Phèdre antique, et même de la Phèdre christianise'e de'jà de notre Pacine, n'e'branle un peu la the'orie de M. Paul Marie'ton; mais, quand il s'agit d'un Latin, et d'un Provençal surtout, est-on jamais assure' qu'une origine helle'noorientale ne justifiera point, sans les prouver, les hypothèses de la critique ? Il en est ainsi pour The'odore Aubanel dont un ancêtre maternel e'migra de Byzance dans le Comtat-Venaissin après la chute de l'empire. « De là vient, dit le « poète, en un sonnet fameux, de là vient que « parfois., de sang mon vers est rouge ; — je tire « de lui mon amour des femmes et du soleil. »

C'est un vrai coup de soleil arle'sien que cette passion farouche et sans pitié' de Fanette pour Veranet.

« Si ce n'était pas toi, petit, si ce n'était pas vous, enfants, — triste serait ma vie et rude ma peine. — .... Non, ma vie est belle, et, grâce à Notre-Dame, — mes gas sont gaillards et forts ; Malandran m'aime. — Croyez-vous que je sois heureuse?... Ah! bien sûr, il en est beaucoup — de filles de la Crau, de l'âpre Lubéron, — qu'il en est qui seraient contentes en ce monde — de mon bonheur ! Car je suis maîtresse et dans l'abondance ; — le valet m'obéit quand je commande ; la maison, — pour qui la voit du dehors, est plaisante. — Mon mari est riche, et je suis honorée par mon mari ; — mais jamais je ne sors du mas, j'y vis enfermée. ^ De vivre ainsi seulette, le plaisir n'est pas grand ; — pour une fille d'Arles il est enfin lassant, — et il me semble pourtant qu'il n'est pas de mon âge, — de languir, de souffrir ainsi ; le courage

(i) En définitive, mon dissentiment avec M. Paul Mariéton porte sur ceci seulement, que par Orient il entend la Grèce, et moi 1 Arabie. Il serait bon d'ailleurs de remarquer, que partie de ce que nous appelons le caractère castillan, est arabe d'origine et s'étend à toute la race ibérique. 11 y a, au contraire, un abîme entre arabe et byzantin.

me fait défaut ; une amère tristesse alors me prend, — assombrit mes pensées et me ronge le cœur. »

La belle ennuyée n'a pas le seul regret de sa jeunesse passe'e au milieu des fêtes arle'siennes qui la tourmente. La crise terrible de la trentaine qu'ici le soleil de Crau chauffe à blanc et pre'cipite avec une rapidité vertigineuse, la dévore plus encore que le souci du passé. Une chaumière et un cœur plutôt que toutes ces richesses et la solitude ! « Je viens comme une veuve ! » A l'heure où plus que jamais la femme, ce malade qui ne guérit point, se sent atteinte et minée déjà dans ses sources vitales qui s'épanouissent à peine, à l'heure où plus que jamais Fanette a besoin de tendresses, de caresses, Malandran, lui, ne songe qu'à ses blés, à ses blés qui sont beaux, qui sont gras, qui sont roux comme de l'or. Surveiller les bêtes, les valets, les ouvriers, les charrettes, avoir l'œil à tout et se montrer partout à la fois, tous ces soucis laissent-ils le temps de câliner une amoureuse ? « Se croiser les bras avec le temps que nous avons, c'est le crime d'un fou. » Il aime pourtant sa femme, ce patriarche trop reposé ; « mais l'amour de la terre est plus fort dans son âme. — Sa grande passion et sa grande folie — c'est la terre ! Pour elle il oublie son épouse. — Il rêve le travail, la tendresse jamais, — et n'a qu'une passion, la passion du travail. — Avant l'aube il rejette nos draps, et s'en va plein de feu, caresser sa maîtresse adorée, la terre. Sa maîtresse est rude, mais elle lui plaît. — Il lutte avec elle, et l'em-

F oigne, et l'étreint dans ses bras, — si fort, de aube au crépuscule, que puis, au soir, il est las. — La nuit, quand il rentre, il s'abat dans un

coin, mange sans lèvres de'lier, bourre-bourre, pensif et sérieux, et n'a jamais loisir — de vous tenir propos qui vous fasse plaisir. — Le repas achevé', si puis il vous ouvre la bouche, — il ne parle que de son blé, de ses foins, de ses vignes, ou cause à ses valets du travail du lendemain

— et du temps qu'il fera. Sa lanterne à la main, il fait le tour des étables et monte se coucher. — Toute tendre, dans son lit je le suis, pauvrette ! — Mais, la nuit, il vous oublie tout autant que le jour... — Et je suis jeune cependant, mon cœur est plein de braise, j'ai du feu dans les veines ;

— Et tout mon sang bout, et mon pauvre cœur se plaint. — Mais à qui le dire? Je n'ai, pour me dégonfler, — que les arbres du champ, que l'oiseau qui s'envole, — que le nuage et le vent qui passent. C'est un martyre ! — A Malandran, je ne veux, je ne puis le dire. — Quand j'en aurais le courage, à quoi cela servirait-il ? il me branlerait la tête et me regarderait — tout étonné. Il n'y entend rien : sait-il bien si je l'aime — seulement ! Malandrtin ne connaît que son fléau, — n'entend que sa charrue. »

Or, voici le temps des moissons, le blé rentré sur l'aire n'attend plus que le dépiquage, et les menades de chevaux camarguais (lou cavalin) galopent dans la plaine vers le mas. Claquant du fouet, poitrine nue et bras au vent, sans veste ni blouse, fier comme un Arabe, Veranet, un gamin qui fréquenta le mas durant sa petite enfance, mène la roue à cheval. Il apporte des nouvelles d'Arles, le bel adolescent ; les taureaux courent toujours aux Arènes et les blanches Arlésiennes y applaudissent des deux mains les courageux dompteurs. Pauvre Fanette, le doux poison est bu. La tête lui brûle déjà : elle a la

fièvre, elle tremble de peur. Ah J ce n'est plus Malandran qu'elle aime ! Veranet, qui ne se doute point encore de l'amour qu'il vient d'inspirer, sort de nouveau, sa besogne du jour acheve'e. On reprend les souvenirs. Il est orphelin, il n'a plus de mère. Son grand-père est seul à l'aimer. — A l'aimer? oui, pour entendre ses plaintes et son radotage, mais comme une tendre mère, personne ne l'aimera plus. Pauvre tendre mère, qui me la rendra? — Veux-tu que je la sois, moi, un peu, ta mère ? Aimerais-tu qui t'aimerait ? — Et, près du puits, tirant sur la corde pour faire monter les seaux d'eau fraîche, leurs cheveux frissonnaient confondus, leurs têtes se rapprochent. — Mon front me brûle, trempe la main dans l'eau et donne-moi un peu de frais. — Un e'clat de rire monte des tamaris : — Ah ! ah ! que font-ils là ?... Eh ! ils ne se font pas la mine. Fanette s'enfuit et Veranet demeure seul pour tenir tête aux railleurs.

PREMIER VALET

La pile est pleine ?

VERANET

Non!

SECOND VALET

Eh bien ! qu'as-tu tiré d'eau ?

VERANET

Ce que j'ai voulu.

TROISIÈME VALET

Peste 1

PREMIER VALET

Le seau ne pesait guère tantôt.

TROISIÈME VALET

Mais maintenant, oh ! hisse ! oh! hisse ! II est plus lourd.

QUATRIÈME VALET

Nous t'avons vu entre les tamaris : tu avais bon aide.

CINQUIÈME VALET

l'n bon trouble travail.

QUATRIÈME VALET

Hou ! hou ! Ma foi ! que j'aie le pareil sur l'airée !

SECOND VALET

Et l'eau est fraîche, alors !

CINQUIÈME VALET

Sa tête est bien plus chaude,

TROISIÈME VALET

Elle te brûlait la main, pas vrai ?

VERANET

Que veut-il, cet animal ? Et tais-toi !

PREMIER VALET

Le soleil à l'envers lui a tourné la cervelle !

TROISIÈME VALET

Peut-être son astre n'est-il pas si loin d'ici.

CINQUIÈME VALET

Elle était altérée !... Et sa soif, mes amis, on ne l'a pas encore étanchée.

QUATRIÈME VALET

Jamais pareil bonheur ne m'arrivera à moi, pauvre valet I

SECOND VALET

Ce gueux de Veranet ! oh ! oh !

VERANET

Moi, un gueux !

PREMIER VALET

Oh 1 cette Fanette !

SECOND VALET

Si pudique !

TROISIÈME VALET

Et modeste !

QUATRIÈME VALET

Et sensée

CINQUIÈME V'ALET

Et jolie !

QUATRIÈME VALET

Ah ! bien ! tant mieux pour Malandran !

BEAUMON'T

Pauvre, elle est folle.

SECOND VALET

Mais tu veux rire ? Elle ne l'est pas tant folle ? Elle s'est choisi un bel amoureux,

TROISIÈME VALET

Jeune et fort comme tu l'es, tu feras bien son affaire.

VERANET

Son amoureux, moi ? Mais vous plaisantez !

CINQUIÈME VALET

Et non, son amoureux, allons, ce sera le vieux Beaumont ?

BEAUMONT

Dieu m'en préserve ! je n'ai pas perdu la tète.

QUATRIÈME VALET

Quand elle aura assez de toi, collègue, s'il en reste, dis-lui, si elle me veut, qu'elle me trouvera.

VERANET

Quand elle aura assez de moi, ma maîtresse ne goûtera jamais à un autre.

PREMIER VALET

Tu as bien vite fait une maîtresse !

CINQUIÈME VALET

Tu ne la ferais si vite, je le gage.

VERANET

En tout cas, ceci ne regarde personne, taisez-vous !

SECOND VALET

Alors, que te voulait Fanette, tantôt?

TROISIÈME VALET

Et vers le puits, que te disait-elle ?

CINQUIÈME VALET

Pas vrai ? Elle doit avoir la main douce ?

VERANET

Elle s'occupe de moi autant que du vent qui souffle,

PREMIER VALET

Et ses doigts sur la corde aux tiens s'entrelaçant ?

QUATRIÈME VALET

Et le feu de ses rougeurs ?...

TROISIÈME VALET

Et ses coups d'yeux brûlants ?

CINQUIÈME VALET

Oh ! ils te dévoraient ses yeux, ils te carbonisaient 1

SECOND VALET

Ses yeux, ses mains, ses attitudes, sa bouche te priaient d'amour

PREMIER VALET

Il faut qu'elle t'aime !

VERANET

Oh! Fanette!... Allons donc !

QUATRIÈME VALET

Regarde-la, tiens, regarde-la.

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