TOUS
Chut!
(Fanette, dans le mas, passe devant la porte et s'arrête un moment à regarder Veranet, et la valetaille qui se lave les mai7is.)
VERANET
Oh ! si c'était vrai I
La moisson est terminée, et le dépiquage marche bon train. Le soleil estival darde des raj'^ons plus torrides. C'est une fournaise, qui poursuit Fanette, partout où elle veut trouver paix et repos. Sa passion la travaille, lui inspire tour à tour le regret fou qu'une cavale, d'un coup de pied, n'ait pas tué Veranet dans ses lointains pâturages camarguais, et la conviction que cet amour est sa mort. Rien ne la calme, rien n'apaise ses dévorantes ardeurs, ses emportements de Phèdre ou de Sapho enjalousée. Toujours, elle revoit Veranet, tel qu'elle l'aperçut sur
l'airée, le fouet en bandoulière, pieds nus, poitrine à l'air, maîtrisant comme un roi les blancs étalons, superbe et fier, dans un nuage de poussière et de paille qui vole. Comme elle, dans l'enfer, les damne's doivent aimer ; cet enfer, elle l'aime. La mort est bien douce à côte' de Veranet (i).
FANETTE
T'aimer ! t'aimer ! t'aimer sans fin, sans repos!... j'ai pour toi assez souiïert ; je te demande une chose ; — aie pitié de moi, ne me dis pas non : — m'aimes-tu, Veranet?.,. Je t'en prie à genoux.
VERANET
Oui ! belle amie, je t'aime !
FANETTE
Moi, au fond de mes veines, — je sens l'amour croître, et croître de mes peines ; m'aimes-tu ainsi, jeune homme ? Dis, m'aimes-tu bien fort ?
VERANET
Autant que j'aime ta vie, autant que ma mort m'inquiète peu, — je t'aime, Fanette, autant que ton péché est noir.
FANETTE
Il est noir, mon péché, je le sais ; mais il faut suivre le doux chemin en pente ; il est noir le péché ; mais jamais vous n'en avez assez, une fois que vous y avez goûté des lèvres — tellement il est savoureux ! Le péché est une nourriture — qui affame, et il faut manger, — qui altère, et il faut le boire ; — c'est un fruit qui se fait dévorer jusqu'au bout ; c'est un vin dont vous êtes ivres, jamais saoul. — Quelle griserie ! Oh ! elle n'a pas d'égale I — Je ne vois que toi dans la nature entière, — Veranet, plus que toi, je n'entends et je n'aime que toi ! Que me fait Malandran ? que me fait la vertu?
— léger fardeau pour les vieillards, lourd fardeau pour la jeunesse :
— Cours vite 1 de mon sang apaise l'ardeur ! — Apporte-moi de l'eau : j'ai soif.
(Veranet va chercher de Veau.)
(i) « Ah! ne les plaignons pas, les amoureux! S'ils souffrent, ils ont de fières joies au milieu de leurs tourments. » Discours aux fêtes de Pétrarque, (Avignon, 1875.) J'emprunte ce rapprochement à M. Paul Mariéton.
23 O LES ÉTAPES d'un NATURALISTE.
FANETTE (sBule)
Je l'aime, c'est horrible ! eh bien ! — Oui, je l'aime, je l'aime, et le ciel, qui m'entend, — ferait un miracle, je l'aime et ne me soucie de rien autre que de lui ! Je l'aime, je le veux, vite 1 — Il est beau, il est jeune et fort, il est adorable et fier ; — je le veux, il me le faut, je l'aime, je l'adore!... Hier, Veranet m'a toute prise : mon cœur bat — pour lui à se briser ; pour Veranet s'allume — en moi un mal fiévreux que rien ne guérira. — Veranet perd mon esprit et Veranet perdra mon âme. Qu'ai-je dit ? mon âme ! Elle n'est plus à moi, — il est maître absolu dans mon esprif qui se brise. — Je voudrais, tellement son aspect est royal, — lui couvrir les mains de baisers et les pieds de caresses, — et me pâmer d'amour, et dans un déluge — de larmes me fondre ! C'est un amour terrible, — c'est un amour terrible et fou, cet amour!... Pour maintenant, il m'aime assez ; mais, m'aimera-t-il toujours? — Aura-t-il le courage de sauver sa maîtresse — si une fois de IVlalandran se montre le visage — en courroux? Qui se rebellera contre lui? — Oh! Malandran, bien sûr, bien sûr, me tuera... — Que Malandran me tue, mais qu'une nuitée — j'aie de Veranet les chaudes étreintes ! — Malandran, tuemoi quand tu voudras, aujourd'hui, demain, — mais qu'il soit un jour, une heure, mon amant !
VERANET (revenant avec une cruche pleine d'eau) Tiens ! voici l'eau, bois, bois, si tu as si soif !
FANETTE
Elle est fraîche ?
VERANET
Comme la source qui sort des roches de la Nesque.
FANETTE
Oh ! donne, jeune homme, donne !
(Elle boit à la cruche)
VERANET
Au penchant de la ravine, — sous les arbres, — les hommes dorment étendus, là-haut; — ils dorment, tout est tranquille et doux dans l'ombre épaisse — un vol de mouches tourne et bourdonne, autour des besaces.
FANETTE
Elle ne me lève pas la soif, cette eau, j'en ai assez ! Les hommes dorment là-bas ? Oh ! donne-moi un baiser, mes lèvres iîambent. (Elle Vembrasse)
VERANET
Les hommes dorment; mais si par hasard ils se réveillaient?...
FANETTE (qui le tient enlacé)
Oh ! ils ne se réveilleront pas encore, Veranet ! — Oh ! comme
j'ai faim de toi 1 Oh! comme de toi j'ai soif ! — A tes lèvres depuis
que je me suis abreuvée, — tes baisers m'ont davantage altérée !
— Nul ne nous voit, Veranet, nul ne nous voit, nul ne nous voit!...
VERANET
Le feuillage bouge.
FANETTE
Oh ! le fou qui croit que la Mort nous regarde !
VERANET
C'est bien sûr Lou Miarro qui fait tomber des glands.
FANETTE
Là, il dort encore, — Lou Miarro, et tout le mas sommeille emparessé... Si la feuille palpite, c'est du plaisir — que luï fait notre amour. Pour nous les cigales — disent le chant nuptial...
VERANET
Dieu ! que tu es pâle! Qu'y a-t-il dans tes yeux? Ma Fanette, qu'as-tu ? Que veux-tu ? Tu me fais peur... (Il veut s'en aller)
FANETTE
Où vas-tu ? Où vas-tu ?
VERANET
Harnacher mes chevaux. Le soleil qui dévide ses rayons — du travail marque l'heure.
FANETTE (elle le poursuit et l'arrête) Et mon cœur, qui tressaille, marque l'heure de l'amour. Oh t reste, Veranet ! — Oh ! viens, quelle joie ! Un moment encore ! — Viens, mon beau gardian ! Je ne te demande guère : une minute, un baiser! Oh! je n'ai plus la force !... Cette heure est ma vie, et la voir finir — c'est ma mort !
VERANET (se dégageant de son étreinte) Laisse-moi I Malandran va venir; — aie! pauvrette, garde-toi! car toujours il veille et il rôde par les travaux. Bien sûr, à présent,
il attend la meule.
(Il s'en va)
Oh ! alors tu ne m'aimes pas !
(Elle tombe évanouie dans les gerbes)