DEUX BOUTONS DE ROSE
« Tu viens de naître, frais bouton, au milieu des roses fleuries ; encore un baiser du soleil et tu seras épanoui.
« Et puis, sur ton buisson, tu sera une perle, et la plus jolie ; et puis vienne demain, tes feuilles en un tas seront flétries.
« Enfant, tu es un bouton naissant, ma mignonne, tu as une grâce charmante ; si Dieu le veut, tu deviendras grandelette.
« A vingt ans tu te marieras, tu te faneras avant trente et puis tu mourras, Marguerite. »
Roumanille ne se borna pas là. Chacun, en ces inquiètes anne'es qui suivirent 1848, voulait \\VQ Les Part ageux^ Les Prêtres, Le Tliym. C'est l'œuvre la moins litte'raire de notre poète, mais c'est une de celles qui ont eu le plus de résultats moraux. Bientôt les félibres lui confièrent la direction de leur premier recueil.
Leur appel avait été entendu et les adhésions leur arrivaient de toute part. Les Pervenches [Li Proiivençalo) parurent d'abord avec une judicieuse préface de M. Saint-René-Taillandier. Tout le Midi avait contribué à la formation de ce petit volume. Jasmin et Bénédit y touchaient Mistral et Mathieu, Chaque poète acquérait son originalité et Frédéric Mistral se distinguait déjà entre ses amis. Roumanille n'était plus chef d'école, il était chef de départ (i).
(i) L'expression est de M. de Pontmartin.
On a remarqué bien des fois que le progrès ne procède point par bonds et par sauts et qu'un lien, souvent ignore' des contemporains, mais qui n'en existe pas moins, relie entre eux les efforts des géne'rations. Roumanille fut en quelque sorte une transition entre l'école provençale déchue et la jeune école de Mistral. Les Pâquerettes^ Les Songeuses^ avoisinent les chefs-d'œuvre de la littérature méridionale ; les contes de Cascarelet^ les Dialogues^ sont plus rapprochés de Bellot et de Bénédit, tandis que Les Fleurs de Sauge et La part du bon Dieu nous ramènent au courant de Mistral. Je veux, dans l'œuvre de Roumanille, distinguer son petit poème des Songeuses et l'analyser sommairement. Le bon éditeur avignonnais est moins connu que Mistral ; sa modestie le dérobe aux éloges ; le poète s'est effacé devant l'imprimeur. Les soins constants qu'il donne à VArmana^ la vie de famille l'ont souvent détourné de son œuvre ; mais quand il donne l'essor à sa muse, elle ne lui est jamais infidèle. Il a beau renoncer à la poésie ; son vers, aussitôt qu'il y revient, coule aussi facile, aussi mélodieux ; il sait être grave et rêveur, gai et gracieux, mais le brillant lui manque peut-être un peu. Il n'a pas ce coloris si prisé à notre époque ; sa touche est vraie, mais légèrement froide ; chez lui, le sentiment de la nature n'est point aussi prononcé que chez ses rivaux et là ses tons ne sont ni assez chauds ni assez estompés. A cela près, les Songeuses atteignent les petits chefs-d'œuvre qu'a signés Jasmin. Là aussi, on a « tour à tour les allures penchées et tristes des femmes grecques dans leurs danses funéraires, ou bien la légèreté pétulante et
comme le bruit des castagnettes d'un bole'ro espagnol (i). »
C'est un roman bien simple, bien fre'quent, he'las ! qui fait le sujet des Songeuses^ mais quelle touche fine et de'lie'e dans ce pastel oii nul trait n'est heurté, où les contrastes se succèdent sans se choquer. La scène est un bal champêtre ; rafraîchis par les brises marines, fillettes et garçons dansent au son du tambourin. Deux seules, blondes comme un fil d'or, n'ont point part à la fête : Lélète a son Pauloun bien loin, là-bas, sur les flots. Marguerite a son Claude que la fièvre dévore. Elles rêvent pourtant à l'avenir qui sourit à la fiancée du marin et semble fermé à celle du pauvre maçon. Trois jours après, comme l'aube blanchit les toits, Lélète s'éveille joyeuse, elle furète comme un essaim d'abeilles ; un matin de mai, elle gazouille, par sa chambrette, une romance d'amour au rythme harmonieux ; elle se voit à l'instant de monter à l'autel, elle est folle de gaîté, mais aussi :
« Sur la grande mer qui bleuit, là-bas, ne voyez-vous rien poindre et blanchir au loin ? — Eh ! c'est le bâtiment de Pauloun le marin qui arrive de sa traversée... » Souffle plus ferme, brise, amène-le-moi vite... Qu'il est donc triste d'être amoureuse, dit la fillette !... Ah ! si j'avais les ailes d'un oiseau, en un clin d'œil je serais heureuse ! Hirondelles, parlez-lui de moi : en traversant la mer, n'auriez-vous pas vu celui que j'aime ? sur son mât peut-être vous vous êtes reposées. Ne vous a-t-il rien dit de sa mie Lélète ?... Oh I s'il ne m'était pas fidèle !... Pourtant il pleurait tant, quand il me laissa
(i) Ch. Labitte. Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1845.
seulette, qu'il me donna la croix de sa mère et l'anneau... mais que dis-je? je suis folle!... Allez, volez, hirondelles, allez-lui chanter mon bonjour; portez-lui sur vos ailes ma langueur, mes baisers et mes soupirs d'amour... dites-lui que je l'attends, belles hirondelles !... » Elle s'assied, puis se lève, prend son ouvrage, l'interrompt pour le reprendre et le laisser bien vite, elle est toute à son amour. Marguerite vient lui apprendre la gue'rison inespe'rée de son promis... Pour la Saint-Jean il y eut une noce,mais ce ne fut point celle de Lélète et de Pauloun. Le bal ne fut pas gai, car Lélète n'y dansa pas, et la marie'e songeait à son amie. Pauloun e'tait mort pendant la traversée. Lélète le pleure, quand rentrent les bâtiments, elle erre au bord de la jetée.
En dépit de quelques méchants propos auxquels je ne puis croire, je suis certain que Roumanille rougirait de ne voir ranger Mistral qu'après lui. Il m'a paru pourtant que le maître de chœin\ comme eût dit Montaigne, avait le droit de passer avant son glorieux émule. Tête respirant la franchise, œil brillant d'intelligence, regard profond et bienveillant révélant un cœur d'or, voilà l'homme que la moitié de la France acclame, quand il lance aux foules sa parole toujours généreuse et élevée. C'est lui qui a poétisé la patrie de l'homme du Midi, lui qui a redoré son blason national, lui qui le premier a tendu une main fraternelle aux chanteurs de Catalogne, ces autres fils des Troubadours (i) ! Qu'importe si Mireille est un poème épique, un roman pastoral ou une idylle ! Mireille contient des
(i) Voir notre introduction : La Renaissance delà Poésie catalane. (L Atlantide, Cerf, édit.. Paris, 1884.)
LES ORIGINES DU FÉLIBRIGE. Sy
pages etincelantes de poésie, riches d'images brillantes ; il n'}^ manque ni couleur, ni saveur exotique ; on se souvient, en lisant plus d'un chant de Mistral, que les Maures ont longtemps campé en Provence. Dans certaines scènes, il y a une exubérance d'inspiration, une splendeur de colcTris qui touche à l'abus. Le lyrisme mystique y abonde ; confondre l'amour et l'adoration est en effet un trait du caractère méridional. Dans ce pays où la passion est contenue par la foi, mais où elle s'exprime plus haut que partout ailleurs, aiguillonnée qu'elle est par les ardeurs du soleil ou les douceurs voluptueuses des nuits, tour à tour, les Troubadours, Pétrarque, Dante, les poètes catalans du jour et entr'eux Victor Balaguer, les félibres, ont célébré cet amour étrange qui, sans cesser d'être terrestre, semble viser à un mysticisme inexplicable, et bien faux, s'il était raisonné.
Relisez ce chant admirable des Magnanarelles^ placez-le dans la terre de Camargue, qui a le soleil de Cannes sans l'ombrage de ses orangers. Prenez le poème et venez le cadencer au murmure de la mer latine contre la plage; c'est là qu'il faut le lire pour le comprendre et le goûter, de même qu'on savoure mieux Lamartine au bord d'un lac, ou sur le sommet à demi-éclairé de la montagne quand le soleil vient de poindre. Vous verrez alors ce qu'est cette œuvre qui peint une race entière avec ses défauts et ses vertus, avec son caractère à la fois langoureux et passionné. Mii^eille peint tout cela, et si, au point de vue de l'art, le poème est défectueux, plusieurs de ses défauts contiennent des beautés.
Calcndal n'a pas eu le succès de Alireille^ et je doute que l'espoir de Mistral se réalise ja-
mais ; Calendal n'atteindra point la gloire de son aîne'e. Le fragment que nous avons choisi pour le reproduire ici, contient peut-être les souvenirs d'enfance de Fre'de'ric Mistral ; du moins la pre'face de ses Iles d'or permet de le croire. Il a, sans doute, donne' au père de Calendal les traits de ce digne vieillard, qui, « fidèle aux anciens usages, ce'le'brait avec pompe la fête de Noël, et lorsqu'il avait pieusement béni la bûche, nous parlait des ancêtres, louait leurs actions et priait pour eux (i). »
Voici cette belle scène :
« Quand les rafales de l'équinoxe bouleversent l'onde salée, que les ais des nacelles, retirées sur la plage, se disjoignent, et qu'il ne reste qu'à s'enfermer chez soi, jusqu'à ce que le beau temps se relève, jeunes et vieux, autour du foyer scintillant, nous tenions la veillée : ma mère, avec un fil, travaillé de sa main, rentrayait les déchirures des voiles et des rets, des rets qui par un clou pendaient au mur, nous, les enfants, dessus, de-sous, tirant, poussant l'aiguille, nous raccommodions les mailles rompues.
« Au milieu de sa descendance et au coin de la cheminée, mon père, cependant, campé au banc d'honneur, ouvrait pieusement les feuillets d'un livre antique. « La lecture, disait-il, distrait de la pluie... ; lisons! » et ce disant, il soufflait le signet.
« Alors, aux lueurs claires de la flamme, les temps anciens de la Provence aimée revivaient à nos yeux : et d'abord, vêtus de peaux, rudes, barbares, nos ancêtres, Cavares, Ligures, se disputant l'avare sol, hantant les cavités des monts ou les bords de la mer. Ensemble les fées bocagères émerveillant la vie, inspirant les conseils de cette race troglodyte ; puis les galères de la Grèce, sur l'eau limpide qui les berce, nous apportant l'art de la soie, pour Puget apportant l'art du ciseau. Le petit roi du peuple salien, Nan, bénit le vent grec, et donne, doux présent, sa fille pour épouse au jeune Protis de Phocée ; Marseille éclôt ; la sarriette, le sombre pin font place aux allées de figuiers et de vignes, de myrtes et d'oliviers. Dans la colonie nouvelle, les dieux brillants de
(l) Isclo d'or, préface, p. lO.
rionie viennent joindre la grâce à l'antique vigueur : à Agde, à Antibes et à Nice, la blanche Diane paraît sur le rivage; lumineux, Apollon arrive : vers le nord, aussitôt, la nuit noire s'enfuit. Ensuite il racontait comment et quand étaient venus les fils de Rome, bâtisseurs de cités et dictateurs de lois, et Caiùs Calvinus et Caiiis Marins, le grand vainqueur démocratique qui, à Aix, broie sous son char le front d'un monde chauve et derrière lui a enchaîné les rois ; et le tyran qui désole et déflore sa patrie, César, que le destin frappe d'un coup tardif, car, grâce à lui, l'aigle romaine ruée contre sa sœur Marseille abat un peuple valeureux, et par lui la vertu désespère de Dieu !...
« Puis il disait le christianisme renouvelant dans son baptême l'espérance et l'amour et la foi des mortels, saint Honorât l'anachorète, la bouche d'or d'Hilaire le pauvre, la flamme ardente de Césaire qui te font. Eglise d'Arles, un fronton resplendissant. Il montrait l'aigle terrassée, il nous montrait le frein de la servitude romaine dévoré par la rouille, les factions qui se déchaînent, les formidables nations qui s'entrechoquaient effarées... Le Rhône qu'a raidi un vigoureux hiver, craque ainsi tout d'un coup et débâcle ; les flèches de glace vont à grand bruit se rompre aux âpres éperons des ponts de pierre, rebondissant contre les piles dont elles ébranlent les flancs, et les éclats se précipitent l'un sur l'autre, pêlemêle, d'un terrible élan. Mais, comme une île entre les vagues, apparaissait le pur profil de la Provence, comme une île fortunée, pleine de danses et de chansons. Depuis la mer jusqu'à la Loire et de la terre généreuse où croît le cédratier aux plaines sablonneuses où les hommes sur des échasses gardent les bœufs et vont chasser, cent villes, belles et fortes, cent villes sœurs (mon sang bouillonne à ce récit), vivaient contentes et loyales sous la protection de nos comtes, les Raymond-Béranger ou Raymond de Toulouse. Et ivre de son indépendance, jeune, plein de santé, heureux de vivre, lors on vit tout un peuple aux pieds de la beauté, et par leur laus ou leur blâme cent troubadours régnant en souverains, et dans les vicissitudes de son berceau, l'Europe souriant à notre Gay- Savoir... O fleurs, vous étiez trop précoces! Nation en fleurs, l'épée trancha ton épanouissement! Clair soleil du Midi, tu dardais trop! et les orages soudain se formèrent : détrônée, mise nu-pieds et bâillonnée, la Langue d'Oc, fière pourtant comme toujours, s'en alla vivre chez les pâtres et les marins. »
Des pages aussi brillantes que celles-là e'taient absolument nécessaires pour compenser la forme du re'cit employe'e, avec art sans doute, pendant huit chants successifs. Il y a aussi trop de science, trop d'érudition ; ce n'est plus la simplicité éloquente de Mireille. C'est un poème qui essaye non plus de se ranger près de Jocelj'u.^ mais près de l'Odyssée et de la Chanson de Roland. Il est trop tard aujourd'hui pour faire un poème épique, les traditions sont trop condensées, trop généralement oubliées. Dès lors, le poète a dû négliger les caractères. Qu'est Esterelle ? femme ou fée ? C'est un de ces êtres hybrides, moitié surnaturel et moitié humain, qui nous intéresse à peine, tant il répugne à notre imagination. Calendal n'est vraiment grand que dans la scène de l'orgie, quand sa vertu, soumise à l'épreuve, s'indigne et éclate avec fracas dans un défi aventureux. M. Em. des Essarts a d'un mot qualifié Calendal : c'est un recueil d'odes impétueuses, lyriques, d'une proportion attique (i). Mistral est en effet plutôt un h'rique qu'un grand poète épique. Son volume des Iles d'Or le prouve. Il y a dans ce recueil d'un goût exquis : La Mort du Moissonneur .^ Le Tambour d'Aréole^ La Princesse Clémence^ poèmes d'un souffle élevé, d'une inspiration franche et neuve, puis des chansons enthousiastes, un Hymne au Soleil^ aussi brûlant que lui; Le Dâtimenl^ mâle et fière poésie; La Tour de Barbant ane^ brillante légende; La Coupe '^ La Comtesse^ réponse à la Dama del î'at penat de Balaguer, plus belle peut-être que la pièce catalane, mais il faudrait encore citer, et citer toujours.
(i) Emmanuel des Essarts. Les Voyages de l'Esprit.
De la poésie lyrique au genre éle'giaque, il n'}^ a qu'un pas. The'odore Aubanel a cre'e' l'e'le'gie en provençal ; son histoire, telle qu'il nous la re'vèle dans ses poèmes, est pure et chaste, autant que son amour e'tait vrai.
Cest îinjeime homme qui aime en silence^ qui en souffre et voit celle qui à son insu possède son cœur^ se faire nonne; il la pleure et se plaint au bon Dieu (i). Rien de plus, mais c'est assez pour donner un livre vivant, de'licieux, enchanteur, parce que la nature y respire. Les orages ont des e'claircies, après les heures sombres qui lui ont inspiré le Livre de la Mort^ après les heures mélancoliques qui ont dicté le Livre de l'Amour^ Aubanel aura des moments plus calmes qu'il donnera à l'amitié et aux grandes pensées. C'est là que nous trouverons Les Peupliers^ Les Faucheurs^ Les Esclaves^ Les Jumeaux^ qui célèbrent le travail, la liberté, le bonheur dans l'amour et la maternité. La note lugubre vibre déjà dans La Toussaint^ et désormais, c'est comme un glas qui sonne sans relâche, Le Neuf Thermidor^ Le Massacre des Innocents^ vaste et belle trilogie, qui est appelée à garder une place d'honneur dans les anthologies provençales. Condamné à vivre loin de sa Zani, plus que morte pour lui, Aubanel se fit zouave pontifical. Il voyagea longtemps, et un jour, il se crut assez fort pour s'écrier :
« Ah! des amours de ce monde, j'en ai assez, ô mon Dieu, comme cela; ah! je suis rassasié de l'amour et pourtant je n'ai aimé qu'une fois.
« Et mon amour était sans espérance, et c'était un mois de mai
(i) Préface de la Miougraiio eriireduberto. Elle est de Frédéric M istral .
sans fin, pour mon cœur tendre qui n'aimait que pour aimer et pas davantage.
« De tant de jeux, de tant de fêtes, de tant de jours, mes plus beaux jours, de mon printemps, que me reste-t-il ? Rien que la lassitude et les pleurs 1
«. La vie est ainsi : homme, femme, il faut toujours, il faut tous souffrir et payer de beaucoup de larmes un peu de joie, et puis mourir.
« Ah ! depuis le départ amer qui fera toujours ma douleur, n'ai-je pas assez payé ma jeunesse, n'ai-je pas assez payé mon amour ?
« La joie, si forte et si douce, de l'avoir vue un matin, mon Dieu! ne l'ai-je pas assez payée ?... Tu es morte, oh ! tu es plus que morte pour moi !...
Il n'est qu'une joie véritable en ce monde si mauvais, mais cellelà est sans pareille ; la joie de t'aimer, mon Dieu! »
Voilà ce qu'est l'e'légie dans Aubanel, mais quittons un instant l'élégie amoureuse et, en attendant que le poète ait gratifié la littérature provençale des beaux drames qu'il promet depuis si longtemps et dont nous n'avons connaissance que par d'heureuses indiscrétions (i), traduisons une pièce qu'Aubanel n'a pas rangée dans so/n premier recueil, mais qui sera, sans nul doute, un des plus beaux fleurons du second :