LA VOIX DE MALANDRAN
Debout ! fainéants, dormeurs, — à l'airée, à l'airée, tous, réveillezvous !
(Veranet court à Fanette, la prend dans ses bras et l'emporte.)
— Si je n'avais pas l'œil à tout, bougonne Malandran qui n'a vu que ses travailleurs au cagnard et à laJJane^ il en arriverait de belles ! Mais si l'œil du maître n'a rien vu, la valetaille, si vite au fait des faiblesses de sa femme, n'a pas besoin qu'on l'e'claire, pour deviner où en sont les amoureux. De'jà, les servantes sont insolentes, et leur re'plique mord ; déjà, les valets d'e'curie remarquent qu'au nom seul de l'amant, Fanette pâlit, rougit, se trouble, qu'au bruit de de ses pas, elle abandonne, ou gâche toute besogne. La passion la de'vore toujours, mais, maintenant, le remords mêle à ses brûlures son cuisant aiguillon. Elle n'ose plus baiser les purs visages de ses enfants : Malandran, qu'elle outrage, qu'elle de'shonore, lui fait honte plus que peur. Ah ! quand vient l'heure de monter dans la chambre nuptiale, qu'il fautse coucher dans ce lit, qu'il faut, entre ses bras, sur sa poitrine, poser sa tête de courtisane, tandis que lui, confiant en elle, s'endort sans plus de soupçons qu'antan ! Dès que Veranet n'est plus là, prêt à la secourir, prêt du moins à la re'conforter de sa pre'sence, elle devient folle. Un rien fera déborder la coupe, pleine à verser.
Malandran, fier de sa re'colte, lui promet présent à son gré : fichu de dentelle, chaîne d'or à
quatre tours avec une croix, croix de diamant cent fois plus belle, qu'elle coûte ce qu'elle coûtera : les anne'es sont bonnes ! Quoi ! supporter cette dernière avanie, les cadeaux de l'homme qu'elle trompe, ses bonte's et ses marques de tendresse, maintenant qu'il est trop tard, maintenant qu'elle se soucie de bijoux et de parures, comme de la poussière des chemins, et des cailloux de la Crau. Ventre à terre, au galop, entre les branches, une ardente pouliche camarguaise emportera les deux amants, loin de la tyrannie de ce maître, qui impose à la femme coupable sa tendresse confiante, à l'amant ses fe'licitations sur son courage au travail.
Les amants sont loin de la Crau, à dix lieues de Cette, en une auberge, fuyant vers la Catalogne. Table est mise, et les flacons de'bouche's alternent les rasades avec les baisers. A moitié grise', Veranet entonne une chanson e'rotique, quand la porte tombe sous les coups de Malandran. — Que veux-tu ? — Ma femme. — Ce n'est pas ta femme, c'est la mienne ! — Je veux la tuer ! — Prends garde que d'abord je ne t'e'trangle! — Et Veranet jette un couteau à Malandran et prend l'autre sur la table. — A quoi rêves-tu, imbe'cile, plante-moi ton couteau dans le ventre... Laisse-la pleurer, ta belle ; nous verrons ensuite avec qui elle couchera. — Je n'en veux plus 1 ruffian, garde-la ; tu peux la faire coucher avec toi. Mon Dieu I ma femme ! O Dieu, la mère de mes enfants 1 La mère, une carogne.... Alors, mes enfants, les enfants !.... Des bâtards ? Mort sombre, que n'es-tu venue plus tôt? Quand me viens-tu chercher ? Oh ! moi qui l'aimais tant 1 moi, qui e'tais si heureux !.... — Soudain il se dresse, va à la table, plie dans la nappe les
restes du festin.... — Gueuse, ils s'en souviendront de ce jour, tes enfants !....
Je m'efforce d'intervenir le moins possible dans l'analyse de ce drame et de mettre Aubanel en rapports directs avec mes lecteurs par des citations fre'quentes et lie'es seulement par le re'cit.
« Sublimes, dit un critique qu'il faut citer cependant ici (i), sublimes sont les cris formidables qui entrecoupent si souvent la cantilène de sa poe'sie, et sublime entre tous, dans son originalité' puissante, ce réveil soudain de Malandran, dont la fureur tranche d'un coup l'intrigue, avec la brutalité' du glaive. Lui naguère si doux, si reposé et si honnête, la jalousie l'envahit tout entier. Il en est possédé^ comme Fanette de son amour. Enfin la passion s'élance rugissante et fauve, du fond de son cœur soudain terrible, comme d'un antre ignoré et qu'il ignorait luimême ! » Il court vers le mas où les enfants demandent jour et nuit leur père et leur mère.
« Où sont les bâtards qui regrettent son lait? Je les rassasierai, moi... Où sont-ils? Place! place!... Le voyage fut long, triste ; ma jambe est lasse. Le festin que j'apporte sera beau. (Il décharge sa besace et dépose tout sur la table.) Venez donc, vous autres, qui me faites honte, petits bâtards! Déshonneur de la maison, de ma famille cmcienne, où l'on ne connaissait que vertu domestique ! O fruit du péché, rejeton abhorré d'une éhontée et d'un bohémien pourri, venez ! Tout ce que j'ai vu, je veux vous le dire ; l'histoire fait pleurer; peut-être elle vous fera rire... Quand on me demandera, maintenant : As-tu des enfants ? « Je n'en ai pas. » Ta femme comment va-t-elle ? « Je ne sais pas où elle est. » Si au moins je pouvais répondre : « Elle est au cimetière ; elle ne m'a jamais donné d'enfants ! » Non, un porc, un Arlésien m'aura volé ma
(l) Paul Mariéton, Théodore Aubanel, p. 17.
femme et tué mes enfants!... Dieu, de là-haut, vois un peu ce que l'on me fait ! Mais venez, bâtards, la table est dressée ; de la putain et du gueux venez manger les restes. C'est là votre héritage, à vous, enfants de personne 1 Nouvelet, Grabielon, venez, vous vous repaîtrez ! »
— Il est fou s'écria Mian, la vieille servante.
— Malandran, par pitié' ! supplie le maître valet.
— Laissez-moi, tonnerre de Dieu, jure le possède', repoussant Mian et Beaumont. Votre maudite mère, puisqu'elle ne pense plus maintenante vous embouquer, pauvres misérables, mangez le pain de son pe'che'. Remplissez-vous, bâtards, de cette horrible mangeaille !
— Pitié !
— Ils sont innocents !
— Je veux ma vengeance !
— Eux que tu aimais tant !
— Je voudrais les écraser.
Et il les bouscule et les bat.
— Assez.
— Malandran, mon ami, frapper tes enfants est aifreux !
— Vraiment !... Eux? Que me sont-ils ?
— Mais ton sang court dans leurs veines.
— Ils n'ont pas une goutte de mon sang ! A qui ils sont ! Qui le sait, le dise !
En vain, on lui représente que ses enfants sont son vivant portrait. Grabielon, l'affreuse ressemblance ! c'est le pâtre infidèle qu'il chassa pour vol 1 — Mais il le chassa voici sept ans, et Grabielon n'en a que cinq. Qu'importe ! le gredin a dû revenir de nuit pour entrer dans la maison comme un loup et déshonorer son maître. Nouvelet 1 jamais personne de sa famille n'eut les
cheveux frisés. C'est le fils d'un de ces bohémiens qui viennent le soir demander asile pour la nuit et un morceau de pain. Nenet ! Beaumont sait bien à qui il appartient, la vieille vipère; et comme le vieux serviteur lui jure, devant Dieu, sur la tête et l'âme de son père qu'il est innocent, le fou poursuit :
« Alors, il me reste la mère, il me reste les enfants, je les tiens... Allons, mangez ! (// leur met les morceaux dans la bouche.)
Cela fait frémir !
MALANDRAN
Nenet, un échaudé ! Toi, Nouvelet, de la viande ! Encore un coup de vin, Grabielon ! Tiens ! demande ce que tu voudras : ce morceau était le sien, achève-le. Bâtards, buvez, mangez...