BEAUMONT ET MIAN
Dieu!
FANETTE {qui arrive éperdue et se jette, en entraftt, vers les enfants.)
Ne mangez pas, ne mangez pas ! ce pain empoisonne ! {Elle leur arrache les morceaux de la bouche.)Ne mangez plus ! {A Malandran .) Tue-moi, tue-moi ! Mais pardonne à ces petits, à ces pauvres agneaux... Maître, ils sont innocents; maître, ils sont tous à toi ! Tue-moi ! tue-moi ! mais épargne cet âge si pitoyable et si tendre ! Tu as eu le courage de traiter ainsi Nouvelet, Grabielon ! grand Dieu ! jusqu'à Nenet le dernier-né ?
MALANDRAN
Il est blond, il te ressemble, catin !
FANETTE
Oh ! je suis une infâme ; de tous tes mépris, tu peux charger la misérable. A tes pieds me voici toute ; allons, tue-moi, tu es le maître ; je n'ose plus me dire ta femme... Grâce, pour les enfants, grâce !
Elle repousse leurs caresses, le suppliant seulement de les accepter, lui qui est bien leur père... Certes, elle l'aima, du moins elle crut l'aimer, quand quittant Arles et son vieux père, elle le suivit dans son mas. De son argent et de ses biens, il lui souciait fort peu : toute sa pense'e e'tait pour l'amour. Et puis le désenchantement commença dès la première heure, et, quand, aiguillonne'e par les déceptions, elle ne croyait plus à l'amour rêvé, elle le vit soudain briller sur le front, sur le visage de Veranet.
« Pourquoi n'as-tu pas été, toi, ce que m'est l'autre ? Tu es mon mari, c'est vrai, mais, vois-tu ! l'autre est mon roi ! Ah ! si tu savais ce qu'il en est, toi, d'une pauvre femme quand l'amour la rend folle et quand l'amour la consume, tu aurais pitié de moi !.,. S'il était ici, le jeune homme, je ne pourrais me sevrer de ses baisers de feu. Ah ! je ne te demande rien, pourtant, car je ne mérite que la mort ! Tue-moi, maître ! tue-moi vite !..,
MALANDRAN
C'est à Dieu à donner la vie ou bien la mort ; pour moi, je confie ma vengeance au remords, et qu'elle vienne ou non, pour moi, tu es déjà morte.
FANETTE
Tu as raison ! morte pour toujours !... {Elle a pris un couteau sur la table, se le plante dans le cœur et tombe ensanglantée.)
MALANDRAN
Ouvrez la porte : qu'elle meure devant tous !
MIAN
Au secours ! Au secours !
LES VALETS {entrant)
Qu'arrivc-t-il ? O cris d'effroi ! O terrible clameur ! c'est bien sûr quelque chose d'étrange, de sauvage : Fanette est à terre ; de sang la terre est rouge.
BEAUMONT
Voye^-la dans sa robe enveloppée et sanglante.
LES VALETS
Fanette !
MIAN
Hélas!
LES VALETS
Mon Dieu !
BEAUMONT
Elle vient de s'écouteler.
LES VALETS
Pleurez, pauvres petits, vous n'avez plus de mère 1
MIAN
En mourant, de son sang elle vous a trempés, pauvrets !...
MALANDRAN
Et tachés pour la vie ! Oh ! les taches de sang, les taches de l'honneur ne s'effacent plus, enfants ! Sa tombe n'aura pas de croix protectrice ; valets, creusez sa fosse à la pluie, à la grêle ; hormis le ver affamé, que nul n'en sache la place ! Emportez le cadavre.
LES VALETS [soulevant le corps) Las ! Il n'est pas encore froid !
MALANDRAN
Morte comme un damné, comme un chien enterrée ! Ah 1 le pain du péché est amer, camarades !
Tel est dans sa brutalité voulue, et en quelque sorte dicte' par la fe'rocite' de la logique, ce de'noûment dont on a e'crit — et l'auteur de V Arlésienne est compe'tent sur ce chapitre, — qu'il aurait mis en fuite tous les directeurs de Paris. Et le public donc ? « L'admirable Pain du Péché, d'Aubanel, un chef-d'œuvre à qui on ne saurait peut-être reprocher qu'une chose, l'absence du personnage sympathique que le spectateur moderne semble exiger » dit de son côte' M. Paul Marie'ton. Comme si vrai-
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ment, il était rien de plus enivrant que la re'alite' re'cre'e'e par un tempe'rament d'artiste ! Comme si la sympathie ne se portait pas tout naturellement tour à tour sur trois personnages dans ce drame : Veranet d'abord, cet Hippolyte qui succombe à la tentation, mais qui lutte, et qui est comme la seconde victime de cette fièvre qui de'vore Fanette ; les enfants ensuite, ces infortune's innocents brutalise's par un père affole', et dont la pre'sence, quand le sang de la mère rejaillit sur eux, n'est pas la moindre horreur de cette horrible scène ; Fanette aussi, qui n'est pas un caractère^ mais un tempe'rament complet, ne l'ouMions pas, — le réveil, chez elle, du sentiment maternel au quatrième acte en est la preuve, — Fanette qui n'est pas pardonnable, mais qui est pitoyable, et à qui pour notre part nous ne marchanderons pas la pitié.
Voici plusieurs fois que je prononce le mot tempérament : je pourrais le prononcer plus souvent encore, pour Malandran comme pour Fanette. Quoi qu'en puisse penser Théodore Aubanel et quoi qu'il puisse dire à l'encontre de cette affirmation, le Pain du Péché est un gage donné par lui au naturalisme, non pas qu'au fond, ni le maître, ni le drame, sacrifient à toutes les théories de l'Ecole, mais parce qu'en fait, le grand artiste moderniste qu'est Théodore Aubanel, se rapproche au théâtre beaucoup plus de Becque que de Sardou, de Zola que de Dumas fils. Ce ne sera, certes, pas nous qui nous en plaindrons, et qui en plaindrons le drame provençal. Une page de vérité vaut toute l'œuvre des pasticheurs romantiques ou classiques ; or, le Pain du Péché d'abord, mais toute l'œuvre de Théodore Aubanel, abonde en pages de vérité.
Le succès du Pain du Péché fut grand, aussi grand que peut l'être celui d'une œuvre provençale. La presse de Montpellier et la presse d'Avignon applaudirent. A Paris, l'on vit domier les cinq ou six e'crivains qui se de'vouaient alors à soutenir la cause des littératures régionales, et qu'en Provence, on en remercie par beaucoup de gentillesses, quand ils ont la malechance, fréquente aux paj^s du soleil, de froisser quelque amour-propre susceptible. Et puis ce fut tout. Le grand public a-t-il besoin de chefs-d'œuvre ? Dans les groupes félibresques, Tinfluence du drame fut heureusement autrement sensible. On parla des deux pièces que le maître annonçait encore : Loii Raubatori (l'enlèvement) et Lou Pastre (le pâtre) ; on s'enquit de la publication, qu'on espérait prochaine, du Pain au Péché^ et qui se fit attendre jusqu'en i883. Un des jeunes gens qui occupaient un rôle dans la troupe qui interpréta le drame d'Aubanel, Paul Gaussen (Veranet), poète déjà goûté des lecteurs de la Cigale d'or et des autres organes félibréens, se mit à l'œuvre; et, peu après une deuxième représentation, à Alais, delà pièce d'Aubanel (i), il jouait sa Camisardo^ œuvre plus froide et plus classique d'allures, dont un critique bienveillant
(i) Ces lignes écrites, je trouve ce qui suit dans la Revue Promnciale, 15 mars 1884, article de M. Gabriel Bigorry: « C'est dans l'encens de la gloire d'Aubanel que Gaussen conçut le dessein d'écrire un drame aussi. Il ne relia plus de livres dès ce moment et, quelques semaines après la première du Pain du Péché, il nous lut La Camisarde. »
pouvait écrire : « Tout ce qui y fournit matière à développement lyrique est digne de grand e'ioge. Il y a surtout, dans certains détails, une grâce et une fleur de poésie qui montrent que l'auteur est appelé à réussir dans le drame poétique et idéal dont Shakespeare a donné de si parfaits modèles. » Sauf cet intempestif rappel du grand nom de Shakespeare, je n'ai rien à retrancher de ce jugement, et Paul Gaussen semblait alors autoriser de brillantes espérances qu'une vie errante, et souvent attristée, l'ont mis hors d'état de justifier jusqu'à ce jour (i).
Paul Gaussen n'était d'ailleurs pas le seul à avoir reçu l'impulsion d'Aubanel. Paul Gourdou (d'Alzonne) présentait, aux Jeux Floraux de la Maintenance du Languedoc (1880), un drame en vers. An/os (Alphonse), qui est plus lyrique que respectueux des exigences scéniques. Gaut faisait jouer à Sorgues un de ses opéras-comiques, et Astruc, tout enfiévré par une audition du Paiti du Péché^ mettait la main à sa Marsiheso (la Marseillaise), pièce d'ailleurs assez faible de conception et de style, chose rare chez un écrivain aussi artiste, ce qui nous porte à énoncer cette date de 1878, la vingtième année du poète. Sorbier, Monné, Ch. Gras — pour ne point parler des fondateurs du théâtre roman — grossissaient la cohorte des dramaturges provençaux. Le bruit se répandait que son Jujamen don jîlerc parachevé, Louis Roumieux s'occupait de mettre à la scène son Jarjaille en enfer et en paradis. « C'est la verve d'Aristophane qui nous revient, disait le critique que je citais tout à l'heure, avec son inépuisable invention, sa merveilleuse gaîté
(l) Paul Gaussen a annoncé un Roland le Camisard.
et la décence que le comique d'Athènes connut trop rarement. »
Ce n'e'tait cependant pas avec son Jarj aille que Louis Roumieux devait remporter sa première couronne dramatique. La Bisca (la bouderie) est une appropriation du Dépit aiuoureux a.ux mœurs et aux habitudes montpellie'raines , quelque chose d'analogue à l'appropriation des fables de La Fontaine aux mœurs nîmoises qui a fait la célébrité de Bigot. Prenant son bien où il le trouvait, Louis Roumieux, de l'œuvre de Molière, extrayait une œuvre qui est bien à lui par le fouillé du détail et la primesautière sveltesse de l'ensemble. « Ce dialogue auquel le théâtre méridional nous avait si peu habitués, cette aisance de bon ton et d'allures, ce naturel et cette promptitude de reparties, entièrement dignes de Molière, qui eût été heureux de reprendre, comme son bien propre, quelques éclairs de tendresse qui manquaient à la troisième scène de son quatrième acte, et surtout l'ingénieuse invention de Flourineta, venant jeter au-devant de Cécile, prête à céder aux instances d'Estève, les morceaux déchirés de son billet doux (i). »
Deux ans plus tard (2), Antoine Roux donnait, à son tour, du Joueur de Regnard une édition populaire montpelliéraine.
La Bisca avait donc d'une fois ouvert la voie à la comédie provençale et aux imitations des chefs-d'œuvre de notre théâtre classique. Une pièce présentée au concours de MontpeUier de
(i) Alphonse Roqueferrier. Art. dans La Revue des Lan^^ues ■romanes.
(2) Je passe sous silence Le Sicilien de Marius Bourrelly, qui est une farce grossière.
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i883 allait, pour la comédie de mœurs, jouer un rôle analogue à celui que nous avons assigne' au Pain du Péché pour le drame. « Narcisse^ d'après le rapport de la commission qui lui accorda une me'daille d'or, est une œuvre d'un re'alisme brutal et qui semble inconscient,.... trop vraie en
plus d'un paysage te'moignant de quelque
inexpe'rience dramatique. « C'est là, en effet, quelque chose comme les Corbeaux, écrits avec le re'alisme de Becque, mais sans son art et un peu au hasard de la fantaisie. Les scènes ne se lient guère plus que dans les mystères du moyen-âge, et l'on passe de la cave au grenier dix fois dans le même acte ; mais, tout ceci prouve simplement qu'on a sous les yeux l'œuvre d'un artiste ignorant du métier, et d'une sève cependant singulièrement puissante. Il est certain que l'art dramatique s'apprend, s'il ne s'enseigne pas, comme tous les arts, et, quand Peyrusse aura lu et étudie', non pas Scribe, mais Shakespeare, Cervantes, Molière et Emile Augicr, il est trop poète pour ne pas créer à son tour. Son Narcisso est d'ailleurs un singulier mélange de naturalisme et de naïveté. Peyrusse rejette absolument Va parte — cet idiot stratagème de convention ; dès lors, pour révéler la secrète pensée de ses personnages, il se croit contraint de leur faire afficher par trop cyniquement leurs secrètes pensées.
Ce Narcisso est une sorte de Mercadet dont voici le programme : « Dans cette maison, toujours et sans relâche, sans faire de tapage, cherchons notre intérêt. Je n'ai que cela dans la tête : l'intérêt avant tout. Le moyen est parfait s'il me mène à mes fins. Il est au-dessus de tout ; le reste m'importe peu. Il nous faut donc comploter
d'agir en telle sorte que soit Sansoucis, soit négociant, soit n'importe qui, tous ceux qui viendront, il nous les faut pincer sans une miette de rancune et faire à leurs dépens monter notre fortune. Pour les mieux tromper, nous jouerons les raffinés de politesse ; quand ils diront quelque chose, applaudissons-les. Vantons leur probité, vantons leur renommée, vantons, vantons toujours leur haute fortune. Le tout est d'arriver de leur toucher un peu le cœur pour les attirer toujours denotrebord. Quand ils m'aurontdonné toute leur confiance, j'en saurai profiter sans nulle répugnance. » Il réussit à duper ainsi tous ceux qui eurent affaire à lui, à l'aide surtout de sa fille Catin, une rouée que la passion déséquilibre cependant en mainte occasion, qui paie ses amants, loin de savoir ruser, même en amour, comme son père, qui prend pour maîtresse une servante, afin de ne lui pas payer ses gages. Il y a là une conversation entre Narcisso et Barboblu qui veut marier son pupille à Catin, une conversation qui estunvraichef-d'œuvred'observation. Malheureusement, le dénoûment de la pièce est aussi dépourvu d'intérêt que d'art. O muthos dêloi oti... semble dire le poète avec le fabuliste grec, et je ne sais rien d'agaçant comme cette morale intempestive dans la forme littéraire où la personnalité de l'auteur doit le plus s'effacer. N'importe, de la part d'un meneur de charrue, car Peyrusse est paysan comme Langlade et Laurès, comme Alphonse Tavan à ses débuts, malgré ses défauts, cette œuvre est une grande promesse.
Ainsi, tour à tour, chacun entre dans le chœur de la farandole et apporte son écot à la fondation d'un .théâtre provençal. II n'est pas jusqu'au
Capoulié^ le grand et ge'nial poète Frcde'ric Mistral, — point si de'pourvu de passion que l'a bien voulu dire Alphonse Daudet, — qui ne manifeste l'intention de prendre son rang, au lendemain de Nerto^ par un grand drame sur la Reine Jeanne. Seulement^ tout ce the'àtre est-il viable, je ne dis pas en tant qu'œuvre d'art — celles-ci parviennent toujours à vivre pour une élite — mais en tant que théâtre ? je crains fort qu'il n'ait jamais qu'une existence artificielle, aristocratique, tant que l'éducation artistique de la foule ne sera point faite ; et celle-ci, qui donc la fera ? Il suffit d'avoir, une fois, entendu hurler l'imbécile cohue, comme nous l'entendîmes au Peyrou lors des Fêtes latines, pour comprendre combien est indifférent au félibrige, hostile même, comme à toute grandeur, le peuple méridional, combien ce courant passe au-dessus de lui et demeure étranger à ses préoccupations. Il en est à coup sûr tout différemment du peuple catalan : c'est ce qui lui a permis d'avoir un théâtre et une scène où sont interprétées, chaque semaine, plusieurs fois les œuvres de Guimera, des Frederich Soler, des Riera, des Feliu, des Pelay Briz, et des Ubach y Vinyeta. C'est là aussi ce qui fait l'indiscutable supériorité vitale du mouvement de renaissance littérairecatalan, parce que lepeuple, déplorant comme ses poètes la ruine de la nationalité catalane, pleure avec eux, souffre avec eux, espère avec eux, et comme eux ne dédaigne pas la langue de ses pères.
Cette victoire, plus difficile et plus glorieuse aussi, en Provence, c'estaux comiques qu'elle doit appartenir un jour. C'est aux écoles localistes qu'il convient de la préparer en secondant le Capoulié, car il ne faut pas l'oublier, au delà des
monts, Renart et Robreiïo, Serafi Pitarra, ont précédé sur le mode populaire et pédestre les brillants maîtres contemporains. En ce sens, Marius Bourrelly et La Sinso font peut-être œuvre plus utile que Roumieux, dont l'esprit est trop fin pour être goûté de tous, Roumanille que Mistral et Aubanel, ce qui n'empêche pas Mistral, Aubanel et Roumieux d'être des artistes beaucoup plus complets, et beaucoup plus intéressants pour nous, lettrés et critiques.
Mars-Avril 1884.
LE