LA MESSE DE MORT
Il revêt la chasuble à bouquets blancs et noirs ; son visage est noble et pâle... Il a bien de la peine à suivre l'enfant qui va devant et porte le missel ; il est vieux, le prêtre. Combien a-t-il d'années ? Qui le sait ? Les abondantes boucles de ses cheveux chepus flottaient quand il disait en se retournant vers le peuple : Dominus vobiscum; ses pauvres vieilles mains tremblaient tout le temps et les cierges allumés lui faisaient une auréole du reflet de leurs flammes. Il n'avait plus rien de l'homme ainsi, ce n'était qu'une âme ; et ses
(i) Lou Pan dou Pecai, a cependant été joué aux Fêtes Latines (Montpellier), 1878. — Il a été publié en 1883 ren que per lis ami. Voyez dans ce volume l'étude sur Aubanel et le drame provençal.
beaux yeux, levés vers le monde à venir, voyaient certainement la joie et la douleur sans fin. Ce regard si limpide et si profond vous trouble. Contre les vitres, là-haut, la brise hurle, et dans les mugissements du vent, parfois, on sent passer,avec de longs cris aigus, la plainte des trépassés.
Il dit : Reqinescant in pace. La suprême prière expira sur ses lèvres. Deux larmes mouillèrent en tombant la nappe de l'autel. Le petit clerc étourdi, trouvant qu'il se fait tard, plus souvent qu'il ne faut, agite la clochette et rit, et de temps en temps joue avec le bonnet : lui, à demi-voix, prie... Et je frissonne alors, il me semble que le vieillard dit sa messe de mort. »
A côté de ces trois hommes, Roumanille, Mistral et Aubanel,se rangent deux autres Provençaux qui re'pondirent des premiers à l'appel et eurent sur les progrès et sur la direction du mouvement de Renaissance une influence incontestable. J'ai nomme' Crousillat et Reybaud. L'un est philosophe aux pensers nobles et. éleve's, il a écrit des méditations où l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus de la mâle sévérité du sujet, ou de la correction avec laquelle il est traité. Crousillat est aussi un délicat, un vrai félibre. Après des études complètes qu'il fit au séminaire d'Aix, il accompagna en Italie une de ses parentes. Sur cette terre de l'art où il n'avait qu'à choisir entre le beau moderne, la grâce grecque et la sévérité latine, il se livra au culte de la forme, à la recherche patiente et laborieuse de la correction. Il étudia avec un soin égal les civilisations antiques et la littérature britannique, où l'horrible heurte si souvent le goût. L'un des premiers, il a su se régler par une sage
imitation. Ses modèles furent le Virgile des Bucoliques^ l'Horace des Odes^ Catulle, Tibulle, Properce, Anacre'on, Théocrite, ces poètes charmants et dangereux ; il les a traduits parfois, parfois il les a suivis de près, mais dans la mesure qui convient à un poète moralisateur, et en ce genre, je ne sais qu'Anselme Mathieu qui lui soit e'gal. D'ailleurs, n'est-ce pas là qu'est la grâce, et en poe'sie la grâce ne vaut-elle pas parfois la beauté', parce qu'elle est la beauté elle-même ? Horace et Anacre'on vivront d'une gloire égale par ce charme exquis, par cette urbanité attique (si ces deux mots peuvent être rapprochés) qui leur appartiennent en propre et dont, seuls en français et à de longs intervalles, Ronsard, la Pléiade, Fénelon et parfois Ghénier ont su leur ravir le secret.
Ce que j'aime chez Crousillat, ce ne sont pas tant ces fables et ces contes au rire un peu rustique ; ce sont ces larges pa^es d'églogues qui le placent au-dessous de Garcilaso de la Vega, de Racan et de Segrais, mais bien plus haut que les Florian et les Deshoulières ; ce sont ces pastorales émues où le poète chante la nature méridionale, enivrée de soleil au matin ; c'est cette Giboulée que je ne puis me refuser de citer ici :
« Viens dans ma cabane, viens vite t'abriter, ne vois-tu pas la giboulée qui partout va ruisseler ?
« Il y a là bas une petite grotte pour y cacher tes brebis et tes jeunes agneaux, ton tendre troupeau ; va, il n'est pas nécessaire de leur mettre des claies ; l'averse en tombant les pressera bien assez.
« Viens dans ma cabane, viens vite t'abriter : ne vois-tu pas la giboulée qui partout va ruisseler ?
« Laisse-là le sauvage escadron de tes chevreaux tondre sur la côte et l'herbe et les chênes nains ; va, si parfois toat à l'heure le
nuage les inonde, vite ils s'assembleront sous le dôme des hêtres.
« Viens dans ma cabane, viens vite t'abriter : ne vois-tu pas la giboulée qui partout va ruisseler ?
« Le tonnerre gronde au loin dans une obscurité effrayante ; le vent s'élève, le nuage monte, plus de soleil, les oisillons se blottissent en criant dans le bois ; toi aussi, sauve-toi vite. Neno, sauvetoi !
« Entre dans ma cabane, viens donc t'abriter, ne voyais-tu pas la giboulée qui pouvait te surprendre ? »
Je voudrais encore citer ici quelques passages de Leleto^ belle imitation du Cantique des Cantiques^ je me contente de renvoyer au livre de Grousillat, en regrettant qu'il n'y ait pas joint une traduction (i).
A deux pas de Fonsegugne, s'e'tend un plateau, charge' de gazon et de bruyères que l'on atteint en gravissant un petit sentier montant, borde' de grenadiers. C'est là le Camp Cabel, où vint si longtemps rêver l'auteur à'Amour et Plour (2), le félibre Alphonse Tavan. Le clocher de son village domine le plateau, Château-Neuf de Gadagne est un triste hameau, qui marque le commencement de la plaine arrose'e par les eaux de la Sorgue. Fils de pauvres paysans, Tavan passa sa première jeunesse, occupé aux travaux de la campagne, mais il aimait la lecture, et tandis qu'aux heures de repos, ses camarades dormaient couche's de tout leur long sous l'ombrage, il plaçait son livre sur son bissac et lisait. « Les psaumes de l'Eglise, nous dit-il, quelque « part, les psaumes traduits en français dans « mon livre de messe, furent pour moi une « source de poe'sie où s'abreuva mon âme « vierge. » Conduit un jour à Fonsegugne, par
{l) La Bresco, le rayon de miel (2) Amour e plour. 1875.
Jules Giera, le frère du fe'libre, il apprit rapidement l'art de faire des vers ; la Poe'sie e'tait en lui. Une de ses premières œuvres fut un essai de come'die, dont il nous a conserve' quelques morceaux ; mais son premier chef-d'œuvre fut la petite pièce intitule'e Les frisons de Mariette. C'e'tait une gracieuse romance au rythme gai et entraînant ; e'coutez plutôt :
l'a 'no chatouno à Castèu-noù Ajouguido, reviscoulado, Fresco e lisqueto coume un ioù ; Plais à tôuti mi cambarado.
Per iéù, ço que m'agrado proun, Es si peu fin, si frisouleto, Es de soun front li flo bessoun : Que soun poulit li dous frisoun De la pichoto Marieto !
« Il y a une fillette à Châteauneuf, enjouée et vive, fraîche et proprette comme un œuf ; elle charme tous mes camarades. Pour moi, ce qui me plaît le plus, ce sont ses cheveux fins, ses bouclettes, ce sont les touffes jumelles de son front. Qu'ils sont jolis les deux frisons de la petite Mariette ! »
Puis il fallut être soldat ; adieu, Mariette, adieu, jolis frisons, adieu, l'amour ! L'absence fit bien vite oublier le conscrit ; à son premier congé', Mariette e'tait fiance'e. A son tour, il oublia ; mais, durant son se'jour en Italie, son talent avait mûri ; maintenant, il e'tait maître de son vers, et son âme pouvait s'épancher librement, comme un fleuve qui coule sans s'inquie'ter des cailloux qui heurtent ses flots au passage. Sa pièce de Campo Vachino accuse un ve'ritable progrès. Bientôt toute arrière-pense'e de travail artistique disparaît de l'œuvre de Tavan; ce n'est plus son esprit;
c'est son cœur qui chante ; il a trouve' celle qu'il doit aimer, sa De'sire'e, la fille de la petite bastide de Rognac ; il a trouve', et son cœur tressaille dans ses chants d'amour.
« Un soir où tu allais chercher de l'eau à la fontaine, je te rencontrai ; le ciel, au soleil couchant, était tout rouge là-haut et bien sûr il annonçait l'aurore sereine de notre amour. — Bonsoir, te dis-je, vous allez donc à la fontaine toute seulette ?... Vous êtes à plaindre ; permettez que je vous accompagne, et de peur que l'eau ne vous mouille, je puiserai pour vous. — Grand merci, vous êtes bien bon! me répondis-tu rougissante. — La nuit tombe, Mademoiselle, et, de ce bois, un loup maudit pourrait sortir pour vous manger ; sachez que ses dents cruelles dévorent toujours les plus belles. — Oh ! des loups, il n'y en a point, fîs-tu en riant, car la bastide n'est pas loin ; et puis s'il faut être belle pour craindre d'être dévorée, je n'ai pas peur et le loup ne me fera rien.
« — Votre miroi'r vous a trompée ; ma vue ne s'est point abusée, repris-je doucement, mais non, vous êtes modeste, cela se voit bien... Et puis, que rien ne vous effraye, je suis avec vous, belle jeune fîlle, et si loup et voleur s'avancent, vite, vite, je ferai fuir bête ou larron, car je ne veux pas que votre ami ait à vous pleurer, pècaïre ! — D'ami? je n'en ai point, dis-tu. — Peut-être, répondis-je, car, sur mon âme, je sais quelqu'un, moi, qui vous aime... Et je me tus... il le fallait; une larme m'arrivait... Nos regards se rencontrèrent et nos cœurs se comprirent... Mais nous étions à la fontaine il y avait déjà longtemps ; il n'y avait personne, l'eau bruissait, les gouttes tombaient comme des perles dans le bassin, et nous couvraient tous deux de leur poussière ! Tu n'avais qu'une cruchette et je l'eus bientôt remplie.
« Là-haut la lune rayonnait et se mirait dans la fontaine ; la chansonnette des rénettes et des grillons grandissait ; nous, assis l'un contre l'autre, nous ne songions qu'à nous. — Je t'aime, te disais-je pour la centième fois, je t'aime, ô ma belle amie ! sous mon regard qui te contemple, abaisse, abaisse tes paupières ! Ton amour, il me le faut, je le veux à tout prix. — Tu me disais : Tes paroles me rendent toute tremblante... mais tu es si beau qu'à ton côté, je voudrais pour longtemps t' écouter ; et ton regard, ne l'as-tu pas remarqué? me fascine quand il me fixe ; mon amour, me disais-tu, je te
l'ai déjà donné, car, jeune homme, dès que je t'ai connu, mon cœur t'avait choisi pour maître, et maintenant que nous nous sommes parlé, il se plonge dans une mer de bonheur. »
Hélas ! il n'y a point de rires sans pleurs, de roses sans e'pines, avait dit quelque part le poète ; l'épine était là pour déchirer son cœur; les pages qui suivent sont écrites avec ses larmes ; ce ne sont plus que glas et que sanglots. Tant que l'on parlera provençal, on éprouvera avec lui ces espérances enchanteresses ; on croira les voir se briser, on ressentira ses angoisses, on partagera ses regrets. Mais taisons-nous, il est de ces douleurs inconsolables, de ces irréparables pertes, auxquelles le silence seul saurait convenir.
Près d'Alphonse Tavan, plaçons un autre félibre, non moins malheureux aujourd'hui qu'il a perdu sa Zani, sa blonde bien-aimée. Anselme Mathieu, le chanteur des baisers, l'auteur de La Farandole^ a donné lieu, lors de la publication de son volume, à d'étranges méprises. Pendant la vingtième année, nombre de jeunes poètes passent leur temps à jeter leurs vers d'amour aux pieds de toutes les belles qu'ils rencontrent, et chaque jour, quelque nouvelle Magali, surprise au détour du sentier, à la montée du coteau, laisse en s'esquivant son bouquet parfumé au jeune conquérant. Celui-ci l'effeuille en strophes ailées jusqu'à ce que toutes les délicates pétales soient tombées ; puis il cherche un autre amour et un autre bouquet. Il n'en était point ainsi de Mathieu, lui ; il avait chanté sous des noms différents, la seule Zani qu'il aimait. Le gracieux poète paya un peu cher cette erreur et quelques
traits un peu trop chauds de ses poésies ; mais j'en appelle à M. de Pontmartin, qui l'a reconnu et ne s'en dédira pas, Mathieu est un vrai poète ; de plus il était amoureux, demandez à Boileau ce qui a dû en résulter, ou plutôt ouvrons le. livre, et lisons.