LES FIANÇAILLES
« C'était une nuit pleine d'étoiles, étincelantes dans le ciel ; dans les halliers et les prairies, les oiseaux dormaient d'un sommeil léger.
« Le doux zéphir soufflait à peine et son haleine odorante répandait sur tout en passant le suave parfum qu'il dérobe aux fleurs.
« Il faisait bon sur la colline, recevoir les baisers des brises, voir une jeune fille qui tremble, entendre le gai rossignol.
« Et sous un noyer, nous étions donc cette nuit-là ensemble, et la gentille fleur du Rhône me dit : Mon bel Anselme,
« M'aimeras-tu toute la vie, ou bien cesseras-tu de m'aimer ?
« — Cesser de t'aimer, moi! beauté suprême... Mais avant, les papillons bleus, vois-tu, fuiront les pervenches et les boutons de prunelliers !
« Et la jeune fille en fut émue et pâle : — Nenni, tu m'oublieras.
« — T'oublier, toi, ma tendre amie! Tu verrais plutôt le grain de blé mûrir sous les orties et se dessaler la grande mer !
« Tu verrais l'hiver avant l'automne, la rose fleurir sans bouton, tu verrais... » Et la belle jeune fille me ferma la bouche d'un baiser, »
Entre tous les félibres, Mathieu est peut-être celui qui présente le plus de ressemblance avec les troubadours ; chez lui, le vers est souple, le rythme varié -, les strophes sont comme ciselées; l'on dirait que chacune a été faite à part et à loisir, puis, rapprochée des autres pour composer une pièce à laquelle le poète a encore donné tous SCS soins. Ecoutons quelques-unes de ces
5o LES ÉTAPES D UN NATURALISTE.
Strophes si artistement travaillées, qui se défilent comme un chapelet de ces fleurs délicates dont les fillettes des champs tressent de gracieuses guirlandes rustiques.
Sus lis estello à soun déclin Entre li patelin L'aubeto auro.
leu entrevese aperalin, Uno sauro.
Me semblo bello coumo un jour De souleu e d'amour.
E poulido Comme uno nue, touto rumeur
Esvalido.
« Sur les étoiles à leur déclin, entre les thérébinthes, l'aube prend son essor. J'entrevois, dans le lointain, une blonde.
« Elle me semble belle comme un jour de soleil et d'amour, et jolie comme une nuit, où toute rumeur s'est évanouie. »
Entre les mains de Mathieu, le provençal est devenue d'une grâce, d'une noblesse qui touche à la mignardise ; nul félibre, je crois, n'a employé plus de diminutifs que - Mathieu ; tout est mignon, non pas tout, car j'y lis aussi des pièces d'un souffle élevé comme celle-ci :