LE BAISER DU VENDREDI-SAINT
« Ma mère était mise, ce jour-là, comme quand elle vaàlagrand'messe ; moi, l'on m'avait paré de mes belles brassières neuves, de ma collerette de dentelle, de mon bonnet de prunelle et de mes bas de fleuret. Nous venions saluer le deuil de notre bon Seigneur.
« Ah ! que ma mère fut belle, quand nous entrâmes dans l'église, qu'elle tomba à genoux aux pieds de l'Homme-Dieu ! une larme, qui coulait, roulait en perle le long de sa joue, cependant qu'elle penchait avec douleur, qu'elle penchait vers la terre son front pensif.
LES ORIGINES DU FÉLIBRIGE. 5l
\< Puis, sur les mains ensanglantées du Seigneur qui perdit la vie sur la croix pour délivrer le monde du péché, elle pose ses lèvres un moment en lui faisant douce embrassade ; et puis, déchirée de douleur, elle se lève et jette au ciel un regard de ses yeux tristes et abattus.
« Ici la douce et bonne femme, oppressée de ses larmes, me dit : Regarde un peu, suspendu sur la croix, l'enfant de la Vierge Marie, né pour consoler les pauvres... le pécheur, dans sa furie, dans son ingratitude, l'a ainsi percé de clous.
« Ah ! baise, baise-lui ses plaies, fuis le péché qui enivre ; alors en bon chrétien, tu allégeras son fardeau : fuis le poison de l'envie que le démon charrie du fond de l'abîme, car lorsqu'il domine en notre âme, tu vois, mon bel agneau, tout le mal qu'il y fait !
« Vois-tu sa belle tête pâle retomber sur son épaule... Le baiser de Judas fut son coup mortel. Jusqu'à la tombe, reste fidèle à tes amis ; et, ainsi qu'une colombe s'envole d'une vallée, un jour tu t'envoleras au haut des cieux.
« Et sur les dalles je m'agenouillai. Longtemps, longtemps, je couvris de baisers les pieds rouges de sang de notre bon Seigneur. Puis, en sortant, il me sembla ouïr ce mot tendre de ma mère ; Les oiseaux, dit-elle, ce vendredi, sont si tristes, mon fils, qu'ils jeûnent tout le jour. »
Espérons que Mathieu nous donnera encore beaucoup de morceaux comme celui-là, . tout en continuant à fournir VAivjtaiia de ces contes qu'il écrit si bien.
Il convient de ne point oublier l'excentrique Castil-Blaze (i). Ce musicien qui savait autre chose que de la musique et dont les études sur Molière sont encore appréciées, n'attachait de prix, dit-il quelque part, qu'à ses œuvres provençales. Elles ne sont ni nombreuses, ni parfaites. Nous traduirons cependant Le grand bal^ qui réunit ses défauts et ses qualités. On l'a beaucoup raillé d'aimer la musique des chouettes et des grenouilles ; c'est preuve de peu de con-
(i) Liante de Rasin, 1863.
naissance des harmonies campagnardes du Midi. Quand au soir d'une belle journe'e d'e'té, avant que les oiseaux ne chantent et que sur le matin le rossignol ne donne ses notes d'adieu, s'il n'a point de'jà perdu la voix, grillons, cigales des prés, chouettes du mur lointain, crapauds des buissons et grenouilles des bassins commencent leur concert, monotone peut-être, mais délassant. Les Grecs qui, en fait d'art, ont bien quelque droit d'être consultés ; Homère et Anacréon auxquels on voudra bien reconnaître quelque goût, trouvent la chanson de la cigale mélodieuse. En est-il de cette mélodie comme de ces assonnances de la poésie espagnole que saisissent seules les oreilles du terroir ? Je ne sais. Cependant, pour beaucoup la mélodie existe.
« Qu'elles sont belles, tes harmonies, tranquille nuit du mois de mai 1 L'ombre chante ses litanies, quand le jour se tait et s'en va.
« Il n'y a plus que repos sur la terre, c'est une prière, c'est une louange sans fin ; tous, de toutes les manières, célèbrent leur divin Créateur.
« L'ermite de saint Jacques a commencé la sérénade ; par lui la cloche ébranlée nous a sonné V Angélus.
« Bien plus haut que les vieux peupliers, vous entendez flûter le courlis : dans les airs il redit son cantique avant de se coiffer de nuit...
« Le hibou siffle sa note ; en sourdine il fait bien des tours ; et les soupirs de deux chouettes font un écho plein de douceur.
« Chouette, tu me frappes l'âme : tu n'as qu'un ton, mais qu'il est plein, qu'il est beau ! Si tu épandais une gamme, tu chanterais mieux que nul oiseau.
« Malibran, de ton ariette, quand tu nous laissais tremblants, j'écrivais : — Bravo, Mariette ! tu as chanté comme une chouette !
« Ecoutez le moucheron qui violonne : son archet délicat et long, avance, recule, bruit : qui pourrait mieux filer un son ?
« Une volée de pèlerins, émigrés de Jérusalem vers les étoiles, bat l'estrade au chant des ortolans de mai.
« La lune aux ruisseaux se mire, les vers luisants brillent dans les prés ; iei-ie-rei! nous redit la caille et soupirent les grillons.
« Un vieux coq bien digne d'éloges, aux petits donne le la-mi-la. Tous répondent... L'horloge sur les coqs vient de se régler.
« Le rossignol sur son nid veille, chante, se plaint, et de sa voix gracieuse et pure merveille, jette des perles dans le bois.
« A tant d'airs et de cantilènes il faut une basse et une médiane : allez, vous les trouverez sans peine, grâce aux rénettes de l'étang.
« Quelle vapeur harmonieuse monte de chaque joncquier ! Symphonie longue et vigoureuse qui ne se note pas sur le papier.
« L'orgue des crapauds, des grenouilles, sans y souffler, toujours bruit, peuple qui coasse, patouille et qui, pourtant, fait grand plaisir.
« La Durance ici descend, murmure un poétique son... Holà! je prenais pour des cymbales wn mulet qui trotte sur le pont.
<< Ah ! peut-être voulez- vous du trombone ? On peut aussi vous en offrir. Voici : un âne qui brait et les deux chiens qui ont jappé.
« Cet orchestre formidable, que doit-il souffler ou racler? Une valse immense, admirable, que les étoiles vont danser ! »
En même temps qu'eux, et je finis par elle, vivait à Beaucaire une pauvre couturière nomme'e Antoinette dont les amis ont publie les Reliqiiia peu après sa mort pre'mature'e. C'est la première des fe'libresses : elle a e'crit des courtes pièces doucement tristes, Li Beliigo^ les Étincelles. Il y aurait beaucoup à citer dans le petit volume d'Antoinette de Beaucaire, nous traduirons seulement La Cigale^ ne'gligeant de recopier Le Myosotis et La Chute des feuilles^ que nous avons sous les yeux dans nos notes :
« Un beau matin, je trouvai sur une branche fleurie, une jolie cigale qui disait son gai refrain :
« Son aubade me plut tellement que je pris sur sa brindille la chanteuse animée et l'emportai avec moi.
« Je lui dis : Petite cigale, tu serais bien gentille si ta douce chansonnette voulait se joindre à mon rêve :
« La branche de ma vie est battue par le sort et ta verve si joyeuse charmerait mon cœur.
« Mais son chant, pauvre petite, ressemblait à un chant de douleur : Oh ! mignonne, comment se fait-il qu'il y ait tant de pleurs dans ta chansonnette !
« Elle me dit en son langage : <' Le soleil me fait chanter... si tu veux que je sois encore gaie, oh ! rendez-moi la liberté ! »
Tout ce premier fe'librige, — il importe d'insister sur ce point, e'tait catholique, et l'on pouvait vraiment dire alors que les poètes me'ridionaux, suivant le mot de Mathieu, épandaient aux quatre coins de la Provence la lumière et la foi. Il n'en est plus de même aujourd'hui, disent certains esprits grondeurs ; nous n'en croyons rien : sans doute il y a des e'gare's et des fanatiques comme M. Fourès, — dont nous reconnaissons d'ailleurs l'admirable talent, — et comme M. Louis-Xavier de Ricard (i) pour chanter la revanche des Albigeois ; des avance's comme MM.LangladeetFélixGras(2), — que M.dePontmartin appelait le romantique provençal, — ne'anmoins le grand courant est encore fidèle aux principes acclame's à Fonsegugne : c'est l'honneur de Mistral, d'Aubanel et de Roumanille d'avoir su les maintenir en vigueur et d'avoir empêché les de'viations de'plorables qui ont ruine' nos e'coles litte'raires de i83o.
A l'heure que le fe'librige est en pleine maturité' et que la Caiise^ à travers les erreurs et les utopies de quelques-uns, conserve son ardeur et sa floraison superbes^ nous n'avons point cru inutile de montrer le point de de'part modeste de cette croisade, en faveur du provençalisme, qui n'est ni une tentative anti-française, ni une tentative anti-religieuse. Tant que les maîtres
(i) Fondateur de la société la Lauseto,
(2) Auteur de Li Carbounie, les charbonniers.
sont là pour rappeler que, nous autres riverains du Rhône ou de la mer latine, nous ne sommes ni Albigeois, ni e'trangers, mais Français baptise's par saint Louis (i), ce danger n'est pas à craindre, et il n'y a qu'un chapitre de plus à ouvrir dans nos annales litte'raires en faveur de ces chanteurs du terroir languedocien ou provençal.
Août 1878, — juin 1879.
(i) F. Mistral, A Clémence Isaure.