‹ Les étapes d'un volontaire (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

' Je ne puis dire combien cette conversation de Jouveau et de son représentant m'intéressait ; c'était la nature en déshabillé, prise sur le fait. Personne n'est plus Iriand que moi de ces esquisses et de ces

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révélations de mœurs produites par le hasard et que FimagiDation ne saurait inventer.

Le représentant, après avoir accordé a son favori l'élargissement de la famille de M***, a laquelle ce dernier paraissait s'intéresser si vivement, reprit, après un court moment de silence, la parole :

— Curtius, dit-il, tu sais que je n'ai rien à te refuser ; toutefois je te prierai, mon fils, de l'occuper le moins que tu pourras de la noblesse. N'oublie point que plus nous enverrons de ci-devant au tribunal révolutionnaire, et plus la durée de notre mission se prolongera. As-tu terminé ton

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rapport? Je De sais, mais il me semble que tu as oublié encore certaines affaires.

[ — Vous avez raison, réprésentant, il me reste a vous soumettre le petit état de cette décade !

— Ah ! ah ! je suis tout oreilles. Voyons un peu cela.

— Reçu: 1° de X* 2,400 livres; 2" de XX* (),000 livres ; 3'' de XXX* 1 ,200 livreî; 4° de XXXX* 2,000 livres; total 11,600 livres.

— Réellement, mon cher Curtius, tu es doué de remarquables talents adminis-

tralifs! s'écria le représentant d'une voix joyeuse. Il est à regretter, dans l'intérêt de la France, que tu ne sois pas ministre des finances.

— Attendez pour me louer, citoyen représentant, que vous ayez entendu l'aveu qu'il me reste a vous faire. Sur ces H, 600 livres, j'ai reçu 2,000 livres en assignats ! . . .

^ .3^ Deux mille livres en assignats, misérable! répéta le représentant en changeant de gamme, c'est a dire d'un ton furieux. Tu veux donc me ruiner, m'ôter les moyens de soutenir dignement mon rang?

Et ' quel est;[le coquin qui a osé le traiter, toi, mon secrétaire intime, avec un tel

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sans façoD? \ite son nom, que je lance contre lui un mandat d'arrêt. Réellement, plus l'on avance dans la vie, et plus l'on se convainc chaque jour qu'il ne faut être bon pour personne. Je devrais être sans pilié, et renvoyer tous les conspirateurs devantle tribunal révolutionnaire! Voyons, j'altends le nom du bailleur d'assignats, quel est-il?

— Citoyen représentant, dit Jouveau, cet homme n'avait que ces assignats pour toute fortune, et si je les eusse refusés, il m'^ûtété impossible de rien tirer de lui; il est, au reste, en ce moment, hors de notre atteinte. Après tout, comme j'ai moi-même le placement de ces assignats, je vous en tiendrai compte en or.

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— A ?a bonne heure ! n'oublie point qu'a l'avenir, je te défends de recevoir , soit pour mon comple soit pour le tien, du papier! Des gens qui ont mérité mille fois îa mort, que l'on sauve de l'échafaud, et qui vous jettent des assignats a la tête! Morbleu ! C'est par trop d'impudence !

Sachons garder notre dignité I...

— Le total de la décade est donc, je vous le répète, de onze mille six cents livres, citoyen représentant, c'est à dire huit mille sept cents, soit les trois quarts, que je vous porterai aussitôt que toute cette foule de pétitionnaires, qui nous assiège, aura évacué la place.

— Quand tu voudras, mon cher Gur-

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tius ! Tu sais que ma confiance en toi est sans bornes a présent. Toutes les affaires du jour sont terminées, je l'espère !

— Oui, citoyen représentant. A demain l'épuration des autorités constituées.

— Du tout, Curtius. J'entends que cette épuration ait lieu à la tribune de la Société populaire: cela sonnera mieux et fera meilleur effet.

— ' Oui ; mais ce sera le peuple qui nommera, et si vous êtes recherché pour les actes de votre mission, a qui aurez-vous recours ? Si vous avez besoin d'attestations, qui vous les donnera? Il est donc plus

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prudent, si je ne me trompe, que vous vouliez bien prendre la peine de me désigner les noms des citoyens sur lesquels vous pouvez compter; je m'arrangerai de façon a assurer leur élection, et qu'elle ait lieu par le peuple.

— Curtius tu as autant de sens que d'esprit: je te donnerai ces noms!

— Parlerez-vous aussi, représentant, au président du comité révolutionnaire, a propos de cette livraison de toiles que nous attendons depuis près de huit jours?

Le fait est que nous avons réellement

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besoin d'une remonte en linge ; mais que veux-tu? le président du tribunal révolutionnaire prétend qu'il n'a pu se procurer une seule aune de batiste !

— Mensonge! représentant, j'ai moimême, pour détruire cette objection, que l'on oppose toujours comme fin de nonrecevoir, fait medre, il y a trois jours, les scellés sur la boutique du juif Isaac Noband, marchand toiiier. H *e trouve aussi dans les maisons des reclus d'excellents cavaux où les vins dépérissent! Eh bien! croiriez-vous que vos domestiques ont toutes les peines imaginables pour se procurer le liquide nécesaire a notre stricte consommation ! Il me semble vraiment qu'il est temps , pour votre dignité , de

mettre un terme à ce sans-façon avec lequel on agit envers votre personne !

— Ah! tu trouves que l'on agit d'une façon cavalière envers moi, Gurtius! Parbleu, ne crains rien, je parlerai au président du tribunal révolutionnaire de la bonne manière ! Veux-tu être présent a notre entretien?

— Je ne demande pas mieux, citoyen représentant, car, à vrai dire, je crains toujours que vous ne soyez dupe de votre excessive délicatesse et de votre trop grande bonté ! Vous connaissez les hommes, ils sont toujours disposé a confondre ces sentiments avec celui de la faiblesse! Or, votre réputation, je ne le cache pas,

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m'est plus précieuse encore que la mienne ..

— Je sais combien tu m'es attaché , Curtius!...

— Qui vous attaque me blesse. Tenez, hier encore, je n'ai pu retepir ma fureur en apprenant par notre police la façon dont certaines gens vous traitent...

— Ah bah ! on ose mal parler de moi, mon^ ami ? Est-il possible ! Et que diton?

— Le respect, citoyen représentant,

m'empêche de répondre a celte question.

— Je veux tout savoir ! Parle et ne me cache rien. Je te l'ordonne.

— Je dois vous obéir!... Eh bien! citoyen représentant, mon sang bout d'indignation en répétant ces odieux propos ; on prétend que vous êtes un débauché, un goinfre, un voleur, un liommede sang, un imbécile!...

— Connais-lu les auteurs de ces infâmes calomnies? demande le représentant d'une voix qui me parut altérée par la colère.

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— Mon devoir était de les rechercher.

Oui, je connais ces misérahl^s.

— Et quels sont-ils?... Vite, Gurtius, réponds î

— Celui dont les propos ont été les plus violents est le passementier Lemite ; vient après lui le nommé Pioux, juge de paix de la section numéro 1 1 ; puis Lalune, secrétaire adjoint de la municipalité.

— Très bien, Curtius ! Tu comprends

qu'il faut délivrer au plus vite la Répu-

Mique de ces contre-révolutionnaires. Tu

vas prendre un arrêté bien circonstancié,

bien soigné, bien limé, pour les faire tra- V 12

duire devanj; le comité de sûreté générale, Quant a moi, je vais écrire à l'instant même, de ma propre main, et de ma meilleure encre, trois lignes a Vadier. Je te promets que les infâmes conspirateurs n'échapperont pas a la peine qu'ils méritent si bien ! Au revoir, mon cher Gurtius; va expédier sans perdre de temps ces trois mandats d'arrêt, afin que ces abominables coquins soient arrêtés avant que je me mette a table! Au revoir, mon fils.

— Je cours exécuter cet ordre, citoyen représentant. Toutefois, je vous demanderai auparavant la permission de vous présenter mon cousin, mon plus ancien et mon meilleur camarade de collège, qui

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vient d'arriver de l'armée d'Italie, muni des attestations les plus honorables. Si vous daigniez, représentant, lui accorder votre protection, je vous en aurais une reconnaissance éternelle.

— Il demande sans doute quelque chose, ton cousin ? Eh bien ! écris, je signerai.

— Ah! représentant, je n'attendais pas moins de votre bonté. Mais mon cousin ne demande qu'une seule chose , d'avoir l'honneur de vous être présenté.

— J'aime autant cela. Dis-lui que je le recevrai aujourd'hui même.

— Citoyen représentant , mon cousin

est dans votre antichambre, oîi il m'attend .

— Eh bien ! va le chercher et amène-le moi !

En entendant Jouveau se diriger vers la pièce oîi il m'avait laissé, je me reculai vivement et fus me mettre a une fenêtre qui donnait sur la cour, afin qu'il ne me soupçonnât pas d'avoir entendu la conversation qu'il venait d'avoir avec son représentant.

— . Viens, cousin, me dit-il; on t'attend.

Le représentant N***, que je voyais pour la première fois, était taillé sur un patron

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(l'Hercule : il ressemblait assez a un vigoureux garçon boucher endimanché.

Il me reçut a merveille, me combla de caresses, et, interrompant Jouveau qui voulait commencer mon éloge :

— Ta parenté avec le citoyen et l'amitié que tu lui témoignes parlent assez en sa faveur, mon cher Curlius, lui dit-il. Au reste, a l'air franc, ouvert et martial de ton cousin, on ne peut mettre en doute qu'il ne soit un bon patriote! Adjudant, continua le représentant en se tournant de mon côté, je compte sur toi pour le petit dîner sans façon que je donne aujourd'hui a quelques bons sans-culottes. Je ne

te reliens pas, car je suis accablé d'affaires! a tantôt : on servira le polage a trois heures précises! soit exact, je n'aime pas a attendre.

Après cette aimable invitation que'je ne pus me dispenser d'accepter, l'illustre N*** me congédia d'un signe de main , et je m'en fus avec Jouveau, fort contrarié de me trouver ainsi lancé, contre ma volonté, dans la haute société du pouvoir.

— Eh bien ! me demanda mon camarade de collège une fois que nous fûmes dans la rue, que penses-tu de N***?

— Je pense que c'est fort heureux pour lui qu'il t'ait rencontré sur son chemin!...

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— Pourquoi donc cela, cousin?

— Parce qu'Hercule, qui a accompli au moins douze travaux, n'eût jamais pu deviner une charade. Ton représentant ressemble a Hercule : il me paraît donc mieux sous le rapport du torse que sous celui de son intelligence !

— Le fait est que je ne lui suis pas tout a fait inutile , me répondit Jouveau d'un air modeste. Que veux-tu ? la Convention a besoin d'hommes comme N*** pour exécuter ses volontés. Ils ne comprennent rien et frappent fort!

En quittant mon cousin, je fus faire un

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tour dans la ville pour essayer de dissiper, par la promenade, la mauvaise humeur que me causait la faiblesse que j'avais montrée en n'osant pas refuser l'invitation du représentant. Toutefois, en réfléchissant que déjà a Avignon j'avais dîné plusieurs fois avec les membres du comité révolutionnaire et de surveillance, je finis par m'avouer que mes scrupules étaient un peu tardifs, et je me promis de mettre a profit l'obligation qui m'était imposée pour étudier de plus près les gens du pouvoir.

Au total, jamais encore je n'avais eu l'honneur d'être admis dans la familiarité d'un personnage aussi haut placé que l'était un représentant du peuple envoyé en

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mission par la Convention. C'était une bonne fortune a ne pas négliger.

Fatigué par deux heures de marchej je me dirigeais vers mon auberge, lorsque je rencontrai une brigade de gendarmerie.

Je remarquai que la vue de la force publique troublait étrangement les rares habitants qui osaient prendre le frais devant leurs portes. A cette époque de terreur, où la conduite la plus inoffensive et la conscience Ja plus pure ne garantissaient personne des atteintes de la loi, il est naturel que chacun tremble.

En observant, tout en suivant les gen-

darmes, leur contenance, je ne tardai pas a acquérir la conviction qu'ils allaient opérer une arrestation; non pas que leurs visages reflétassent la moindre lueur de sensibilité — les gendarmes, instruments impassibles de la loi, sont trop habitués a de semblables missions pour que leur accomplissement puisse les toucher — mais, au contraire, parce que leur air me parut plus sévère et plus rigide que de coutume.

En effet, je ne me trompais pas.

Arrivé devant la boutique d'un passementier, la brigade s'arrêta, et l'adjudant qui la commandait, entra seul dans la boutique.

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Soit que le pas cadencé de cetle troupe d'hommes armés eût attiré l'attention des voisins, soit que la plupart des habitants de la ville fissent le gué derrière les contrevents fermés des jalousies de leurs fenêtres, soit tout autre motif : toujours estil que la brigade n'était pas arrêtée depuis une minute, que déjà la rue était remplie d'une foule nombreuse de gens de toute sorte.

— Savez-vous ce qui se passe? demandai-je à un bobelineur qui, la bouche ouverte et le col tendu, se tenait sur le seuil de son échoppe.

— Je l'ifçnore, citoyen, me répondit-il.

Il paraît toutefois, que c'est Lemite que l'on vient arrêter.

— Vous devez connaître ce Lemite, puisqu'il est votre voisin? Quelle espèce d'homme est-ce?

— Oh! je le connais... c'est-a-dire que je le vois par ci par la, par hasard, me répondit le boîjelineur, en me regardant en dessous avec un air de crainte visible. Vous comprenez que puisqu'on l'arrête en ce moment, ce ne peut être un honnête

• citoyen.

— Qui sait! peut-être son innocence sera-t-elle bientôt reconnue ?

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— Tant mieux pour lui. Après tout, je ne prétends pas que Lemite soit un aristocrate. J'avoue même que dans le quartier, il passe pour un excellent républicain, mais...

— Mais, quoi? répétai-je en voyant le bobelineur hésiter.

— Mais moi je le trouve léger dans ses propos. N'a-t-il pas osé dire, l'autre jour, devant vingt personnes , que la République se rattacherait plus de monde par la douceur et par la persuasion , que par la persécution et par la violence! Autant prétendre qu'il faille laisser les conspirateurs en paix!

— Ce propos était léger, j'en conviens.

J'avais a peine achevé de prononcer ces paroles, quand une grande rumeur s'éleva dans la foule, qui augmentait d'intensité a vue d'œil; c'était le passementier Lemite qui, accompagné par l'adjudant de gendarmerie, sortait de son magasin.

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