CHAPITRE VIII
Deux jeunes et fort jolies personnes, dont la plus âgée pouvait avoir vingt ans, et la plus jeune di\-liuit, suivaient en pleurant a chaudes larmes, le malheu-
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reux passementier : on m'appril qu'elles étaient ses filles.
— Ah ! citoyens, je vous en conjure, dit l'aînée en s'adressant a la brigade, laissez-nous notre bon père; ne l'emmenez pas en prison, ou permettez que nous le suivions !
— Nous n'avons pas reçu Tordre de t'emmener, citoyenne, répondit l'adjudant. Allons, éloigne-toi!
— Non, nous n'abandonnerons jamais notre père I s'écria a son tour la plus jeune des deux filles du passementier; la force seule pourra nous arracher de ses bras !
— Eh bien, on emploiera la force, dit tranqiii' ement l'adjudant.
— Quoi! vous oseriez séparer une fille de son père! Oh ! non, votre cruauté tombera devant notre douleur et notre tendresse, s'écria la pauvre enfant en se jetant au cou de son père et en couvrant son visage de baisers et de larmes.
— Voila assez de sensibleries comme cela. Allons arrière , citoyenne, ou je me fâche, reprit le militaire avec dureté.
Voyons, éloigne-toi !
La jeune fille, soit qu'elle fut tellement absorbée par sa douleur que ces paroles
ne parvinrent pas jusqu'à elle, soit qu'elle n'en tint pas compte, çor^tinua de rester dans les bras de son père.
— Ah! c'est trop fort! s'écria l'adjudant exaspéré, qui, se jetant sur elle, la saisit a bras le corps, et l'envoya rouler à deux pas plus loin au milieu de la rue.
Lorsque l'on releva la pauvre enfant, son visage était inondé de sang et elle §vait perdu connaissance, car sa tête avait porté en plein sur un pavé.
— De grâce, citoyen, laissez-moi secourir ma fille ! Oh ! ne craignez rien, je n'essaierai pas de vous échapper. De grâce.
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cinq minutes, s'écria le mallieureux père, en proie a la plus vive agitation.
— Plus un mot, et marche, ou l'on te bâillonne, lui répondit durement le gendarme.
— Mais, citoyen, ma fille se meurt! vous l'avez tuée!...
— Et quand même cela serait! Pourquoi a-t-elle pris ta défense? Marche,' te dis-je !
— Mais vous êtes donc des tigres sans pitié?... Arrière! je veux voir ma fille! s'écria le passementier, qui, fou de douleur.
se jeta avec une rage inouïe sur les gendarmes.
Une lutte aussi courte que terrible s'engagea : bientôt le malheureux père terrassé, couvert de sang et bâillonné, fut emporté par les gendarmes.
La foule gardait un morne silence.
Le lecteur comprendra sans peine l'é- Uîotion pénible que me fit éprouver cette scène de violence.
Ce qui me révolta plus encore peut-être que la froide cruauté des gendarmes, fut le profond égoïsme que montrèrent les
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voisins, les amis du malheureux Lemite.
Pas un seul d'entre eux, dans la crainle sans dou le de se compromettre en montrant de la pitié pour les filles d'un suspect, ne vint au secours des pauvre senfants que l'arrestation de leur père laissait sans protecteur. Incapable de contenir plus longtemps mon indignation, j'entrai dans la maison du passementier, et m'adressant à l'aînée de ses filles, qui, agenouillée près de sa sœur sans connaissance, pleurait a chaudes larmes en lui prodiguant les soins les plus touchants :
— Mademoiselle, lui dis-je, je ne suis qu'un simple officier, et ma position dans le monde ne me permet guère de me donner une grande iniluence, N'importe, je croi^
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pouvoir vous assurer que je possède assez de crédit pour vous faire rendre votre père. Séchez vos larmes, et ayez confiance ep Dieu; votre mallieur, je l'espère, ne sera pas de longue durée.
Après avoir ramené un peu de calme dans l'esprit de la pauvre enfant, qui me remercia avec effusion de l'intérêt que je voulais bien porter a son père, je pris congé d'elle en l'assurant de nouveau que la détention de ce dernier ne se prolongerait pas au-delà de quelques jours.
J'aurais bieii voulu, après le triste événement dont je sortais d'être le témoin, me dispenser d'assister au dîner de N***, mais la faveur du puissant chargé des pouvoirs
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de la Convention me devenant indispensable pour accomplir ma promesse, puisque de lui seul dépendait la mise en liberté du passementier, je résolus de faire tout mon possible pour capter ses bonnes grâces.
A trois heures précises j'arrivai dans ses salons, on allait se mettre à table.
Le représentant, dès qu'il me vit entrer s'élança a ma rencontre, et m'embrassa de manière a m'étoulTer, en me nommant le brave cousin de son fidèle Curlius. J'augurai bien de cet accueil pour mes démarches, et mon espérance s'accrut encore lorsqu'un domestique étant venu nous avertir que le dîner était servi, je vis le
représantant me prendre par le bras et me placer à sa gauche.
Je demanderai a présent la permission de reproduire avec détail la façon dont se passa ce dîner : il est probable que cette esquisse de mœurs, qui semblerait banale aujourd'hui a celui qui la lirait, acquerra par la suite — surtout si ces mémoires ne sont publiés que dans quelques années — un assez grand intérêt comme peinture exacte d'un siècle passé.
Tous les convives, à l'exception de Jouveau et du président du comité révolutionnaire, placé à la droite de N*** m'étaient inconnus.
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Le repas fut exquis : gibier, poisson, primeurs, vins vieux, rien ne manquait sur la table. Je dois ajouter que les habitants de la ville de Marseille n'avaient le droit d'acheter a cette époque que sept onces de pain par jour et par tète.
Une fois que le premier appétit des convives eut disparu, que la douce et excitante chaleur produite par les vins eut commencé a agir sur les cerveaux, la conversation, réduite d'abord à quelques monosyllabes, prit son essort et éclata en propos joyeux.
On allait servir le dessert quand une ordonnance entraet remit au représentant un paquet cachet'^.
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M***, furieux de se voir dérangé de ses plaisiiT par les affaires, fronça les sourcils et décacheta le pli avec un mouvement de mauvaise humeur très prononcé; mais, aux premières lignes qu'il lut, l'expression de son visage changea du tout au tout ; il devint radieux.
— Partagez mon bonheur, ô mes amis, qui êtes aussi ceux de la Réj)ublique, nous dit-il 5 ce matin j'avais donné l'ordre d'arrêter trois abominables scélérats trois conspirateurs! Deux d'entre eux. Roux, juge de paix, et Lemite, passementier, ont été trouvés chez eux, et sont maintenant entre les mains de la justice.
— Ah! s'écria un des convives, petit
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homme chauve a l'œil louche et au rejrard inquiet, comment ne pas admirer un représentant qui prend si à cœur les intérêts de la République! On parle de l'énergie que je montre a la commission populaire d'Orange, qu'est-ce que cela en comparaison du saint et sublime amour que ressent N*** pour la liberté.
Le petit homme chauve allait probablement continuer longtemps sur ce ton, quand un autre convive, aux joues fleuries, aux yeux bleus et a la toilette élégante, se leva de dessus sa chaise et lui coupa la parole.
Quel est ce nouvel orateur? demandaije tout bas k Jouvaau.
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— C'est un ancien professeur de rhétorique, me répondit-il sur le même ton.
Écoutons-le il passe pour être très éloquent.
— Montagne sacrée, disait alors l'orateur; Montagne féconde, de tes flancs coulent le lait et le miel. Montagne atlantique, sur ton sommet habitent les génies qui soutiennent le monde. (Le professeur de rhétorique adressa une inclinaison de tête au représentant M***) Montagne sacrée c'est sur ta crête qu'a été gravé le décalogue des hommes libres. Gloire au burin trempé dans les sources de la liberté, quia tracé ces immortels caractères, (Nouvelle inclinaison au représentant.)
L'ora'eur fit alor ^^ une pause, afin de nous
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laisser, sans doule, le temps d admirer sou éloquence; mais, mal lui en prit, car un jeune homme en carmagnole,asBis au haut bout de la table, affectant de croire que l'improvisalion du rhéioricien ëlait terminée, se leva vivement et s'empara de la parole.
— C'est un jeane carabin, me dit Jouveau qui remplissait auprès de moi le rôle de cicérone dans celte société qui m'était tout a fait inconnue.
— Gloire a l'immortel représentant que nous avons le bonheur de posséder dans notre ville! dit le nouvel orateur; gloire a son génie, gloire a son patriotisme! Je
dois, citoyens, en ma qualité de médecin, attester que jamais, a aucune époque, la santé publique n'a présenté à Marseille des symptômes plus satisfaisants que ceux qui se remarquent aujourd'hui! Hypocrate taxant, au milieu des greniers de l'Egypte, la ration de blé afférente a chaque individu, l'eût certes portée a sept onces par jour. Eh bien, remarquez combien les esprits supérieurs se rencontrent, c'est la justement le taux fixé par le citoyen représentant! Je le répète donc, au nom de la science, gloire a son génie !
— Pour moi, qui sais que le représentant va épurer les autorités constituées, s'écria alors un troisième convive, moi qui ne possède pas de place et ne veux point en avoir, je parlerai de notre hôte
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magQiûque, sans que les soupçoDS de partialité ou d'iiitérêt puissent m'aiteindre.
— Quel est cet homme ? demandai-je à J ou veau.
— C'est un père de famille qui nous accable, depuis que nous sommes a Marseille, de pétitions, de placets et d'offres de service, afin d'obtenir un emploi quelconque.
— Très bien, cela m'explique son début!
Le peuple, continua le solliciteur, a
plus besoin d'un représentant que de la lumière du soleil! Le jour ou 1 illustre N*** nous quitterait serait un jour de deuil public, le lendemain un jour de contre-révolutioo, la semaine suivante présenterait le Iriomphe de l'infâme royauté. Une seule chose me peine dans la mission que remplit d'une façon si éclatante notre bien-aimé représentant, c'est que les pouvoirs dont il est investi ne soient pas encore ["plus illimités, si c'est possible ! Je voudrais qu'il n'eût besoin, ni de lancer un mandat, ni d'avoir recours a un tribunal! Je voudrais que, sur un simple geste de lui, le glaive vengeur de la loi s'abattit sur la tête des coupables ! Ce désir est partagé par le département entier.
— Ah ! mes amis, mes excellents amis!
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s'écria a son tour le représentant, qu'il est doux de voir apprécier si sainement les efforts que l'on tente dans l'intérêt de la chose publique ! Quelle différence entre ces vérités que, connaissant mon humilité et mon civisme, vous ne craignez pas de me faire entendre, et les viles flatteries que les courtisans de l'ancien régime adressaient aux tyrans I Que de bassesse et de servilité dans les anciennes réceptions de la cour! Quel fraternel épanchement règne dans notre union ! Citoyens, merci pour tout ce que vous avez dit en faveur de la République que je représente. Mon cœur, je ne vous le cacherai pas, est attendri !
Le représentant allait sans doute conti-
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nuef, lorsque deux domestiques apportèrent une petite guillotine en sucre, couleur de rose, qu'ils placèrent devant Itii.
Alors tous les convives battirent des mains avec transport : ce fut un enthousiasme impossible a décrire.
— Citoyens, laisserons-nous la guillotine en permanence? dit le représentant.
A cette question, qui pouvait cacher un piège, chacun se tut : un silence embarrassé régna sur l'assemblée.
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— Citoyen, dit un convive, pique-assiette de tous les] régimes, k ce que m'avait dit Jouveau, grâce a vous, nous possédons deux sortes de guillotines, une de fer, l'autre de sucre. La première doit servir sans relâche a l'extermination des conspirateurs, la seconde doit nourrir les patriotes !
— Soit fait comme il est requis, répondit le représentant, qui nous distribua aussitôt les différentes pièces dont se composait la hideuse machine.
A peine ce plat révolutionnaire — qui constituait un usage fort en vogue a cette époque — fut-il partagé, qu'il en arriva sur la table un autre, dont le succès ne fut
pas moins grand. C'était un énorme bassin rempli de figures de sucre diversement coloriées, qui représentaient des marquis, des duchesses, des évêques, des abbés, des religieuses et des financiers.
Je laisse au lecteur, en l'avertissant toutefois auparavant que son imagination n'outrepassera jamais la vérité, le soin de deviner a quelles plaisanteries délicates et de bon goût donna lieu le partage que nous fit le représentant de ces magots.
Cette communion républicaine terminée, c'est le terme consacré aujourd'hui pour désigner le partage entre convives de ces desserts patriotiques, on se leva de table
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et l'on passa au salon pour prendre le café.
— Je demande que notre réunion de famille se termine par des chants patriotiques, s'écria le président du comité du tribunal révolutionnaire.
Aussitôt deux voix s'élevèrent avec plus d'énergie que d'ensemble, et ce fut bientôt un vacarme a se boucher les oreilles.
Après un quart d'heure de hurlements, nous nous aperçûmes que le représentant N***, fatigué sans doute de la nuit blanche qu'il avait passée la veille, des discours prononcés pendant le cours du repas, et
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accablé surtout par la rare intrépidité qu'il avait déployée a l'attaque des vins, s'était endormi dans un fauteuil.
Craignant de troubler le repos d'un si auguste et si puissant personnage , les convives s'empressèrent de s'éloigner en silence et en marchant sur la pointe des pieds.
J'avoue que pour ma part je ne fus pas fâché de cette retraite : j'étouffais.
Huit heures venaient de sonner et je me promenais dans une allée d'orangers située devant la maison occupée par notre
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illustre amphylrion, lorsqu'au bruit d'ua pas qui me suivait, je retournai la tête.
— Bonjour, cher ami, me dit un général de brigade qui avait dîné avec moi chez le représentant, je suis heureux que le hasard me fasse vous rencontrer; j'ai justement a vous parler.
— Me parler, à moi, général ! répétai-je avec étonnement; car je n'avais jamais vu mon interlocuteur avant ce dîner, et pendant tout le temps du repas, il ne m'avait pas adressé une seule fois la parole.
Oui, mon ami, à vous ! Car c'est bien
VOUS qui êtes le cousin de l'excellent Gurtius.
— Moi-même, général! Je vous écoule.
— Mon ami, reprit le général, votre cousin est un garçon d'énormément d'esprit, et je ne doute nullement que vous ne lui ressembliez. 11 est probable que nous nous entendrons au premier mot. D'abord, il faut, pour que vous compreniez bien toute la portée de ce qui va suivre, que je vous apprenne une espèce de secret d'État.
On m'écrit de Paris, où j'ai laissé de chauds amis et conservé des intelligences,
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qu'il est question d'envoyer notre bienaimé et excellent représentant N*** à l'armée dont je viens d'obtenir moi-même le commandement. N'oubliez point ceci. A présent, j'arrive a ce qui vous concerne.
Le général s'arrêta un moment, me regarda bien en face, puis reprit bientôt en souriant :
— Je trouve, mon ami, que vous avez une heureuse figure. Le bonheur s'y lit. Vous devez avoir de la chance?
— Ma foi, général, jusqu'à présent, cette chance ne s'est pas précisément montrée.
— C'est possible; mais, croyez-moi, la Yoici qui arrive. Mon ami, si vous êtes tel que je vous suppose, avant deux ans d'ici je veux que vous vous trouviez à la tête d'un million de fortune.
— Un million de fortune! répétai-je avec un tel accent de surprise, que le général ne put se retenir de rire aux éclats.
— Oui, un million! reprit-il enfin ; et croyez qu'en fixant ce chiffre, je l'affaiblis plutôt que je ne l'exagère ! Voici le fait : Je puis vous faire nommer commissaire des guerres ! OL ! ne vous récriez pas d'avance sur votre incapacité ! Je sais tout aussi bien que vous, combien cette place demande de
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tact, (l'honnêtelé et de connaissances ! Mais souvenez-vous que je serai avec vous, que vous ne me quitterez pas, et que vous pourrez ainsi profiter de toute mon expérience! D'abord, je ne vous caclierai pas que les commissaires des fijuerres, si brillants et si probes jadis, quoiqu'on ne les recrutât que parmi les aristocrates, ont un peu dégénéré depuis quelques années, et que leur réputation n'est plus aussi belle à présent.
— J'en connais cependant de très honnêtes, général.
— Eh bien! c'est comme ceux-là que je veux que vous soyez. Je veux que jamais
VOUS n'économisiez sur la quantité et sur la qualité de la nourriture du soldat ; que si vous êtes forcé de passer des marchés d'urgence vous achetiez tout ce que vous trouverez de mieux. ; qu'en un mot la troupe vous bénisse, vous proclame un modèle d'intégrité, et que jamais un officier de service ne porte plainte contre vous !
— Ma foi, général, ce que vous me dites lame sourit beaucoup; et, pardonnez ma curiosité, c'est en nourrissant et en habillant bien le soldat que je parviendrai a gagner un million en moins de deux ans?
— Certes, pas autrement ! J'aime à croire
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que celte perspective n'a rien qui vous effraie !
— C'est-à-dire, général, que je suis a me demander si je ne rêve pas ou si vous ne vous moquez pas de ma crédulité !
— Innocent! s'écria le général, en me tapant amicalement sur la joue, du revers de sa main, vous ne connaissez donc rien des ressources qu'offre notre belle époque. Voyons, asseyez- vous la, sur ce banc, a mes côtés, et écoutez-moi !
Je m'empressai d'obéir a cette invitalion, attendant avec la plus extrême impa. tience que mon interlocuteur vouliit bien
s'expliquer plus clairement qu'il ue l'avait fait jusqu'alors.
Je ne cacherai pas que l'idée de gagner honorablement un million en deux ans .m'enflammait le cerveau.
-^ Mon ami, me dit le général après un moment de silence, vous devez de grandes actions de grâces au hasard pour vous avoir placé sur ma roule! Savez-vous bien que gagner un million a votre âge, c'està-dire lorsque vous êtes plein de jeunesse, et par conséquent de désirs, cela est préférable a recueillir dix millions dans sa Vieillesse ! Réfléchissez donc a l'avenir admirable que vous offre une pareille perspective !
.Sj,
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— Aussi, génépal, j'attends avec la plus vive impatience que vous vouliez bien vous expliquer, car a vous parler franchement, j'ai peur que vous ne soyez un moment la dupe d'une illusion.
— Oh! ne craignez rien sous ce rapport; je suis un homme trop positif et trop pratique pour voir les choses autrement qu'elles ne sont. Quant au moyen a employer pour atteindre le but que je me propose, cette fois ne sera pas la première que j'y aurai recours.
— Mais ce moyen, général, ce moyen?
— Ail ! ah ! de l'impatience, me répon-
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dit le général en riant. Voilà qui me plaît : je vois que vous avez de l'ambition, et qu'il nous sera facile de nous entendre. Eh bien, mon ami, ce moyen est d'une simplicité extrême: il consiste tout bonnement a augmenter des deux tiers en sus de leur valeur, ceux de nos magasins qui tomberont au pouvoir de l'ennemi, et a diminuer dans une proportion semblable ceux que nous leur prendrons! Quant a moi, je me charge du plus difficile de l'opération : de prendre et de faire prendre.
— Mais, général, m'écriai-je avec émotion, en entendant cette singulière proposition, comment voulez-vous...
— Âuriez-vous donc peur ! me dit-il en
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m'interrompant. Rassurez-vous ! comptezvous pour rien mon appui? Est-ce qu'au total je ne m'expose pas autant que vous? Mon intérêt ne se trouve-t-il pas tellement mêlé au vôtre que votre perte serait la mienne? Voyons, je pars demain dans la journée et je ne puis gaspiller mon temps en paroles oiseuses 5 acceptez-vous? oui ou non!
— Mais, général, répondis-je fort embarrassé, car je ne savais comment formuler un refus sans ofTenser ou sans blesser mon puissant interlocuteur, vous m'accorderez bien au moins quelques heures de réflexion ?
— Pas cinq minut'es. Est-ce oui? est-ce non?
2i6 LES ETAPES
— Ma foi, général, c'est non! mille fois non!
— Et puis-je vous demander quelle est la cause de votre refus ? Vous vous taisez. Allons, expliquez-vous hardiment. Je lé veux.
A la colère qui perçait dans le ton sec et bref avec lequel le général prononça ces quelques phrases courtes et hachées, je compris que ma franchise serait non seulement déplacée, mais pourrait même devenir dangereuse pour moi : aussi je me contentai de balbutier une excuse assez embarrassée, en mettant en avant mon inexpérience des affaires.
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— Vous manquez en ce moment de courage, s'écria le général en m'interrompant de nouveau, et vous perdez la bonne
•opinion que j'avais conçue de vous. Vous me refusez parce que vous trouvez ce que je vous propose une action indélicate, déloyale, un vol ?...
— Général, répondis-je, puisque c'est vous qui avez prononcé ce mot, je ne le retirerai pas, car je le trouve parfaitement exact.
Je m'attendais k quelque violente apostrophe, aune grande colère : que l'on juge donc combien fut forte ma surprise lorsque le général, se retournant vivement vers moi, prit une de mes mains qu'il serra
dans les siennes et me dit d'une voix émue :
— Mon ami, votre réponse vous honore ! Je n'attendais pas moins de vous I C'est bien, très bien ! Vous êtes le digne cousin de l'incorruptible Curtius !... Pardonnezmoi, je vous prie, le piège que je vous ai tendu, car ce piège a été pour vous le motif d'un triomphe, et croyez qu'en toute circonstance vous me trouverez toujours prêt à vous servir!...
— Quoi! général, c'était un piège, m'écriai-je, avec une ingénuité que je ne puis me rappeler en ce moment sans rire.
>*- Me prenez-vous donc par hasard
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pour un voleur ! s'écria le général avec une indignation pleine d'éclal. Oui, je sais que beaucoup d'officiers supérieurs abusent aujourd'hui de leur haute position.
Ce sont des aristocrates qui veulent perdre la République... Malheur a eux !
Le général, après avoir prononcé ces * paroles avec une grande véhémence, se
leva de dessus le banc où nous étions assis,
me serra de nouveau la main avec effusion,
et s'éloigna a grands pas.