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— Il n'y a plus de serviteurs!... Voilà un propos anti-révolutionnaire qui confirme la mauvaise opinion que j'ai de toi ! Allons, voila assez de temps de perdu, éloigne-toi ; nous examinerons ton affaire k loisir.
Le malheureux notaire n'osant plus répliquer, car jusqu'alors le dialogue ne lui avait réellement pas réussi, se relira accablé et honteux.
— Pauvre diable, dis-je a voix basse à
mon cicérone, il part la mort dans l'âme.
Pourvu toutefois qu'il ne lui arrive pas
malheur. Je crois qu'il a mal faitd'ap-
peler sur lui l'attention des administrateurs.
— Ne craignez rien pour lui, me répondit sur le même ton mon compagnon; si les administrateurs l'ont ainsi maltraité, c'est parce qu'il a été maladroit en s'adressant a eux en public au lieu de venir les trouver en particulier. Cette affaire j'en suis persuadé, s'arrangera a la satisfaction des deux parties, moyennant finance.
A peine le notaire avait-il quitté la salle quand un vieillard, revêtu d'un habit bleu outrageusement râpé, mais fort propre, s'avança a son tour.
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— Ah ! te voilà Chambeau? lui dit le secrétaire du district, tu n'as qu'a revenir samedi prochain, tes états de service ne son t pas prêts.
— Mais j'ai 80 ans et j'ai fait quatre lieues a pied.
— Tu aurais beau avoir fait vingt lieues que cela n'avancerait en rien le travail arriéré ! Quant a tes 80 ans...
— Ma foi, je ne les regrette pas, s'écria Chambeau avec une vivacité qui contraslait avec son grand âge. Plus je vieillis et plus je m'aperçois que la race des hou-
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nêtes gens disparaît et s'éteint? Quand je mourrai, et grâce a Dieu cela ne peut tarder, je ne laisserai guère de braves gens derrière moi! Le subdélégué m'a toujours payé, lui, mais vous, vous êtes des...
— Des républicains ! s'écria le secrétaire en se hâtant de couper la parole a Ghambeau.
— Je vous conseille de vous en vanter, reprit vivement le vieillard ; avec cela que nous avons gagné grand chose avec votre République, où Ton ne trouve pas un morceau de pain, et qui ne nous laisse, en fait de liberté, que celle d'aller nous noyer ou
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nous pendre, pour en finir avec noire misère...
— Ghambeau, la République française honore la vieillesse!
— Est-ce en la faisant mourir de faim?
— Combien doit-on a ce Ghambeau?
demanda le vice-président en s'adressant au secrétaire.
— 11 est en demi-solde, répondit ce dernier; or, sa demi-solde unie à sa récompense militaire, s'élève a la somme de «S livres 10 sous pour le mois dernier.
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— Eh l)ien ! voilà, Ghambeau, un assignat de 10 livres, dit le vice-président, rends-moi trois assignats de dix sous.
— Je suis sans un liard! répondit le vieillard.
— Alors va changer mon assignat!
Quant a toi, citoyen secrétaire, ajouta le président, j'espère que tu n'oublieras pas de me faire rembourser le plus tôt possible.
Depuis quelques, instants, j'entendais, dans la première salle fque l'on devait traverser avant d'entrer dans celle des
séances, le bruit produit par une canne qui frappait le plancher k longs intervalles. Chaque coup de celte canne était suivi d'un effort pénible de respiration.
A peine le vétéran Chambeau yenait-il de s'éloigner qu'un bon vieil homme, affublé d'une perruque, de deux bonnets et d'un antique castor, apparut s'appuyant d'un côté sur cette canne que j'entendais résonner depuis longtemps déjà sur les dalles, et de l'autre sur le bras de sa gouvernante.
— Ah ! je n'en puis plus, s'écria-t-il en se laissant tomber de tout son poids dans un fauteuil.
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Puis, après avoir respiré avec peine.
— Citoyens administrateurs, continuat-il, malgré ma goutte, malgré mon asthme, je viens vous demander en personne de me rendre justice. J'espère que ma triste situation vous rendra favorables a ma requête.
Voici en peu de mots le fait qui m'amène
Ce matin, un huissier est venu m'annoncer que mes biens se trouvaient mis sous séquestre, et peu d'instants après on m'a réclamé le montant de mes imposi-
tions. Or, je venais justement de vendre la maison que j'occupe, et je comptais sur ces fonds pour me libérer envers la République. Comment voulez- vous donc que je fasse à présent si l'on me confisque ma propriété? 11 ne me reste plus qu'a aller en prison ou a mourir dans la rue, au coin d'une borne.
— Et comment se fait-il que tes biens se trouvent sous le séquestre? demanda le vice-président au vieillard.
— Hélas! citoyen, par la raison que ma maison fait partie d'une succession qui nous est échue, a mon oncle le prieur et a moi.
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— Et où cst-il a présent, ton oncle le prieur?
— Ilclas ! il est en émigration , citoyen.
— Alors c'est tout dîlîérent. Tu n'as rien à réclamer.
— Je réclame, cependant, que vous me laissiez vendre ma maison qui est bien a moi.
— Impossilde! les biens possédés par indivis avec les émigrés, ou les gens con-
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sidérés comme tels , doivent être vendus au profit de la République, sauf le recours ultérieur des copropriétaires : telle est la loi, nous devons l'exécuter sans y rien modifier.
— Mais, citoyen, comment voulez-vous que, poursuivi comme je le suis déjà pour les impositions personnelles que je dois, et dont il m'est impossible de m'acquitter, je puisse soutenir un procès contre l'État?
— Cela ne nous regarde pas! Notre devoir est de faire appliquer avant tout la loi.
— Allons, ma pauvre Babet, dit le mal-
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heureux infirme en s'adressent a sa gouvernante qui pleurait à chaudes larmes, aide-moi a me lever, et donne-moi ton hras.
— Oîi voulez-vous aller? mon maître, demanda la vieille fille tout en sanglottant.
— Chercher une place à l'hôpital ! répondit l'infirme d'un ton résolu et résigné tout à la fois. Quant h toi, ma pauvre fille, je suis bien triste et bien malheureux de t'abandonner ainsi dans la misère, après les vin^t années de soins dévoués que tu as eus pour moi; mais que veux-tu,
contre la force, on ne peut que courber la tête.
Le vieillard, aidé de sa gouvernante, se leva alors avec peine et s'éloigna comme il était venu, c'est-a-dire d'un pas pénible et chancelant.
— Ma foi, dis-jc a mon compagnon, je ne tiens pas à être plus longtemps témoin des douleurs et des misères qui semblent s'être donné rendez-vous ici. Puisque vous connaissez la façon dont les affaires s'expédient au district, et que vous avez bien voulu m'ofTrir vos services, veuillez me faire viser ma feuille do roule, et parlons.
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En effet, il suffit de deux mots dits par mon complaisant cicérone au secrétaire pour obtenir ce que je demandais.
— Savez-vous bien , mon cher monsieur, que sans votre heureuse rencontre et votre extrême obligeance j'aurais été bien embarrassé, dis-je a mon compagnon, lorsque nous fûmes dans la rue.
Agréez, je vous prie, toute l'expression de ma reconnaissance.
— Sachez que pour moi vous n'êtes pas un inconnu, et que vous ne me devez aucune reconnaissance, me répondit-il.
14i LES ÉTAPES
— Comment! je ne vous suis pas inconnu! Je ne me rappelle cependant pas avoir jamais eu, avant ce jour, l'honneur de vous renconter.
— C'est vrai , mais je vous ai vu , moi!
— Ah! et oîi cela donc, je vous prie?
— Ici même, a Saint-Flour?
— Où je ne suis arrivé que depuis hier.
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— Oui, mais où vous vous êtes promené ce matin en compagnie d'une personne que j'aime autant que j'estime.
— Vous m'intriguez extrêmement! De quelle personne voulez-vous parler?
— Du jeune comte Gaston de L***, me répondit mon compagnon a voix basse et après s'être assuré, par un regard circulaire, que personne ne se trouvait à portée de nous entendre.
J'avouerai qu'a cette réponse , je me
sentis pâlir, car l'idée me vint que j'étais
au pouvoir d'un espion.
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— Je ne connais pas ce comte Gaston de L**% répondis-je avec em*barras.
— Oh! ne craignez rien, reprit mon compaiïnon en souriant, mon intention n'est certes pas de vous perdre. Croyezvous donc que, si j'étais un partisan de l'ordre actuel des choses, je me serais exprimé devant vous comme je Tai fait sur le compte des administrateurs du district.
Rassurez-vous, le père du jeune comte de L*** a été mon bienfaiteur, et, grâce a sa générosité, je jouirais aujourd'hui, sans la révolution, d'une honnête aisance.
Donnez-moi donc, je vous en conjure, des nouvelles de M. Gaston. Depuis que je
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l'ai aperçu, ce matin, atïublé d'un déguisement de paysan, passer dans la rue, je suis d'une inquiétude mortelle. Voilà pourquoi je me suis attaché a vos pas et vous ai proposé de vous conduire au district!
•— Hélas ! mon cher monsieur, répondis-je d'une voix émue, j'ai perdu moimême de vue, depuis plus de deux heures, celui que vous appelez Gaston. J'ignore ce qu'il est devenu.
— Quoil vous n'avez aucun soupçon de ses desseins ? Comment et pourquoi a-t-il commis l'imprudence mortelle d'entrer a Saint-Flour? Gompte-t-il y rester long-
temps? Croyez-vous qu'il me soit permis de lui être utile?
— Je vous répète qu'il m'est impossible de satisfaire votre curiosité. Je ne sais absolument rien.
Mon compagnon me regarda fixement, et baissant encore la voix :
— Je conçois que vous n'aimiez point a causer dans la rue, me dit-il ; voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner chez moi et d'accepter la pauvre, mais loyale et sincère hospitalité que je vous offre.
— Je le voudrais; mais je ne le puis : il
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faut que je retourne à l'auberge, pour y attendre celui que vous appelez le comte Gaston de L***.
— En ce cas, je n'insiste point. Veuillez, toutefois, je vous en conjure, rappeler au fils de mon bienfaiteur que Charles V***^ l'ex-gérant des biens de son père, demeure au numéro 17 de la Grande-Rue, et qu'il est resté dévoué jusqu'à la mort a la noble famille des comtes de L***.
Charles V***, après m'avoir parlé ainsi, me serra cordialement la main et me quitta en me répétant son adresse. Un quartd'heure plus tard, je rentrais, de plus en plus inquiet sur le sort de Gaston, dans l'auberge du Niveau Égaluaire.