‹ Les étapes d'un volontaire (volume 3)Chapitre 17 sur 24 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Une fois seul dans ma chambre, je voulus, pour tromper ma fiévreuse impatience, essayer de tracer sur mon carnet de voyage les principaux événements dont j'avais été témoin pendant les derniers

jours qui venaient de s'écouler. Hélas! ce fut en vain que je taillai mon crayon, que je plaçai mon album tout grand ouvert de*vaut moi.

A chaque bruit de pas, au moindre craquement que faisait entendre l'escalier vermoulu de bois de l'auberge, je m'élançais de dessus ma chaise et j'allais placer mon oreille contre la porte.

En vain ma raison, d'accord avec mes pressentiments, me disait que Gaston ne devait plus revenir, que je l'avais vu pour la dernière fois, je me débattais contre la réalité, et je m'efforçais de me persuader que tout espoir n'était pas encore perdu

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Bientôt la nuit se lit.

Une forte pluie, annoncée depuis le malin par l'état de l'atmosphère, commAiça a tomber et fouetta avec violence les carreaux fêlés de ma fenêtre.

Chacun sait combien les objets qui nous entourent, combien le milieu physique dans lequel nous nous trouvons, influent puissamment sur notre imagination, pèsent sur nos pensées. La pluie, l'obscurité devenue profonde et un froid glacial, qui ne larda pas h. se déclarer, me plongèrent au bout d'une heure dans un tel découragement que je ne pus retenir mes larmes.

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Souvent dans ma vie je me suis trouvé dans des positions critiques, désespérées; j'ai assisté a d'Jiorribles spectacles, à d'épouvantables catastrophes ; eh bien ! je ne me* rappelle pas avoir passé une heure plus pénible que celle-là.

Je suis persuadé que si l'hôtelier, intrigué sans doute de mon absence, ne fût pas venu s'informer si je désirais souper, je serais resté debout et sans songer a me coucher pendant le reste de la nuit.

Craignant toutefois d'attirer des soupçons ou d'éveiller l'alterilion sur moi, car j'étais intimement convaincu que le jeune (;omle Gaston devait devenir avaut peu le

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sujet de conversation de toute la ville de Saint-Flour, et je ne me dissimulais pas que la moindre imprudence de ma part suffirait pour me faire prendre pour son complice ; craignant, dis-je, d'attirer toute l'attention sur ma personne en restant ainsi enfermé dans ma chambre, je répondis à l'aubergiste que je m'étais endormi de fatigue, et je me hâtai de descendre.

Dès qu'il a plu a Saint-Flour, l'air devient très froid; je ne m'étonnai donc pas, en entrant dans la cuisine, de voir une dizaine de personnes assises devant la cheminée où flamboyait — quoique l'on fût au plus fort de l'été — une énorme botte de sarments secs.

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Les nouveaux venus, la plupart habitants de la ville, avaient apporté avec eux leur ration de pain ; car ils n'eussent pu s'en procurer a l'auberge, et ils attendaient qu'on leur servît une espèce de potage lacédémonien qu'ils devaient manger en commun.

La conversation roulait sur les événements du jour.

Lorsque j'entrai dans la cuisine, un homme dont les guêtres de cuir, toutes poudreuses, annonçaient qu'il revenait de voyage, et dont la figure débonnaire disait assez l'innocence, racontait ce qu'il avait vu pendant sou excursion.

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— J'arrive d'Aurillac, disail-il, où j'ai été témoin d'un spectacle bien navrant.

J'ai assisté a l'exécution de deux jeunes vicaires de paroisse, dont la mort a fait pleurer tout le monde. On ne peut se figurer la résignation que ces infortunés ont montrée a leurs derniers moments. A genoux tous les deux sur l'échafaud, ils ont, d'une voix calme et sonore, qui a retenti dans tous les cœurs, pardonné à leurs délateurs, a leurs juges et a leurs bourreaux. Levant ensuite les yeux au ciel, ils ont appelé les bénédictions de la Providence sur le peuple qui les entourait; puis ils se sont livrés, en souriant, aux mains de l'exécuteur. Je vous promets que s'il eût dépendu de la foule de les délivrer, les malheureux ne seraient pas morts.

A peine l'homme a la figure débonnaire et aux guêtres de cuir achevait-il de prononcer ces paroles, qu'une voix de bassetaille, partant du coin opposé du cercle , nous fit tressaillir.

— Et moi aussi, je reviens de voyage, dit la basse-taille, qui appartenait a une espèce d'hercule débraillé, dont les longues moustaches tombantes et la barbe épaisse étaient, certes, loin d'adoucir l'expression dure et sauvage de sa figure anguleuse : la semaine derrière, je me trouvais a Bordeaux, et j'ai passé depuis par Périgueux et par Tulle. J'ai vu rogner quelques robes noires, mais nulle part, je dois le déclarer hautementli l'honneur de l'humanité, je n'ai été témoin de

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cet attendrissement anti- républicain et anti-révolutionnaire que le citoyen prétend avoir vu se manifester a Aurillac : tout au contraire.

Non-seulement les yeux étaient secs , mais encore les mains patriotiques de ceux qui assistaient à la justice du peuple applaudissaient avec transport. Ah î mes amis, continua avec enthousiasme l'hercule aux grandes moustaches, après une légère pause, ah ! mes amis, je ne puis vous exprimer combien la commission populaire , qui vient d'arriver dans ce pays, accomplit avec zèle et ardeur la belle et sublime mission dont elle est chargée! Au reste^ réjouissez-vous, il est probable, presque certain, que la com-

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mission va venir faire une tournée clans ce département-ci. Bientôt, vous la verrez a l'ouvrage. Quelle magniûque énergie elle déploie : c'est admirable !

Aujourd'hui, ce n'est plus comme auiiefois, les citoyens qui composent cette commission et qui se sont dévoués h celte œuvre de purification et de régénération de la nation française, ont simplifié avec un bonheur inouï toutes les entraves qui jadis retardaient la justice du peuple. Ils n'ont plus besoin ni d'écritures, ni de signatures, ni de preuves, ni de témoins pour condamner. Ils disent à un homme : « Tu es un aristocrate. » Sa tête tombe. Un mol, une pensée, un geste, un sourire, un signe, leur suOiscnt pour devenir un aris-

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locrate ou un fédéraliste et motiver une condamaation à mort. Vous saurez, en outre, que la commission populaire, s'occupant des moindres détails, a changé le mode de guillotiner suivi jusqu'à ce jour.

L'aristocrate ou le fédéraliste [est attaché sur le dos a la bienfaisante bascule, de façon qu'il puisse voir tomber le glaive vengeur! Je conseille donc à ceux qui s'apitoient sur le malheur des calottins, et versent des larmes en assistant à la punition de ces monstres exécrables, de modérer leur sensibilité, s'ils ne veulent pas partager leur sort.

L'hercule aux grandes moustaches se tut, et il se fit un grand silence.

La plupart des assistants qui, pendant le récit de l'exécution des deux jeunes vicaires, avaient montré, par leurs exclamations, la pitié .que leur inspirait le martyre de ces victimes, ne savaient plus, depuis que l'iiercule avait annoncé l'arrivée prochaine de la commission populaire, quelle contenance tenir.

Ils se regardaient les uns les autres, d'un air stupéfait et craintif.

Enfin, l'un d'entre eux, sinon plus brave, du moins plus impudent et plus éhonté que les autres, prit la parole et se mit a faire un éloge pompeux, hyperbolique des Uibuuaux révolutiounaircs.

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Une fois la ^lace rompue^ et ce honteux chemin échappatoire frayé, chacun s'y élança avec cette cruauté vile et impitoyable que produit la peur.

Ce fut, parmi tous ces hommes qui peu de minutes auparavant avaient fait preuve d'humanité, a qui renchérirait en vœux féroces et sanguinaires les uns sur les autres.

L'hercule aux grandes moustaches fut adulé, carressé, choyé a l'égal d'un grand citoyen ou d'une puissance.

Dégoûté par le spectacle de tant de bas-

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sesses, j'allais, après avoir, pour ne pas me faire remarquer, airecté de prendre part au souper, me retirer de nouveau dans ma chambre, quand un homme entra tout essoufflé dans la cuisine, et d'une voix enrouée, se mit a crier : Au feu !

Au mot magique, chacun se leva vivement.

— Suivez-moi, dit le nouveau venu, dont la poitrine haletante prouvait qu'il venait de fournir une course rapide ; suivez-moi; la chaîne s'organise! il n'y a pas un moment a perdre !

— Mais chez qui s'est déclaré l'incendie? demanda un des assistants.

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— Chez le citoyen Durand , le président du district.

Le lecteur comprendra sans peine l'émotion profonde que cette réponse me Ct éprouver.

Le nom de Gaston s'échappa involontairement de ma houche, et je me précipitai comme un fou dans la rue.

La direction suivie par la foule que je rencontrai me 'confirma bientôt la terrible nouvelle que je venais d'apprenJre.

Quelques secondes plus tard, la vue d'une gerbe dej-flammes qui illuminaient lesjténèbres de la nuit et éclairaient d'une vive clarté le sommet de la haute ville,

me ût doubler de vitesse. Toutefois un pressentiment invincible et profond me disait que j'arriverais trop tard !

Lorsque j'atteignis la rue où était située la maison incendiée, je me heurtai contre une foule si compacte, qu'il me fût impossible d'avancer à plus de deux cents pas de distance de l'endroit du sinistre.

Je me hâtai de me faufiler dans la chaîne formée par les habitants.

— Savez-vous, demandai-jc a mon voisin, tout en recevant de ses mains le seau plein d'eau qu'il me tendit pour me le

faire passer, s'il y a quelqu'un de mort ou de blessé?

— Je l'ignore au juste, me répondit-il. Les bruits les plus extraordinaires et les plus étranges circulent au sujet de cet incendie, que l'on prétend être le résultat d'un crime.

— Rapportez-moi au moins ces bruits.

— Ils sont si extraordinaires que cela n'en vaut guère la peine. On dit que le citoyen Durand s'est barricadé avec sa femme et sa tante dans sa maison, et

que lui-même est l'auleur de la catastrophe! ♦

— Cela me semble en effet bien extraordinaire! Comment supposer qu'un homme, a moins d'être fou furieux, ait pu commettre une action semblable ?

— L'on ajoute que le citoyen Durand, jaloux comme un tigre de sa femme, l'a surprise avec un jeune homme, et qu'alors, hors de lui et n'ayant plus sa raison, il a mis le feu à sa maison.

Je cessai alors de causer avec mon voisin de chaîne.

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Pour moi, le doute n'était pas possible, ce drame n'avait plus de mystère : il était évident que Gaston, après la mort de sa cousine, n'avait pas voulu lui survivre, et qu'avant de la suivre, il avait accompli, afin de se venger, cet acte de destruction qui épouvantait alors la ville.

Enproieaux reflexions les plus sombres, je déplorais la fin si malheureuse et si tragique de ces nobles enfants, lorsque je me sentis frapper doucement sur l'épaule.

Je reconnus, en me retournant, le citoyen Charles V***, Fancien gérant des biens du comte de L***.

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Charles V*** était d'une pâleur extrême, et son regard anxieux disait assez dans quel état d'agitation se trouvait son esprit.

— Mon cher officier, s'écria-t-il en me saisissant vivement par le bras et en m'entraînant hors de la chaîne, venez i^. avec moi, je vous en conjure !

— Qu'y a-t-il, lui demandai-je lorsque je fus h quelques pas de la ligne des travailleurs ? que voulez-vous ?

— Je veux des nouvelles du fils de mon bienfaiteur, de M. Gaston, me répondit-il

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avec impétuosité. Tantôt vous m'avez quitté en prétendant que vods ignoriez ce qu'il était devenu!... Oh! je ne vous fais pas un reproche de vous être méfié de moi ! Par le temps d'infamie et de délation qui court, on ne saurait être trop prudent ! Mais, regardez-moi à présent en face, je vous prie! Yoyez mon émotion, mon désespoir! Croyez-vous qu'un comédien ou un espion pourrait jouer ou imiter ainsi la douleur? Non, n'est-ce pas? Eh! bien, alors, parlez, je vous en conjure...

— Pourquoi êtes-vous donc maintenant plus inquiet sur le sort du fils de votre bienfaiteur que vous ne l'étiez lorsque je vous ai quitté? lui dis-je.

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— Parce que l'incendie qui vient d'éclaler chez ce monstre de Durand m'épouvante. Oh! je sais bien que le hasard n'est pour rien dans ce sinistre. A présent est-ce mademoiselle Ldure, est-ce...

— Ah ! vous connaissez aussi mademoiselle Laure? demandai-je a l'ancien gérant en l'interrompant.

— Si je connais mademoiselle Laure!

Mais je l'ai vu naître! me répondit-il. Je sais tout, vous dis-je, tout! Et l'amour de cet infâme assassin de Durand pour cette noble demoiselle, et le monstrueux mariage qui s'est accompli il y a huit jours... Voilà pourijuoi je suis inquiet, pourquoi

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je tremble, car il me semble impossible que Gaston ne soit pour rien dans cet incendie.

— Vous avez raison et vous devinez juste, mon pauvre monsieur, dis-je à l'ancien gérant en passant mon bras sous le sien : oui, Gaston se trouve mêlé en effet à ce sinistre. Mais éloignons-nous! je ne m'expliquerai que quand nous pourrons parler en toute sûreté et sans courir le danger de voir nos paroles tomber dans les oreilles d'un délateur.

— Venez chez moi! mais avant tout répondez seulement par un oui ou non a ma

question : M. Gaston court-il en ce moment quelque danger ?

Réfléchissant combien l'émotion du brave homme serait grande si je lui répondais par l'affirmative, et combien aussi elle pourrait le compromettre ainsi que que moi, je persévérai dans ma résolution de ne plus prononcer une parole.

Cinq minutes plus tard, mon compagnon s'arrêtait devant une petite maison dont la porte s'ouvrit sans qu'il eiit besoin de frapper.

—-Ah! mon ami, combien j'étais in-

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quiète de ton absence, s'écria une femme • âgée d'environ quarante-cinq ans. Voila plus d'une heure que je suis a l'attendre dans le corridor. J'ai reconnu le bruit de tes pas... mais tu n'es pas seul...

— Monsieur est un ami de Gaston, ma bonne Christine, répondit Charles V^^*, tu peux parler sans crainte devant lui...

— Eh bien! monsieur, s'écria alors madame V*** en me regardant d'un air suppliant, qu'est devenu notre jeune maître ?

Permettez-moi, madame, avant de

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• VOUS répondre, de refermer la porte de la rue que nous avons laissée ouverte.

— Vous me faites trembler. Eh bien ! le jeune comte?

— N'est plus, madame, répondis-je avec accab ement, car je comprenais toute la violence du coup terrible que je portais a ces braves gens !

En effet, a peine eus-je prononcé ces paroles que deux cris déchirants, poussés par le mari et par la femme, partirent à la fois! Peu après, nadameV*** porta sa main sur son cœur, une pâleur mortelle en-

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vahit son visage;' ses yeux se fermèrent, et elle tomba sans connaissance dans les bras de son mari.

— Allons, disais-je en moi-même, tout en aidant M. V*** a transporter sa femme dans sa chambre, la France n'est pas encore aussi perdue que je le croyais, puisqu'il s'y trouve encore des cœurs suceptibles de reconnaissance et d'amour.

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