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Je trouvai, en entrant dans la modeste salle a manger de l'ex-gérant, son excellente femme qui nous attendait.
Je m'informai de l'état de sa santé et de celle de sa fille.
— Ma bonne Clotilde a passé une nuit fort agitée, me répondit-elle; je viens d'envoyer son frère chercher le médecin ; quanta moi, je suis lellemeDî habituée au malheur que ma sensibilité nerveuse s'est émoussée : mon cœur soufTre seul ; mon corps résiste.
IMadame V*"' s'excusa alors auprès de
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moi du mauvais déjeuner qu'elle allait, — ce qui était au reste parfaitement vrai, — me faire faire; je l'assurai, — et elle dut me croire, — que, par le temps de disette qui existait, j'étais habitué à ne m'asseoir, à peu d'exceptions près, que devant des tables maigrement servies.
Nous venions a peine de commencer, lorsque plusieurs coups, frappés avscpré- 9 cipitation et violence à la porte df ne, retentirent.
— C'est Louis qui revient avec le médecin, dit madame \*** en se levant pour aller ouvrir.
Louis, sachant sa sœur malade, n'aurait pas frappé ainsi, lui répondit son mari.
J'avouerai que je sentis en ce moment une peur singulière me serrer le cœur.
Je me Ggurai que, dénoncé comme le complice du comte de L**"", Ton venait m'arrcter.
Mille pensées confuses se heurtèrent dans mon cerveau : il fallait résister ou bien céder, en appeler a la force ou h la
résignation.
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Je ne savais à quel parti me résoudre, lorsque madame V*** mit fin, en rentrant dans la salle a manger, a mes incertitudes.
— Mon ami, dit-elle a son mari, c'est le commissaire chargé des réquisitions de couvertures de laiue qui vient faire une visite chez nous, et nous demander notre contingent.
i jyi^ y*** gg igyjjit et allait répondre, lorsqu'un cri déchirant, qui retentit dans une pièce voisine, le frappa de stupeur et le retint immobile a sa place comme s'il eût été atteint par la foudre.
— Secourez ma fille, ma Clotilde!
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Die dit madame V***, en proie à la plus vive terreur.
Un "scond cri d'ango sse se flt alors entendi .
Je pris mon sabre et me précipitai dans la directioa d'où ii était parti.
Une porte que je trouvai à moitié ouverte devant moi et que je poussai avec violence me donna entrée dans la chambre de la fille de mes hôtes. *
Jamais je n'oublierai l'indignalion pro-
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fonde dont je fus saisi a la vue du commissaire des réquisitions tirant à lui, malgré les efforts que faisait la pauvre jeune malade pour lui résister, la couverture qui la recouvrait.
— Misérable, lui dis-je, en le prenant par le collet de sa carmagnole, que fais-tu la?
J'accomplis mon devoir, me réponçant.
dit-il en me regardant d'un air mena-
— Ton devoir est-il donc d'outrager la pudeur des jeunes filles et de compro-
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mettre la vie des malades? Tu vois bien que cette demoiselle est en proie a une fièvre violente!... Voyons, sort d'ici et dépêche-toi !
— Je n'ai d'ordre h recevoir de personne, et tes grandes moustaches ne m'en imposent nullement, mon militaire. Eh!
vous autres, ajouta le commissaire des réquisitions en se retournant vers deux grands diables taillés en athlètes, qui lui servaient d'aides et d'escorte, empêchez donc ce gueux de fédéraliste de me déranger ainsi.
A peine ces paroles étaient-elles prononcées, que les deux coquins me saub'*-
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rent a la gorge, avant que j'eusse le temps de me mettre en défense.
— Très bien ! Voila qui s'appelle travailler. A présent, à nous deux la belle enfant, continua le commissaire, en s'adressant à la pauvre malade qui, en proie à la frayeur la plus extrême, se tenait blottie dans la ruelle de son lit.
Le monstre saisit alors le drap et la couverture, et les tirant a lui par un brusque mouvement et en employant toutes ses forces, il parvint a les arracher des mains crispées de mademoiselle Glotilde, qui resta exposée, rougissante de honte et de pudeur, a ses regards.
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Un grossier et cynique éclat de rire que poussa l'infâme commissaire, et qui trouva un digne écho dans ses deux acolytes, me fit tenter un violent effort pour recouvrer ma liberté et voler au secours de la fille de mes hôtes, mais les aides se tenaient sur leurs gardes, et je ne pus réussir dans ma tentative .
— A moi ! Charles V***, m'écriai-je
alors d'une voix désespérée! Venez!
on outrage votre fille !
Je n'avais pas fini de prononcer ces derniers mots, lorsqu'un secours sur lequel je ne comptais certes pas m'arriva fort a propos.
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Le frère de mademoiselle Clotilde, le jeune Louis, bondit tout a coup, semblable a un tigre, au milieu de la chambre; puis saississant, dans la cheminée, une chevrette en fer, il s'élança en rugissant vers le commissaire, qui, au même instant, roula tout couvert de sang, et la tête horriblement ouverte, sur le plancher.
Quant a moi, profilant de la stupéfaction des deux aides, je me débarrassai d'eux, et mettant le sabre a la main :
— Hors d'ici, de suite, canailles! m'écriai-je, ou vous êtes morts
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Inutile d'ajouter que les deux lâches coquins, privés de leur chef, s'empressèrent d'ohéir a mon ordre, et qus nous restâmes, Louis et moi, maîtres du champ de bataille.
Tout cela s'était passé on vingt fois moins de temps que je n'en mets ici a le raconter: a peine cet épisode avait-il duré une demi-minute.
M. et madame V***, que je mis en peu de mots au courant de celle triste affaire, éprouvaient un tel saisissement, qu'ils ne savaient que résoudre : ils se voyaient tous perdus.
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— Mes amis, leur dis-je, aidez-moi d'abord a transporter ce commissaire hors de cette chambre... Si, conime je l'espère, il n'est qu'étourdi, et si sa blessure n'est pas trop grave ou trop dauf^ereuse, nous parviendrons probablement, au moyen d'un sacrifice pécunier , a arranger cette affaire... S'il meurt, ma foi, tant pis! Après tout, il aura bien mérité son sort. Quant à vous, mon cher ami, continuai-je en m'adressant a Louis, partez au plus vite ! Réfugiez-vous chez un de vos amis, ou de vos parents... oîi vous voudrez, pourvu que l'on no« vous arrête pas sur le moment!...
— Oui, mon fils chéri, sauve-toi! ajouta ^ madame V*** en embrassant le jeune
homme. Ne perds pas une minute... Au revoir.
Me rappelant fort a propos que Gaston m'avait fait son héritier, je glissai une dizaine de louis dans la main du jeune homme, et sans lui donner le temps de répondre, je le poussai doucement jusqu'à la porte de la rue.
Le commissaire des réquisitions n'était heureusement qu'évanoui, et il ne tarda pas a reprendre connaissance.
J'allais, après lui avoir reproché avec sévérilc' l'indipiiilé de sa conduite, abor-
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der la question des dommages et intérêts, lorsque je vis entrer dans la cuisine une troupe révolutionnaire d'environ quinze hommes ; en tête de ce détachement se trouvaient les deux aides du commissaire.
— Au nom de la loi, je t'arrête ! me dit le chef de cette expédition en me prenant au collet.
11 est inutile que tu emploies la violence, lui répondis-je tranquillement, mon intention n'est nullement de résister.
— Et lu as raison, ce serait en vain.
— Laisse-mQi, alors, prendre mon sac dans ma chambre et je le suis.
— Un moment ! tu veux peut-être tenter de l'échapper ?
— Cela me serait assez difficile, car la maison ne possède qu'une issue et la fenêtre de ma chambre donne sur la rue.
— N'importe, deux hommes vont l'accompagner.
Mon hôte profilant de ce que la troupe révolutionnaire était occupée autour du
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commissaire qui lui faisait le récit de l'abominable guet-apeiîs dans lequel il élait tombé, me suivit avec les deux gardes.
Mon cher ami, lui murmurai je, en glissant dans sa main un rouleau de cent louis, si l'on me condamne, cet argent vous appartiendra; si l'on m'acquitle, vous me le rendrez.
Je pris alors mon sac, et me retournant vers les deux gardes que l'on m'avait donnés et qui marchaient sur mes talons pour épier mes moindres mouvements :
Citoyens, leur dis-je, cela ne fait pas
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un doute pour moi que l'on me relâchera tout a l'heure. Je suis uu militaire qui retient de combattre les satellites de l'étranger à la frontière. Tenez, voici un louis en orque j'ai trouvé dans la poche d'un Piémoutais, a qui j'ai fait mordre la poussière. Que cet or vous serve a boire à la prospérité de la République et a l'humiliation de l'étranger !
Mes gardes du corps ne se firent pas prier pour accepter mon petit présent ; ils tombèrent môme d'accord pour déclarer que j'avais l'air, en effet, d'être un excellent patriote et qu'ils ne doutaient nullement de mon prompt élargissement.
— ^:Voulez-YOus me permettre alors.
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puisque vous avez une si bonne opinion de moi, de dire quelques mots en particulier au citoyen, leur demandai-je en désignant mon hôtCv II s'agit d'une commission insignifiante que je veux le prier de faire pour moi.
Ma requête ayant été favorablement accueillie par mes gardes, je tirai M. Charles Y*** ^ l'écart, dans un des angles de la chambre, et baissant la voix de façon a n'être pas entendu par mes surveillants :
— Mon cher hôte, lui dis-je, vous trouverez sous le matelas de mon lit un album couvert d'écritures. Ce sont mes notes de voyage. Je vous serais infiniment oblige
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de vouloir bien mettre à l'abri ces papiers, dont certains passages pourraient me compromettre, ainsi que plusieurs personnes. A présent, je vous souhaite bien du bonheur et vous dis adieu.
— Non pas adieu, mais au revoir! me répondit M. V*** en serrant ma main avec émotion. C'est pour avoir défendu ma pauvre Clotilde que vous vous êtes com-\ promis ; je serais donc indigne du titre d'honnête homme si je ne faisais tous mes elTorts pour vous sauver. Comptez sur moi ; je ne reculerai devant aucune fatigue ni devant aucun danger.
Ayant ajusté mon sac sur mon dos, je
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redescendis, suivi de mes gardes, au rezde-chaussée.
— Allons, en roule, dit le chef de la troupe révolutionnaire.
Une minute plus tard, je traversais, prisonnier, les rues de Saint-Flour.
A peine quelques personnes se retournèrent-elles pour me voir passer.