‹ Les étapes d'un volontaire (volume 3)Chapitre 20 sur 24 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Après une marche rapide , nous arrivâmes près du district: je comparus aussitôt devant le vice-président.

— Qui es-tu ? d'où viens-tu ? de quel crime es-tu accusé? me demanda-t-il.

— Je suis officier. Je reviens de combattre a la frontière contre les ennemis de la République, et l'on m'accuse d'avoir empoché uq gredin d'outrager une honnête jeune fille, lui répondis-je. Au reste, voici ma feuille de route que ton secrétaire a visée lui-même hier.

Le vice-président saisit brusquement le papier queje lui présentais, y jeta un rapide coup d'œil, et reprenant son interrogatoire :

— Quelle jeune fdle as-tu osé défendre contre la loi ? me demanda-t-il.

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Je racontai alors en peu de mois au viceprésident les événements qui s'étaient passés chez mon hôte : la frayeur et l'indignation éprouvées par la jeune Clotilde l'amusèrent beaucoup, et il ne put s'empêcher d'en rire aux éclats.

— Quel séducteur, que ce commissaire!

s'écria-t-il enfin. Allons! ne me cache rien : tu as été jaloux de lui, n'est-ce pas ?

J'allais me récrier avec énergie contre celte supposition ; mais, réfléchissant qu'il était plus prudent et plus adroit de respecter la gaîté du vice-président que d'éveil-

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1er sa mauvaise humeur, j'affectai de me troubler a cette accusation absurde, et je m'eu défcudis mollement.

— Tu rougis ! tu rougis ! me dit-il , en partant d'un nouvel éclat de rire ; lu vois que je connais le cœur humain! On ne peut rien me cacher! Après tout, je dois reconnaître que le commissaire, si tu as été, toi, un peul^rulal, a manqué, de son côté, de procédés et de galanterie. Il n'y a pas dans tout cela de quoi fouetter un chat!

— C'est bien aussi mon avis, citoyen.

Je n'ai jamais di^uté un moment que tu ne

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me fisses mettre de suite en liberté. Puisje me retirer?

— Ma foi, oui. . . ; c'est-a-dire non ! la régularité avant tout. Il faut d'abord que j'interroge le commissaire aux réquisitions.

Cette réponse , qui équivalait pour moi a un ordre d'élargissement, me combla de joie; déjà je remerciais Dieu de m'avoir sauvé de ce danger, lorsqu'une voiture lancée au galop s'arrêta dans la cour du district; peu après, le bruit produitpar un pas nerveux et rapide se fit entendre dans l'antichambre, et bienlôtun jeune homme,

le chapeau sur la tele, a l'air fier et résolu, entra dans la pièce oîi je me trouvais.

A la vue du nouveau venu, je ne pus retenir une exclamation de surprise, car je compris que j'étais perdu.

Le nouveau venu, dont l'apparition si imprévue et si intempestive me causait une telle impression d'effroi, n'était autre que ce même commissaire de salut public que j'avais rencontré a Saint-Cunat, il y avait de cela environ quinze jours, dont j'avais mangé involontairement le souper, et qui avait fini par me prendre pour son collègue.

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A peine eul-il décliné sou titre , que le vice-président du district se leva avec un empressement peu républicain et lui offrit le fauteuil [sur lequel il était assis.

— Je ne suis venu au district que pour jeter un coup d'œil sur les registres et demander quelques renseignements, lui répondit réminent personnage, tout en me regardant avec une fixité et une attention, que je fis tous mes efforts pour soutenir avec indifférence. Mais non , je ne me trompe pas 1 ajouta le commissaire en contînuant son examen sur ma personne; c'est bien lui. Quoi ! collègue, vous ne me reconnaissez pas!

A cette question, il n'y avait pas a balancer; il fallait répondre. Je compris que l'audace pouvait seule me sauver, et, appelant tout mon sang-froid a mon aide, je résolus de pousser mon rôle jusqu'au bout.

— Je vous reconnais parfaitement , lui répond is-je.

— Eh bien, pourquoi alors restez-vous là immobile et silencieux devant moi sans daigner m'adresser la parole, sans me tendre la main ?

— Parce que j'ai pour système, vous de-

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vriez vous en souvenir, de ne jamais me livrer a des démonstrations significatives qui puissent compromettre l'incognito que je désire conserver, lui répondis-je en affectant de l'humeur.

— Ma foi, je suis dans mon tort, je l'avoue. J'ai complètement ouljlié, en vous retrouvant, que vous procédez avec mystère. Après tout, il n'y a pas grand mal; le citoyen vice-président du district est la seule personne qui connaisse probablement votre position, et il sera discret. Que veniez-vous faire au district? Ne vous gênez pas ; si ma présence vous dérange, avouez-lc. J'ai justement besoin de me rendre a la société populaire; je reviendrai

lorsque vous aurez terminé votre affaire.

— Le fait est, dis-je, en redoublant d'impudence et d'audace, car le mement décisif me parut arrivé, le fait est que votre présence me dérange !

— Voyez comme j'avais deviné? En ce cas, je cours a la société populaire. Sans adieu ; j'espère que nous dînerons ensemble aujourd'hui ?

— Je ne puis vous le promettre, mais je ferai tous mes cfforls pour que cela ait lieuw Au revoir !

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Le vice-président du district, pendant tout le temps de noire dialogue, n'avait cessé de donner des signes non équivoques d'un étonnement profond. Je ne puis même me rappeler aujourd'hui, sans rire, l'expression de stupéfaction comique que refléta son visagelorsqu'il entendit pour la première fois le commissaire du salut public me traiter de coUèirue.

— Pardon, citoyen, lui dit-il en le relenant au moment où il allait quitter la salle, mais je ne comprends rien à tes discours. Pourquoi donc trailes-tu ce militaire de collègue, et lui assures-tu qu'il peut compter sur ma discrétion ?

A cette question le commissaire de sa-

lut public me regarda en souriant et en haussant les épaules de pitié, comme pour me dire : Vraiment ces gens de province ne sont pas forts ! Puis, sans daigner répondre, il se dirigea vers la porte de sortie. Mon cœur battit avec violence, encore quelque pas et j'étais libre. Hélas ! ma destinée était écrite ; elle devait s'accomplir ! Le vice-président, qui n'avait pas perdu un seul geste de cette pantomime, s'élança vers le commissaire du salut public et se plaçant entre la porte et lui :

— Citoyen, je t'en conjure, répondsmoi, lui dit-il en proie h une agitalion extrême. Ai-jc donc, en arrêtant cet officier, manqué involontairement de respect a un ami de rilluslre et de l'incorruptible

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Robespierre? Jamais je ne me consolerais de cette méprise; parle, je l'en supplie.

— Comment ! tu as fais arrêter cet officier? répéta le commissaire avec un étonnement de mauvais augure pour moi.

— Hélas! oui, et je l'interrogeais lorsque tu es venu.

— Ah! tu l'interrogeais?... Et répondait-il?

— 11 me montrait ses papiers qui sont

en règle, et prouvent qu'il appartient a l'armée d'opération du Piémont.

A celte réponse du vice-président, la contenance du jeune délégué révolutionnaire changea du tout au tout ; son sourire disparut pour faire place a un air grave et sévère ; ses sourcils se contractèrent d'une façon menaçante, et, d'une voix saccadée et hautaine :

— Voyons tes papiers, me dit-il brusquement.

— J'étais perdu! il ne me restait plus,

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mon audace n'ayant pas réussi, qu'a me soumettre avec résignation a mon malheureux sort. Je m'empressai d'obéir.

Le commissaire du salut public examina avec la plus grande attention ma feuille de route, puis, se retournant ensuite vers le vice-président :

— Citoyen, lui dit-il, tu réponds sur ta tèle de cet espion !

— Quoi! cet officier n'est donc pas alors un commissaire du gouvernement?

— Ce misérable est, je le le répète, un espion, un émissaire de l'étranger, un royaliste , un fédéraliste , un agent de l'Angleterre, peut-être même un prêtre non assermenté, ou bien encore un ci-devant, un aristocrate !

A mesure que le commissaire avançait dans celte nomenclature, le vice-président s'éloignait de moi avec horreur.

■ — Citoyen, dis-jc tranquillement a mon ancienne connaissance de Saint-Cunat, tous ces crimes dont tu m'accuses se réduisent pour moi a un seul tort : a celui de

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l'avoir pris pour un garçon d'esprit et d'avoir plaisante avec loi. Au reste, si lu veux être juste, consulte ta mémoire, et tu verras que jamais je ne me suis présenté comme étant un commissaire du gouvernement. Au contraire, j'ai toujours refusé d'accepter ce titre de collègue que tu t'obstinais a me donner...

— Oui, alin de me confirmer encore davantage dans mon erreur. Ah ! lu te figures comme cela que l'on peut se moquer impunément d'un commissaire du salut public, lui prendre son souper, Crju* ser avec lui sur le pied de l'égalité, conspirer contre la République I...

— Ici je l'arrête! m'ccriai-jc. Je crois

"âîi LES ÉTAPES

que si jamais une république en France est possible, — et je ne te cacherai pas que je commence a en douter, — elle n'existera qu'a la condition d'être éminemment honnête et vertueuse ! Ceux qui conspirent contre elle, ce sont les hommes qui se servent de son nom pour assouvir leurs basses et viles passions; qui se couvrent de son manteau pour satisfaire leurs vengeances personnelles ; qui crient bien haut liberté, tout en faisant incarcérer leurs ennemis ; égalité, en exigeant que chacun se courbe et s'incline devant leur pouvoir; fraternité, en envoyant a l'échafaud ceux dont les vertus ou les talents sont une satire vivante de leur immoralité ou de leur nullité!...

— Tais-toi, misérable! s'écria le coni-*

missaire du salut public en m'iaterrompant avec colère. Tais -toi, j ou je te fais bâillonner l

— Soit, lui dis-je, je me tairai, mais au moins n'affecte donc pas de me faire arrêter parce que je conspire ! Avoue-moi tout simplement que tu m'en veux du rôle ridicule que je t'ai fait jouer involontairement et que tu te venges... >

Mon ex-collègue de Saint-Gunat ne jugea pas a propos de me repondre, et s'en fut après avoir recommandé de nouveau au vice -président de veiller à ma sûreté.

Un quart-d'heure plus tard, la même troupe révolutionnaire qui m'avait arrêté me conduisit a la maison de réclusion.

Mon étonnement fut extrême d'apercevoir stationnant a la porte de cette triste demeure trois berlines toutes attelées et prêles à partir.

— A qui donc sont destinées ces voitures? demaridai-jc au guichetier qui me reçut.

— Que t'importe ! me répondit-il brutalemcnl. Allons, marche!

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— Où me conduisez-vous ? repris-je doucement. Je vous avertis que je possède quelque argent et que je préfère payer à me trouver dans la salie commune.

Le geôlier sembla hésiter, puis dissimulant assez mal un méchant sourire :

— C'est 1)011, dit-il, donne-moi un écu et tu auras ta chambre !

En effet, un des porte-clefs qui nous accompagnait ouvrit une porte basse et étroite, et me poussant par les épaules

dans une espèce de niche innocupée, tira les verroux derrière lui et me laissa seul livré à mes tristes réflexions.

Il me serait impossible de faire comprendre au lecteur l'impression profonde que me causa le bruit de la porte du cachot se refermant sur moi : il me sembla que je n'appartenais plus au monde, que je venais d'entrer dans l'antichambre de l'éternité.

Au reste, mes réflexions ne furent pas de longue durée. A peine y avait-il une demi-heure d'écoulée, qu'une clé grinça

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dans la serrure el que je vis apparaître le geôlier.

— Allons, debout et en route, me ditil d'une voix farouche. Le convoi va partir.

— Quel convoi? lui demandai-je avec inquiétude, tout en le suivant a travers un long et sombre corridor.

Le guichetier, comprenant sans doute a l'altération de ma voix l'importance que j'attachais li recevoir une réponse , ne manqua pas de garder le silence.

— Mais, continiiai-je en insistant, vous me parlez du départ d'un convoi, cela ne me concerne en rien ! Ne dois-je pas rester ici ? Ne m'avez-vous pas fait payer un écu pour la location de ce que vous appelez ma chambre?

— Qu'est-ce qui te l'a demandé ton écu? Personne! Tu me l'as donné et je l'ai pris, voila tout! Allons, marche plus vite, et tais-toi.

Voyant que je n'avais rien à attendre de la complaisance ou de l'humanité de ce geôlier, je gardai le silence.

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Peu après, nous arrivâmes à la por(e extérieure de la prison.

Je ne puis exprimer, quoiqu'une heure ne se fût pas encore écoulée depuis que j'étais séquestré du monde, la joie que je ressentis en revoyant le soleil ; il me semblait que je sortais d'une loniiue captivité.

Ma joie fut, au reste, de courte durée : le commissaire du salut public, que je surpris occupé a m'examiner d'un air sardonique, me rappela au sentiment de la réalité.

A peine eus-je mis le pied dans la rue,

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que deux gendarmes, se délachantderescorle qui entourait les voitures dont j'ai déjk parlé, me saisirent brutalement, l'un par le collel, l'autre par le revers de mon uniforme, et me jetèrent, plutôt qu'ils ne m'aidèrent à monter, dans l'une des trois berlines; au même moment, les fouets des postillons claquèrent dans les airs, et ma prison roulante s'ébranla, emportée par l'élan des chevaux.

J'étais tellement ahurri, si stupéfait; ce départ avait eu lieu avec tant de promptitude, que la voiture avait déjà franchi une parlie de la ville avant que la pensée me vînt de regarder autour de moi pour savoir quels étaient mes compagnons d'inforlunc.

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