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CHAPITRE XLIII

L'intérieur de la voilure contenait trois prisonniers, et comme cet intérieur était très étroit, une fois que j'eus pris place parmi eux , nous nous trouvâmes au complet.

Mon voisin de gauche était un gros homme au ventre rebondi, à la figure vermeille, aux lèvres rouges et épaisses, a l'œil vif et moqueur; il pouvait avoir de quarante-cinq a quarante-sept ans.

Assis en face et présentant un singulier constraste avec ce dernier, se tenait blotti dans son coin un petit vieillard au corps maigre et chétif, a la figure funèbre ; enfin, à côté de ce vieillard, un jeune homme dont le teint basané et les traits fortement accentués dénotaient une origine étrangère, fumait tranquillement un mauvais cigare de Marseille, sans paraître s'inquiéter du danger d'asphyxie qu'il faisait courir a ses voisins.

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Ce fut le gros homme qui le premier m'adressa la parole :

— Il paraît, citoyen, me dit-il, que l'armée paye aussi son contingenta la politique et que l'uniforme de l'officier n'est pas plus respecté par nos législateurs que l'habit ou la carmagnole du bourgeois ou de l'artisan!... Que diable, n'ayez donc pas cet air triste et découragé ! Vous avez déjà dû voir la mort de près sur les champs de balai! le, et ce serait a vous de nous donner l'exemple du courage!

— La mort, quand on combat pour son pays, n'a rien d'clTrayant, lui répondis-je,

heureux de trouver quelqu'un avec qui causer; on tombe enveloppé dans la gloire !

— Oui, mais l'on tombe tout de même ! Je vois, pardonnez-moi cette observation, qu'excuse la conformité de nos positions présentes; je vois a la façon pompeuse et tant soit peu vague et entortillée dont vous venez de me répondre, que vous étiez né pour le métier des armes. Vous devez adorer l'uniforme et détester les discussions.

— Je vous remercie infiniment de la bonne opinion que vous avez bien voulu

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vous former si promplenient sur mon compte; c'est-à-dire que je suis une machine de guerre, un batailleur qui frappe et ne raisonne pas ! Vous vous trompez : si je porte l'uniforme, c'est que la réquisition a fait de moi un volontaire forcé !

— Ah ! voila une réponse et un éclaircissement qui me charment ! s'écria le gros homme sans façon, en se frottant joyeusement les mains. Je vois que j'ai trouvé en vous quelqu'un avec qui il est possible d'échanger ses pensées, et de passer agréablement le temps. Que béni soit le hasard qui me vaut votre présence! Figurez vous que ces deux, citoyens, mes compagnons de route depuis vingt-quatre

heures, sont muets comme la tombe : le premier n'a pas cessé de sangloter intérieurement, s'il m'est permis de me servir de cette expression , et le second de fumer! Je m'ennuyais a mourir! J'avais soif de paroles! M'est-il permis de vous demandera quel motif je dois Thonneur et l'avantage de jouir de votre société, quelle cause a motivé votre arrestation ?

— Vous m'adressez là une question qui no laisse pas que de m'embarrasser. Je suis accusé, et je dois avouer que cette accusation n'est pas dénuée de fondement, d'avoir voulu défendre une jeune fille contre un malotru qui l'outrageait.

— Eh! eh! au moins vous avez conire

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TOUS un fait établi ! Pour peu que ce malotru remplisse quelque posle dans la république, votre affaire peut tourner au tragique. Eh bien ! voulez-vous savoir pourquoi j'ai été arrêté?

— Fort volontiers, répontlis-je au gros homme, dont le bavardage m'était précieux en ce qu'il détournait ma pensée de la position critique dans laquelle je me trouvais.

— J'ai été arrêté a cause de la gaîlé de mon caractère. Je vous assure que je parle très sérieusement en ce moment.

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— C'est possible, mais je ne vous comprends pas.

— Un cordonnier a qui j'avais retiré, n'étant pas content de sa manière de travailler, depuis longtemps ma pratique, m'a dénoncé comme m'ajant vu rire sur le port de Marseille, un jour que Ton venait d'apprendre un échec essuyé par notre armée.

Aussitôt on m'appréhende au corps, on me jette en prison et l'on m'interroge. Que voulez-vous! les questions que l'on m'adressa furent si drôles, mon juge d'instruction prêtait tellement a la plaisanterie, que je ne pus résister a la tentation

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de lui faire sentir son ineptie Tnaturellement, il déclara que j'étais un abominable fédéraliste. Sur ces entrefaites, arriva a Marseille un commissaire du salut public, faisant du zèle et en quête de conspirateurs : on me présenta à lui comme un des plus dangereux émissaires de l'étranger. Le lendemain , c'est-a-dire avanthier, on me jeta dans cette voiture oîi j'ai riionneur de causer en ce moment avec vous, afln de m'envoyer rendre compte à Paris de ma dangereuse et suspecte gaîté. Je ne désire a présent qu'une chose, c'est, lorsque je comparaîtrai devant l'expéditif Fouquier-Tinville , de trouver assez de fermeté et de force de volonté en moi pour me retenir de lui rire au nez !

— Vraiment ! dis-je a mon voisin, dont VIII ic

le récit m'avait diverti, ce que vous venez de me raconter la est une chose tellement monstrueuse que c'est a ne pas y croire î

— Comment donc? tout au contraire.

Depuis que la République a été proclamée en France au nom de la libei té, ne s'estil pas présenté deux cent mille cas d'arbitraire plus inouïs encore que celui dont je suis victime ?

— J'ai trop de bon sens et j'apprécie trop ma tranquillité et mon repos pour avoir jamais songé à m'occuper sérieusement de politique; cependant, je crois connaître assez le caractère de la nation

française, pour pouvoir affirmer qu'avec noire présomption, el cet esprit de domination qui se remarque chez nous, jusque dan* les gens affligés de la plus crasse ignorance, une république nous conduira toujours a la plus odieuse et a la plus stupide tyrannie. Une chose triste à avouer, mais malheureusement incontestable, c'est que nous avons besoin de maîtres honnêtes et fermes pour être heureux!... Nous ne sommes pas faits pour la liberté.

— Le fait est qu'un homme poursuivi et arrêté pour crime de gaîté a le droit de parler comme vous le faites.

— Et moi donc ! que dirai-je alors ?

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s'écria le petit vieillard au corps maigre et chétif, à l'air lugubre, qui, placé vis-a-vis de moi, n'avait pas encore pris part a la conversation.

— Tiens! vous parlez donc, infortuné saule pleureur? s'écria le gros homme. Je vous croyais muet ? Eh bien I puisque vous n'êtes pas muet, racontez-nous donc un peu a votre tour ce qui a pu motiver votre arrestation.

— iiélas! reprit le vioillard, c'est ma irislcsscqui m'a perdul... Au reste, il y a un grand rapport entre mon histoire et celle que l'on vient de raconter. Comme le citoyen, j'ai été dénoncé j comme le ci-

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loven, j'ai élé ploniio dans un cachot, sous le prétexte que j'avais aiTeclc de paraître triste un jour oîi l'on venait d'apprendre la nouvelle d'une victoire remportée par nos armées; et, comme le citoyen, on m'envoie porter ma tête a Fouquier-Tinville, qui n'aura garde de la refuser.

— C'est a votre tour, citoyen, a parler, dit le gros homme en s'adressant a l'homme au teint basané et qui nous asphyxiait avec ses mauvais cigares. Apprenez-nous a quelle circonstance nous devons l'honneur et le plaisir de votre société.

Le l'umeur, ainsi directement inter

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pelle, relira son cigare de la bouche, et nous répondit avec un accent qui dénotait un étranger peu familiarisé avec la langue française:

— J'ai été arrêté, en ma qualité d'étranger et par conséguiente d'ennemi de la llépoublique...

— Vous êtes Italien, a ce que je crois?

— Noun pas; je souis Espagnol... Le jougea prètendou que Jioun. L'on m'envoie h Paris comme étant oun Anglais.

Ma loi, voiTa (jui coni|)lrle le tat)leau

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s'écria le gros homme jovial en éclatant de rire. C'est bien la peine d'équiper une voiture et de jeter sur les grandes routes l'argent du gouvernement, pour transporter quatre criminels ou conspirateurs comme nous. Et penser que le petit intérieur de notre berline est un échantillon exact du reste de la France. Nous sommes quatre ici qui, sous peu de jours peut-être, porteront leur tête sur l'échafaud, et cela pourquoi? Parce que vous, mon officier, vous avez pris généreusement la défense d'une malheureuse jeune fille; vous, mon mélancolique vis-à-vis, parce que vous avez pleuré mal à propos; vous, parce que vous êtes étranger, et moi, parce que j'ai ri lorsque j'aurais dii affecter de fondre en larmes. Vraiment, c'est à n'y pas croire! Les historiens fu-

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turs qui retraceront les mœurs de notre époque reculeront devant l'invraisemblance de toutes ces monstruosités!

Une fois la conversation engagée, le gros homme jovial ne la laissa pas languir ; il parvint même, a force d'entrain et de bonne humeur, a faire sourire plusieurs fois le lamentable vieillard.

A la nuit tombante nous nous arrêtâmes pour dîner. Notre escorte, voulant se reposer un peu et se rafraîchir a l'aise, nous fit descendre et entrer dans une auberge, où l'on nous servit un fort maigre repas.

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Inutile d'ajouter qu'a partir du mouieut où nous eijmes mis le pied dans riiôlellerie, personne ne put plus y pénétrer. J'adressai en vain plusieurs fois la parole à la marilorne chargée de nous servir; elle ne voulut pas me répondre. Je restai donc dans l'ignorance la plus complète de l'endroit où nous nous trouvions.

La fin de notre repas fut signalée par un incident fâcheux. L'Espagnol ayant retiré de sa poche un petit couteau a lame ronde du bout, et par conséquent, inoffensive, un des gendarmes se précipita sur lui avec fureur, arracha l'arme de ses mains, lui envoya un violent coup de poing au beau milieu du visage.

Je me ressouviens encore, comme si cet événement ne datait que d'iiier , de la rage dont l'Espagnol fut saisi en recevant cet outrage.

D'un bond , il s'élança de dessus sa chaise, et, saisissant un broc d'étain plein d'eau qui se trouvait a la portée de sa main, il le lança, en poussant un cri rauque et sauvage, sur son lâche agresseur.

Alors eut lieu une de ces scènes de brutalité farouche et sans nom que la plume se refuse a retracer.

Les gendarmes, ils étaient au nombre

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d'au moins une dizaine, s'élancèrent sur nous, semblables à des bêles fauves, et nous foulèrent aux pieds.

Contre une telle agression, la défense était impossible.

Cependant, exaspéré par cet indigne traitement, je résistai avec énergie et je ne succombai qu'après avoir terrassé deux

gendarmes.

Je devais payer bien cher ma défaite.

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