CHAPITRE XLIV
Le brigadier de gendarmerie qui coramandait noire escorte ordonna de river la jambe de l'Espagnol et la mienne a un boulet ramé de 48. Aussitôt donné, cet ordre fut accompli.
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Je passe, sans vouloir même y attacher mon souvenir, sur les détails de celte espèce d'exécution qui se fit, non pas dans l'auberge, mais publiquement et au milieu d'un grand concours de curieux qui ne cessèrent de nous accabler, l'Espagnol et moi, d'imprécations et d'injures pendant tout le temps de cette triste cérémonie.
Nos mains , attachées par une triple corde, furent surchargées du poids d'une énorme chaîne qui nous ceignit également le corps. Cesfers étaient si pesants que, si la voilure eût versé, notre jambe eût été brisée en plusieurs endroits.
Je me suis promis, en écrivant le récit
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de ma vie de volontaire, de ne jamais m'écarter, même par une simple exagéralion, de la stricte vérité : je ne cacherai donc pas au lecteur qu'une fois ma colère passée, je tombai dans un profond découragement, et que je me sentis pendant un moment au-dessous de mon malheur.
Quant a l'Espagnol, il avait repris son impassibilité première; il ne fit entendre ni une plainte, ni un regret; une seule fois, il sortit de son silence pour prier le gros homme jovial de lui allumer un cigare, car, ayant les mains attachées,, le pauvre Espagnol ne pouvait, pas plus que moi, faire le moindre mouvement.
Le gros homme s'empressa de se rendre
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à ce désir, et, lui remettant le cigare:
— Je vous demande pardon, monsieur, lui dit-il avec une sensibilité et une dignité que je ne me serais certes pas attendu a trouver en lui, je vous demande pardon, au nom de la nation française, des ignobles traitements que l'on vous fait subir. La France, dominée et écrasée par la terreur que lui causent les monstres qui se sont emparés d'elle par surprise, n'existe pas en ce moment.
Dieu veuille, pour l'honneur de notre pauvre pays, et pour celui de l'humanité, que notre honte et nos angoisses aient bientôt un terme I Encore quelques années
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d'un pareil régime, et la France, épuisée d'hommes, et déshonorée par sa lâcheté, cessera de compter parmi les grandes nations !
Je n'insisterai pas sur les souffrances que nous eûmes a endurer, mes compagnons d'infortune et moi, pendant le reste de ce voyage ; ce serait la un récit douloureux et uniforme, dénué d'intérêt pour le lecteur.
Toutefois, je dois constater que pendant les 120 heures que nous restâmes enfermés dans notre tomheau roulant , nos cruels geôliers ne nous permirent plus de mettre une seule fois pied à
terre.
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De temps en temps, le gros homme jovial dont l'heureux caractère ne contribua pas peu a nous faire supporter avec plus de résignation nos soufîrances, et le vieillard mélancolique, qui tous les deux n'ayant opposé aucune résistance aux gendarmes,, n'avaient pas été rivés comme l'Espagnol et moi a un boulet, regardaient, sur la grande route, a travers les jointures des contrevents fermés de la berline.
Chaque fois, ils apercevaient des voitures chargées de grains, de paille, de couvertures de laine, d'habillements et d'élolTes diverses provenant des réquisitions forcées. De temps en temps , ils voyaient aussi passer soit des berlines
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coiiiinc la nôtre, soit des cabriolets fermés qui, entourés de gendarmes à cheval, conduisaient des prévenus a Paris.
— Mais, a quoi bon envoyer si loin les innocents que l'on veut perdre, dis-je une fois, en m'adressant au gros homme jovial, ne serait-il pas plus simple de les retenir dans les prisons de province?
— Ne comprenez-vous donc pas, me répondit-il, que ces convois de prétendus conspirateurs servent aux agents révolutionnaires de toutes sortes envoyés par le salut public dans les départements, a faire parade de leur zèle et a motiver leur mission. Nous jouons en ce moment le rôle
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de comparses de théâtre : nous servons a une mise en scène !
Je voudrais bien donner une rapide description de l'itinéraire que nous suivîmes, mais cela m'est tout a fait impossible, par l'excellente raison que nous ignorâmes pendant tout le cours du trajet le nom des villes par où nous passâmes.
Toutefois, quoique pas un seul de nous n'eût été a Paris, le gros homme et le vieillard reconnurent, a l'animation et a l'aspect des environs, que nous arrivions enfin a noire deslinalion.
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Allions-nous trouver un terme a nos maux? Êtait-cc la liberté ou une mort sanglante et terrible qui nous attendait? Nous étions en proie a une vive émotion.
Bientôt les cahos de notre berline roulant sur le pavé nous apprirent que nous étions entrés dans Paris. Peu après, notre voiture s'arrêta, et un des gendarmes ouvrit la portière : nos cœurs battirent avec violence.
Devant nous, nous aperçûmes de noires murailles et un corps-de-garde rempli de soldats.
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Nous nous proparions a descendre, lorsqu'un des gendarmes de notre escorte sortit du corps-de-garde, et s'adressanl à ses compagnons :
— Allons, en route, leur dit-il, on ne peut recevoir ici nos scélérats : les Madelonnettes regorgent de prisonniers.
Une demi-heure plus tard, la même cérémonie se répéta, c'est-a-dire que notre berline fit une nouvelle station devant une autre prison, que l'on ouvrit la portière, et qu'ensuite l'on nous refusa.
Pendant plus de deux heures, nous
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parcourûmes cii vain loiilcs les maisons de détention de la capitale, les Madeloniieltes, l'ex-Saint- Lazarre, actuellement Lazan-e tout court, le LuN.embourg-, la maison d'arrêt de Port-Libre et le Plessis : partout on se refusait a nous admettre :
— Vraiment, le commissaire du salut public a eu bien tort de nous envoyer a si grands frais a Paris, nous dit notre joyeux compagnon, les détenus sont trop nombreux ici pour que l'on songe a lui tenir grand compte de dix à douze malheureux qu'il remorque a sa suite.
Déjà nous espérions, a quelles folles
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suppositions ne s'arrêle-t-on pas, lorsque l'on est malheureux ! que, faute de prison pour nous recevoir, on allait nous rendre a la liberté, lorsque la voix de bassetaille de l'ofTicier de gendarmerie, commandant en chef les escortes des trois berlines, vint nous arracher violemment cette dernière illusion, et nous plonger dans des angoisses profondes.
— Postillons," s'écria-t-il , tournez bride et conduisez-nous a la Conciergerie. A ce mot de la Conciergerie, de si sanglante mémoire, nous nous vîmes perdus.
Nous savions tous que la Conciergerie servait d'antichambre a l'échafaud.
ïlélas ! une fois rendus à notre destina-
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ti on on nous accueillit avec empressement.
A la Conciergerie, ce vaste tonneau des Danaïdes , on ne refusait jamais de prisonniers ; car chaque jour, a chaque heure, a chaque minute, la guillotine y faisait des vides et y laissait des vacances.
Ce ne fut pas sans peine que l'on parvint a nous extraire, l'Espagnol et moi, des flancs étroits de la herline ; la dimension et la lourdeur inusitées des fers dont nous étions chargés nous valurent les imprécations des aide- geôliers chargés de nous porter. '