‹ Les étapes d'un volontaire (volume 3)Chapitre 5 sur 24 · Ô4 LES ÉTAPES · texte numérisé non relu

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femme, et j'accepte ton offre avec plaisir. Voici le fait, en deux mots. Cette jeune citoyenne, mariée seulement depuis huit jours...

— Ah! la citoyenne est mariée depuis huit jours. Elle me paraît bien jeune pour avoir un mari.

— Mais non, elle a près de dix-sept ans, et puis, quand le cœur est pris, on est toujours pressé d'épouser celui qu'on aime. Cette citoyenne donc est mariée depuis liuit jours. Or, une heure après être sortie de la municipalité, elle est tombée dans une attaque de nerfs qui a duré sans presque discontinuer jusqu'à hier au

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soir. Ce matin, une langue bavarde lui a appris une mauvaise nouvelle qui l'a assez vivement contrariée, et...

— Quelle mauvaise nouvelle , citoyenne?

— Est-ce qu'en ta qualité de médecin tu as besoin de connaître les affaires de tes malades, me demanda la vieille femme en me regardant d'un œil méfiant.

— Leurs affaires, non, répondis-je, mais les motifs qui ont pu leur procurer une vive émotion, oui ; cela m'est, en eiîet,

tout a fait nécessaire, afin que je puisse juger, par le plus ou le moins de gravité de la chose, de l'ébranlement qu'a dû éprouver le système nerveux du malade !... Après tout, si tu me prends pour un curieux, suppose que je n'ai rien dit et au revoir.

' — Je comprends, me répondit la vieille d'un ton capable. Eli bien ! voila la chose : ce qui a si fort suffoqué cette jeunesse, c'est qu'elle a appris que son père a été guillotiné il y a aujourd'hui de cela une semaine, le jour même et juste a l'heure ou elle se mariait !

Que l'on juge de la navrante émotion

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que me causèrent ces paroles! Cependant j'eus assez de présence d'esprit et d'empire sur moi-même pour dissimuler le coup violent que je venais de recevoir.

Sentant toutefois que, si j'essayais de parler, le tremblement de ma voix trahirait mon émotion, je m'avançai lenteiiient vers le fauteuil où reposait mademoiselle de L***, et, prenant le bras de l'infortunée jeune personne, je me mis à lui tâter le pouls avec toute la gravité d'un praticien consommé; ce pouls était tellement faible, si insensible, que je crus un moment qu'il avait cessé de battre.

— Esf-ce immédiatement après qu'elle

a eu appris la mort tragique de son père que cette femme est tombée dans cette espèce de léthargie? demandai-je a la vieille.

— Oui, citoyen, me répondit-elle.

— Réfléchis bien, je te prie, avant de répondre, car la question que je t'adresse en ce moment est fort grave, repris-je en insistant; cette jeune femme n'est-elle pas restée seule un moment! n'a-t-elle prononcé aucune parole?

— Non vraiment elle n'a rien dit; elle s'est contentée de pousser un cri et de

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porter a sa bouche un petit flacon qui contenait sans doute une potion ordonnée par le docteur qui la soigne, puis, après avoir avalé le contenu de cette fiole, elle s'est assise dans ce fauteuil, en nous faisant signe de la main que nous eussions a nous éloigner; un quart d'heure plus tard, elle était telle que tu la vois a présent, citoyen, c'est-à-dire semblable a une morte !

— Et cette fiole dont l'infortunée a bu le contenu, où est-elle? l'avez-vous conservée?...

— Cette fiole s'est cassée en tombant des mains de la citoyenne par terre, et

nous en avons balayé les morceaux, me répondit la vieille.

— Eh bien, fais-moi le plaisir d'aller me chercher de suite ces morceaux, m"écriai-je ; tâche surtout de te procurer l'étiquette qui devait être attachée après.

Une des deux vieilles, celle qui ne m'avait pas encore adressé la parole, sortit en grognant et revint au bout d'une minute.

— Voici les morceaux que tu désires voir, citoyen, me dit-elle; quant à l'étiquette, je l'ai retrouvée entière et je te l'apporte également.

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Je saisis vivement ce dernier objet.

Que le lecteur juge de mon désespoir lorsque je lus, en caractères imprimés:

Usage externe : puis un peu plus bas, et écrits a la main, ces deux mots terribles : Laudanum Rousseau !

— Mais, misérables, m'écriai-je, en m'adressant furieux aux deux vieilles commères qui reculèrent avec épouvante, mais, misérables, vous ne savez donc pas que votre maîtresse est empoisonnée...

— La citoyenne s'est empoisonnée f...

— Mais oui, mille fois oui ! Et, au lieu de courir chercher un médecin, vous la laissez tranquillement mourir!,.. Allons vite, du café très fort d'abord et des sinapismes a la moutarde. Et toi, envoie quelqu'un, car tu n'irais pas assez vile, prévenir en toute hâte un médecin.

— Dame ! citoyen, me répondit la vieille qui depuis mon entrée m'avait constamment adressé la parole, si cette citoyenne s'est empoisonnée, c'est qu'elle a probablement assez de la vie.., c'est la une affaire qui ne nous regarde pas.

— Infâme sorcière ! tu mériterais que...

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— Ne te fâche pas, citoyen ; si tu savais, comme moi, le fin mot de la chose, l'intérêt que tu portes a cette belle enfant ne serait pas si vif, et tu la laisserais, sans plus t'en occuper, digérer son poison tout a son aise... Oh! t'a pas besoin de rouler ainsi tes yeux... Je suis la tante du citoyen Durand, moi ! de Durand, le président du district ! rien que ça ; causons donc de bonne amitié. Pour en revenir à cette jeunesse, figure-toi que mon neveu s'est amouraché d'elle, je ne sais pas trop pourquoi, que c'est pitié. Et pourtant cette femme est tout bonnement la fille de l'exmarquis de L***.

— Et c'est ce ci-devant qui a été guillotiné il y a huit jours?

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— Lui-même. Dame! tu conçois que la faiblesse' a ses limites. Mon neveu veut bien accal)ler sa femme de prévenances, la combler de bienfaits, mais il est avant tout bon patriote et, malgré l'amour ridicule qu'il porte à cette fille, il n'est pas encore tombé a ce degré d'abaissement de consentir a devenir le gendre d'un cidevant. Le jour de son mariage, il a donc eu le bon esprit de faire guillotiner son beau-père.

La tante du citoyen Durand eût pu parler longtemps sans que j'eusse songé à l'interrompre.

L'indignation profonde, l'horreur sans

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borne que cet aveu me causa, m'avaient pour ainsi dire anéanti.

J'étais encore sous cette impression , lorsque le médecin arriva. C'était, — un simple coup d'oeil me suffit pour le juger, — un de ces ignorants fraters de village dont la prétendue science est plus dangereuse que la maladie elle-même. Toutefois, malgré son ignorance, il reconnut dans mademoiselle de L*** tous les symptômes d'un empoisonnement. Il ordonna , ainsi que je lavais fait, du café et des sinapisme, et s'en fut en promettant de revenir avant la fin du jour.

Quant a moi, craignant que l'horrible

et méchante tante du président du district, qui, je l'avais compris tout de suite, tremblait que la passion de ce dernier pour mademoiselle de L*** n'affaiblît l'influence qu'elle exerçait elle-même sur l'esprit de son neveu, quant a moi, dis-je, craignant qu'elle ne laissât mourir l'infortunée fille du marquis faute de soins, je m'installai sans façon dans la maison, et me mis a préparer les prescriptions du docteur.

Avant tout, j'ordonnai que mademoiselle de L*"* fût transportée dans son lit.

Je venais de verser le café dans une

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tasse, et je me disposais à aller trouver mademoiselle de L***, lorsque le citoyen Durand arriva.

11 était sorti depuis le matin, et ignorait totalement le fatal accident survenu a sa victime.

Sa première parole fut non pour la pitié, mais pour la rage.

— Ah ! la misérable ! s'écria-t-il d'une voix rauque et avinée, c'est ainsi qu'elle reconnaît mes bienfaits ! C'est ainsi qu'elle me remercie d'avoir bien voulu descendre jusqu'à elle, et de lui avoir donné mon

nom ! Race de vipères que celle de ces aristocrates ! Ils sont tous les mêmes ! Que le diable m'emporte si je me dérange pour cette duchesse ! Elle veut mourir ; eh bicM, qu'elle meure ! Ça ne me regarde pas!

Dire l'indignation que me causa un pareil langageme serait chose impossible: un nuage de sang me passa devant les yeux, et j'eus toutes les peines du monde a me retenir de me jeter sur ce monstre et de le fouler sous mes pieds ; l'idée seule que si j'étais arrêté c'en était fait du jeune comte de L*** me retint.

— Que me vcu\-tu, citoyen officier?

murmura alors le présidet du district en se retournant vers moi et en me regardant d'un air insolent et méfiant tout a la fois.

— Je viens, lui répondis-je, en l'absence du commissaire des gueres, te porter ma feuille de route a viser.

— Est-ce que cela me regarde ! s'écriat-il; une fois chez moi, je cesse d'appartenir a l'État et je redeviens un simple particulier.

Adresse-toi au district même. Les bureaux, sont ouvertsj jusqu'à la nuit; tu y VIII 4

trouveras encore le secrétaire. Allons, va"

t'en!

— Sais-tu bien, citoyen, lui répondis-je, que tu as une façon de l'exprimer qui ne me convient nullement. La i^rossièreté et la sans-façon que tu déploies, en l'adressant a un défenseur de la patrie, me donnent, je ne te le cacherai pas, fort mal a penser de ton patriotisme.

Après tout, un drôle de ton espèce, qui de gueux est devenu si promplement riche, et qui courtise aujourd'hui les filles des aristocrates, ne doit pas voit* d'itn bon œil les soldats de la Uépul>lique qui vieuiient

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(le verser leur saog a la frontière en combattant l'étranger.

Tu rêves une nouvelle aristocratie dont tu espères faire partie, cela se voit... Je dirai deux mots sur ton compte à mon cousin de la Convention... Adieu !

A cette réponse, faible vengeance que je tirais de ce monstre que j'eusse voulu pouvoir poignarder, le citoyen président du district perdit toute son assurance et changea complètement de ton.

— Mais, citoyen, me dit-il d'une voix railleuse, je t'assure que tu te trompes

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étrangement sur mon compte. Si je t'ai répondu avec un peu de brutalité, c'est que ma bonne et excellente épouse se trouve a toute extrémité, et que je n'ai plus la tête a moi.

J'aurais bien désiré rester plus longtemps, alin de m'assurer que mademoiselle de L*** ne manquait de rien, mais craignant, d'un autre côté, d'éveiller les soupçons du citoyen Durand, je dus me résoudre a m'éloigner.

Au lieu de me rendre au district, je redescendis dans le bas faubourg de la.ville, et pris une chambre à l'auberge du Niveau-Ègalitaire, car il était possible que

le jeune comte de L*** arrivât le jour même, et je tenais à lai annoncer, avec tous les ménagements possibles et avant de le laisser s'engager dans aucune démarche, les tristes accidents qui avaient eu lieu, c'est-a-dire l'exécution de son oncle et l'empoisonnement de sa cousine.

J'étais tristement accoudé a la fenêtre de ma chambre qui donnait sur la grande route, et je réfléchissais avec un abattement profond à ce déplorable degré d'abaissement auquel les gens qui se prétendaient républicains avaient réduits notre pauvre France, lorsque je crus reconnaître tout a coup, dans la personne d'un paysan qui se dirigeait a granùs pas

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vers l'auberge, le comte de L***, je ne me trompais pas.

Laissant mon sac sur une chaise, et oubliant même dans ma précipitation de prendre mon chapeau, je franchis l'escalier en deux bonds et me précipitai en courant à la rencontre du proscrit.

— Ah ! vous voici, m'écriai-je en l'embrassant avec tendresse, quelle imprudence d'arriver ici en plein jour!... Je ne vous attendais pas avant demain soir.

— Le fait est, me répondit-il tout en

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essuyant avec son mouchoir la sueur qu'une marche forcée faisait perler sur son front, le fait est que quand vous m'avez quitté, avant-hier, j'étais encore bien faible ; mais, que voulez vous, l'inquiétude et l'incertitude qui me dévoraient étaient telles que j'ai dû me mettre de suite en route sous peine, si je tardais d'avantage, de me voir terrassé de nouveau par laflèvre et dans l'impossibilité d'agir! Comme j'arrive presque en même temps que vous, je ne vous demanderai pas si vous avez appris quelques nouvelles concernant ma cousine, car il est peu probable que vous ayez eu déjà le temps nécessaire d'agir.

-^ Vous vous trompez, mon cher ami, lui répondis-je d'une voix pleine de larmes,

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