Q LES ÉTAPES
couragement, les affreuses nouvelles que je vais vous commuuiquer?
— Je vous le jure, me répondit-il avec une fermeté et un sang-froid auquels je ne m'attendais pas? Parlez sans crainte! Je suis payé pour savoir que je vis sous une république démocratique; or, sous un pareil régime, ne doit-on pas s'attendre a tout! Ma cousine n'est plus, n'est-ce pas?
—Mademoiselle de L*** vit encore, mais je ne dois pas vous cacher que son état me semble à peu près désespéré.
— Je comprends. Le malheur qui Tac-
d'un volontaire 59
câblait l'a emporté un moment en elle sur la religion : elle s'es' suicidée
— Oui, répondis-je d'une voix tellement étouffée que le jeune homme comprit plutôt mon. geste qu'il n'entendit ma parole. Mais, hélas! continuai-je après un léger moment de silence, ce n'est pas tout.
— Ah ! ce n'est pas tout! répéta le comte de L*** en conservant toujours le même sang-froid, la même impassibililé. Que peut-il donc y avoir de plus ?
— Vous oubliez, cher et malheureux ami, votre oncle le marquis...
— C'est vrai. Eh bien! 11 s'est tué aussi ?
— Non, mais il a été assassiné par la main du boureau!... Sa tête tombait au moment même que sa fille, votre cousine, épousait le citoyen Durand.
— Excellent oncle ! dit tranquillement le comte de L***, le voilk du moins a présent heureux! Et penser qu'il a été, dans sa jeunesse, un des plus grands admirateurs du Dictionnaire des Encyclopédistes ; qu'il a toujours particulièrement a(î«ctionné les ouvrages du citoyen de Genève, Jean-Jacque Rousseau!...
d'un volontaire 61
J'avouerai qu'en présence de cette indifférence si e itra ordinaire que montrait le comte de L**"^, en apprenant les deux affreux malheurs qui venaient de s'abattre sur sa famille, je sentis un frisson glacial me passer à travers le corps.
— Mon ami, lui dis-je, que ma présence ne vous i^êne en rien dans l'expression de votre douleur! Pleurez sans crainte; je mêlerai mes larmes aux vôtres : nous souffrirons ensemble !
' — Je vous remercie beaucoup, mon cher monsieur, me répondit-il froidement, de l'intérêt que vous daignez me montrer.
Je vous assure que mon calme n'a rien d'aflecté, je ne souffre pas.
Je regardai alors le jeune homme avec une surprise mêlée de frayeur, car je me figurai un momentque sa raison, ébranlée par un choc trop violent, avait.cessé d'agir; mais rien dans cet examen ne vint confirmer ma crainte.
— Ma foi, je ne vous comprends plus î m'écriais-je. Votre conduite et votre attitude forment pour moi un mystère qui dépasse ma raison.
Ma conduite est tort simple cl fort logi-^
que, cependant; les liens qui m'attachaient et me retenaient k la vie étant brisés, je ne me considère plus comme appartenant à la terre, et les douleurs humaines passent sans pouvoir y atteindre au-dessus démon immortalité.
Demain, au plus tard, j'aurai rejoint ma cousine et mon oncle. Or, qu'est-ce qu'une attente de quelques heures en regard de l'éternité? Rien.
Adieu, cher ami. Tenez, prenez ces deux, cents louis dont je n'ai plus besoin. Vous êtes bon et sensible, cet argent vous servira a soulager des malheureux, le choix ne manque pas en France.
Ci LES ÉTAPES d'un VOLONTAIRE
Si VOUS rencontrez un prêtre non assermenté sur votre route, priez-le de dire quelques messes pour le repos de mon ame. Embrassons-nous, et, encore une fois, adieu.
Le jeune comte de L*** sortit alors une paire de pistolets a double ^canon de ses poches, en exf -nina avec soin les amorces, et se dirigea vers la porte sans ajouter un mot.