CHAPITRE XXV
Le 7 thermidor, dès que les guichetiers eurent ouvert les portes de nos chambres, nous nous répandîmes, selon notre habitude, dans les corridors. Il me serait difficile d'exprimer la consternation qui ré-
gnaildans notreprîson. Anselme seul avait conservé sa gaîté.
Je me promenais avec le curé qui nous avait raconté l'histoire de sa caplivité sur les vaisseaux ancrés dans la rade d'Aix , lorsque je vis passer un détenu de ma counaissance, nommée Joli, ex-musicien à l'Opéra. L'artiste avait l'air radieux. Je l'appelai.
— Comment se fait-il que vous soyez si content, citoyen, lui dis-je , avez-vous donc reçu l'avis de votre mise en liberté?
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— Nullement, me répondit-il ; mais je viens de réchapper belle. Figurez-vous que hier, dans Taprès-midi, le secrétaire complaisant de Jobert, le nommé Babinet, m'a appris que mon nom figurait sur la liste de proscription d'aujourd'hui. Jugez de mon désespoir! 11 y a un heure, j'entre chez mon ami l'épicier Dervilly, qui trouve toujours moyen, malgré la surveillance de Semé, de recevoir du dehors toutes les denrées coloniales dont il a besoin; j'entre, dis-je, chez Dervilly, pour lui demander une tasse de café. Que vois-je? Joberf, en train de déguster son moka.
Mon premier mouvement est de me sauver; mais Jobert m'appelle d'un ton moqueur et impérieux tout à la fois, qui n'admet pas de résistance; il me force a
m'asseoir auprès de lui, me parle de la fournée d'aujourd'hui, et me demande si réellement cela me contrarie beaucoup d'être guillotiné? Vous devinez sans peine ma réponse. Le café pris, Jobert frappe amicalement sur l'épaule de Dervilly, en lui disant :
— Toi, tu es un bon b , et tu n'as
rien a craindre; allons, sers-moi de l'eaude-vie. Dervilly n'avait pas d'eau-de-vie, colère et désespoir de Jobert. « Ma foi, ditil, je ne sais, tant j'ai envie d'en boire un verre, ce que je ne donnerais pas pour avoir une bouteille d'eau-de-vie. » A ces paroles, une heureuse idée me passe par le cerveau. « Je possède une bouteille de
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cognac, dis-je a Jobert, — ce qui était vrai, — si tu veux faire rayer mon nom de la liste des condamnés, je te la donne. » Jobert réfléchit un instant, puis me tendant la main : « Eh bien ! va pour le marché, me répondit-il; je n'ai pas à me venger de toi, et je remplacerai ton nom par un autre. » Ce qui a été dit a été fait. J'ai livré ma bouteille, et mon nom a été rayé de la liste. Vous voyez, citoyen, que j'ai le droit d'être joyeux et de dire que je l'ai échappé belle.
— Quelle profonde immoralité et surtout quelle impudence dans le crime montrent ces malheureux égarés, me dit le curé après que Joli nous eut quittés. Se
jouer ainsi delà vie de ses semblables! ah ! c'est affreux.
Nous apprîmes par la suite que Jobert n'avait pas toujours été aussi modéré, dans toutes ses transactions, qu'avec le musicien de l'Opéra : un détenu, entre autres, lui paya pour racheter sa vie et celle de sa femme quatre cents louis d'or!
L'heure du dîner venue, nous nous rendîmes au réfectoire. Inutile d'ajouter que, quoique jamais la cuisine de Périnal n'eût été aussi abominable, personne ne songea u se plaindre. Excepté Anselme et
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le curé déporté dans la rade d'Aix, personne ne man.ffea.
Vers la fin du dîner, Jobert fit une courte apparition dans le réfectoire; il nous annonça l'arrivée des chariots pour Taprès-dîner.
— Ne penses-tu pas, me dit Anselme, que je ferais bien, a défaut du Manini qui se cache sans doute, de faire'relomber ma colère sur ce] Jobert, qui ne vaut guère mieux que l'Italien? Tu sais le proverbe : « Il vaut mieux un tiens que deux tu auras. »
— Ton idée n'a pas le sens commun, mon ami, lui répondis-je. Le Jobert n'est qu'un agent infime de Manini. Tu lui tordrais dix fois le cou que l'Italien n'en continueraitpasmoinspour cela ses dénonciations et qu'on ne nous en couperait pas moins non plus la tête.
— Au fait, tu as raison, j'en reste a ma première idée. C'est le Manini qu'il me faut.
Il y avait a peu près une heure que nous étions sortis du réfectoire , lorsque le funèbre roulement des chariots fit trembler les pavés de notre cour. A ce bruit
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redoutable, ce fut partout un cri de désolation.
Bientôt un commissaire , suivi d'une nombreuse escouade de guichetiers et de troupes révolutionnaires, entra, comme les jours précédents, dans les divers corridors pour appeler les victimes.
Le premier nom qui retentit dans notre corridor de Vendémiaire fut celui de l'épicier Dervilly, ce même détenu chez qui Jobert avait été prendre le café le matin de ce jour.
Le malheureux négociant, qui se croyait,
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grâce a l'amitié que semblait lui témoigner l'agent de Manini, tout a fait h l'abri éprouva un tel saisissement en s'enlendant appeler, qu'il perdit complètement la tête et se mit a pousser des cris lamentables.
Le second détenu que l'on appela fut Loizerolles fils, ce même jeune homme qui avait quelques jours auparavant, — le lecteur doit se le rappeler, — défendu si énergiquement son père contre les insultes de Manini ; enfin le troisième, mon cœur se serre encore a ce souvenir, fut Anselme.
Mon pauvre ami se tenait a mes côtés au
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moment oîi son nom résonna sous les voûtes de notre corridor.
— Ah ! ah ! me dit-il froidement et sans qu'un muscle tressaillît dans son visage, il paraît que Fouquier ne méprise pas trop mon st}le et qu'il me trouve digne d'une réponse. Cher ami, je t'en conjure, pas de larmes. Contiens ton attendrissement et sois homme. Figure-toi que nous sommes encore au feu ensemble et qu'une balle vient de me jeter par terre a tes pieds. Si la chance te favorise et que tu sortes libre de Saint-Lazare, crois-en le conseil d'un mourant, retire-toi dajis ta famille et ne t'occupe plus de politique, ou si tu t'en occupes que ce soit pour com-
battre les ignobles assassins qui ensanglantent aujourd'hui la France. J'ai dit : a présent donne-moi une poignée de main...
ou plutôt non, embrasse moi ! C'est
fini... Adieu! Je m'en vais, avant que l'on en finisse avec moi, régler le compte de Manini!... Encore une fois adieu!... Oh! franchement, ça me fait plus de peine de
te quilter que je ne l'aurais cru! Je
m'aperçois que je t'aimais de tout mon cœur! Reste ici et ne m'accompagne pas ! tu pleurerais, et j'ai les larmes d'hommes en horreur?...
Pendant qu'Anselme m'adressait ses derniers adieux, une scène touchante passait a mes côtés.
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M. Loizerolles père, profitant de ce que son fils, occupé a écrire une lettre dans sa chambre, était absent pour le moment, suppliait ses compagnons de captivité de ne pas l'avertir, et partait a sa place !
Dieu prolongerait ma vie, par une triste faveur, de cent ans au-delà de la durée humaine, que jamais je n'oublierai i'épouvantabie désespoir que je ressentis en voyant disparaître Anselme.
Mon premier mouvement fut de courir a une fenêtre qui donnait sur la cour où stationnaient les chariots, afin d'apercevoir plus longtemps mon ami; mais, d'un
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autre côté, l'idée que j'allais le voir attaché comme un vil criminel me retint. Je savais qu'a ce spectacle je n'aurais pas été maître de mon indignation, et comprenant l'impuissance absolue dans laquelle je me trouvais, je restai atlerré, sans voix, et sans mouvement, a la même place où Anselme m'avait adressé son dernier adieu.
Combien de temps rcstai-je ainsi foudroyé par le désespoir? Je l'ignore ; probablement quelques minutes a peine.
Pourtant, ce court laps de temps me semble aujourd'hui avoir tenu une grande place dans mon existence.
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Un vacarme épouvantable et des cris affreux me retirèrent enfin de mon affaissement léibargique; je crus'reconnaître la voix d'Anselme. Alors, en deux bonds, je me précipitai a l'une des fenêtres qui donnaient sur la cour, et, écartant violemment les prisonniers qui s'y pressaient, je pris place au premier rang.
Le lecteur comprendra sans peine l'émotion sans nom que je ressentis en voyant Anselme qui, un bâton noueux ensanglanté à la main, se démenait avec une agilité et une énergie surhumaines au milieu d'un groupe de gendarmes et de troupes révolutionnaires.
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— Courage! mon ami , lui criai-je hors de moi, courage! Je vais a Ion secours.
Et par un geste irrëfléclii et insensé, je . me mis a secouer les barreaux de ia fenêtre pour les arracher.
Anselme, d'un sang-froid inouï au milieu de cette lutte héroïque, m'avait parfaitement entendu et compris, car élevant la voix tout en continuant ses énergiques moulinets:
— Ne t'inquiètes pas de moi, cher ami,
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me cria-t-il, je t'ai dit que je ne partirais pas sans voir auparavant le Manini; on ne veut pas me l'apporter , je resterai!
Le fait est qu'un vide respectable ne tarda pas a se former autour du redoutable bâton d'Anselme : deux gendarmes et trois hommes des troupes révolutionnaires, déjà hors de combat, gisaient k terre a côté de leurs armes brisées ; leurs compagnons indécis cessèrent un moment le combat.
— Quoi, leur dit alors Anselme, vous vous reposez, fainéants, et c'est a peine
si nous avons commencé la bataille! Allons, continuons, on je fonds sur vous sans pitié et je vous assomme!
Déjà le bâton de mon ami se levait, lorsque le concierge Yerney accourut, suivi de son prédécesseur Semé, sur le théâtre du combat. D'un coup d'œil rapide il jugea la position des choses, et prenant aussitôt son parti :
Laissez cet homme tranquille, dit-il aux. gendarmes; l'heure avance, vous êtes déjà en retard, et l'on ne peut faire attendre le tribunal. Je me charge de le faire mettre aux fers ce matin , et de
]'expédier par le premier convoi qui aura lieu.
Les gendariîes ne se firent pas répéter deux fois cet ordre ; Irop heureux d'en être quittes a si bon marche, ils s'empressèrent de s'y conformer. Anselme l'avait bien dit: les chariots partirent sans lui.
Verney s'était beaucoup avancé en se vantant de faire mettre Anselme aux fers : il s'aperçut, après le départ des gendarmes, que l'accomplissement de cette tache offrait de sérieuses difficultés, et il tenta d'entrer en pourparlers avec mon héroïque ami.
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— Concierge, lui dit Anselme, a présent que devant moi se trouve l'espace et dans mes mains un bâton solide et noueux, il faut absolument, si tu tiens à t'emparer de ma personne, que tu fasses venir de l'artillerie pour me battre en brèche, et encore, en agissant ainsi, ne t'empareraislu que d'un cadavre. D'un autre côté, si tu veux me laisser rentrer tranquillement dans ma chambre et me promettre qu'avant de m'envoyer a la guillotine, tu me procureras un moment d'entretien avec Manini, je capitule et je signe la suspension des hostilités.
— Qu'il soit fait ainsi que tu le désires, répondit Verney après avoir réOéchi un
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moment. Tues un b plein décourage,
et lu me plais : je veux que nous buvions un coup ensemble.
— Deux si le vin est tant soit peu passable ! répondit tranquillement Anselme en rentrant de lui-même dans la prison.
Je laisse a penser avec quels transports de joie je serrai mon pauvre ami dans mes bras.
— Tiens, me dit-il, la, franchement, je suis content de te revoir, j'ai presque envie de pleurer... Eh! bien, conlinua-t-il
Yivement pour couper court a ce sujet de conversation , que penses-tu de ma défense? Elle est assez réussie n'est-ce pas ? Si tous les détenus, au lieu de se laisser couper stupidement le cou sans protester, se donnaient un peu de mouvement, la terreur qui courbe et avilit la France ne durerait pas longlemps.
Voici la liste des infortunés qui, moins énergiques et moins heureux qu'Anselme, partirent le 7 tlierniidor de notre prison pour aller comparaître devant Fouquier et Colfinhal ; je copie cette liste textuellement sur celle que me procura notre guichetier et mon prolecleur Leduc.
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L. M. A. d'Usson, 52 ans, né a Paris, ex-marquis, ex-maréchal-de-camp, a Sevrai).
A. Coessiri Laberaj, 29 ans, né a Laberay, ex-noble, rue Denis.
P. Rock, 30 ans, né a Montpellier, militaire employé dans les charrois a Vincennes.
W. Archambaud Renard du Coudray, 54 ans, né a Paris, ex-chevalier du tyran, rue des Fontaines.
F. [joizerolles fils, 22 ans, né a Paris, demeurant a l'Arsenal.
G.-L. Trudaine, 29 ans, né a Paris, exnoble, conseiller au ci-devant parlement de Paris, a Montigni.