‹ Les étapes d'un volontaire (volume 5)Chapitre 3 sur 10 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le lendemain de mon arrivée a Remoulins, le marquis de H***, ou citoyen Gracchus, vint m'éveiller dès le point du jour pour me mener visiter le pont du Gard.

Je ferai grâce au lecteur de l'admiration profonde que me causa la vue de cette immortelle construction romaine. D'autres touristes ont dëja dû s'extasier a ce sujet. Ce ne fut que le surlendemain que je quittai Remoulins pour me rendre a Nîmes.

Mon compagnon , le marquis de H""**, ne voulut jamais accepter un assignat de vingt-cinq livres que je lui offris avant de partir : il prétendit que depuis qu'il était réduit a la misère, il trouvait un grand plaisir a constater qu'il pouvait , tout comme un autre, gagner sa vie par le travail de ses mains. — Sans la révolution, ajouta-t-il, je serais mort sans avoir la conscience de ma valeur, car jamais, au temps de ma prospérité et de mon opu-

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lence, je ne me fusse cru capable de gagner vingt sols !

L'excellent Férules, en apprenant que j'allais me remettre en route, me manifesta son intention de me faire une conduite ; en vain je voulus m'opposer à ce qu'il s'imposât ce dérangement, il resta inébranlable dans son projet. En effet, je le trouvai en sortant de l'auberge, au point du jour, qui m'attendait sur la grande roule.

Il m'accompagna pendant près de deux lieues, et ne me quitta qu'avec peine pour retourner auprès de la pauvre duchesse.

— Mon chermonsieur, me dit-il en me

serrant une dernière fois affectueusement la main, voici une leitre pour un de mes amis, ancien régent de rhétorique, qui demeure actuellement a Nîmes, et qui pourra vous servir de cicérone.

Je vous réponds de lui, corps pour corps; c'est le meilleur homme, et la nature la plus loyale que je connaisse. Vous pourrez causer avec lui a cœur ouvert.

— Je vous remercie infiniment de votre obligeance, cher monsieur Durand, lui répondis-je, j'en profiterai. Veuillez, à votre tour, remettre cette lettre a la duchesse d'O*^*, et lui présenter mes plus humbles respects.

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En parlant ainsi je glissai dans la main de Férules l'assignat de vingt-cingt livres que le marquis de H''*'' m'avait refusé, et je m'éloignai à grands pas.

Je ne me doutais guère que cette recommandation pour un ancien régent de rhétorique devait me faire assister a un des drames les plus touchants et les plus tristes de la terreur, drame dont ma mémoire gardera toujours le poignant souvenir.

L'hôtel du Faisan-Doré^ où je fus me loger en-arrivant a Nîmes, avait pris le noai, depuis le triomphe de la révolution, d'hôtel de la Fraternité, Jadis, me dit-on, il n'était guère fréquenté que par les voyageurs riches; lorsque je vins y demeurer

il ouvrait ses portes a toutes les classes de la société. Les chambres, indistiDctement li\ rées, quelle que fùl la richesse de leur ameublement 5 aux premiers arrivants, présentaient un désordre complet; enfln une seule table et une même nourriture existaient pour tous les habitués et les voyageurs.

Je dois constater ici une observation qui devenait de jour en jour plus frappante, c'est-a-dire que le niveau de l'égalité effaçait de plus en plus les distinctions des classes de la société.

Les bourgeois, les demi -bourgeois, les artisans et les journaliers, revêtus de la même carmagnole, et parlant a peu près le

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même lano^a fire, se reconnaissaient difficilement les uns des autres. Si le mot c citoyen > 5 considéré comme une redondance inutile, ne s'employait guère plus, en revanche le tutoiement, même entre les âges les plus extrêmes, même entre les sexes différents, était devenu plus commun, presque général.

La mode elle-même, cette déesse si capricieuse et si fantasque, avait flni par courber sous le joug de l'égalité son indomptable légèreté : les habillements de date récente présentaient, a quelques propriétaires quils appartinssent, la même coupe dans la forme, la même qualité dans l'étoffe. Plus de linge fin, de poudre, de perruques, de chaussures élégantes, de chapeaux de prix, plus d'habits de deuil.

Quant aux liaisons intimes, aux relations de société, il n'en était plus question. Chacun rendu d'un égoïsme féroce, car chacun craignait pour soi, ne songeait qu'a dérober sa tête a l'échafaud. Les événements extraordinaires et les catastroplies épouvantal)les, en devenant des faits journaliers et communs, avaient émoussé la sensibilité des cœurs. Il est un chapitre que je ne veux qu'effleurer, pour compléter ce tableau, le chapitre des mœurs. On ne peut s'imaginer a quel point la démoralisation a envahi aujourd'hui la France! Toutes les familles dispersées a l'aventure par la persécution ou par la peur laissent, hélas! derrière elles, sans ressources et sans appuis de pauvres jeunes fdles qui ne demanderaient qu'a être de chastes épouses, des mères dévouées, et qui tombent

vaincues par la misère! Mais jetons un voile sur ces tristes tableaux !

A Marseille, lors de mon passage, les citoyens avaient le droit d'acheter, je l'ai déjà dit, sept onces de pain par jour et par tète; à Nîmes, la ration n'était que de quatre onces. Heureusement que les légumes, la viande et les fruits n'étaient pas choses rares.

Je dînai le jour de mon arrivé a la table commune. Près de moi était assis un homme âgé d'à peu près quarante-cinq ans, et dont la ligure assez insignifiante portait une empreinte de dignité faclice, qui me fit supposer qu'il avait dû remplir jadis quelqu'imporlanle fonction. Ses ges-

tes, pleins de diçnité, et sa parole d'emphase me coDÛrmèrent encore dans cette opinion et me donnèrent l'envie d'entrer en conversation avec lui.

Au haut bout de la table, un sans-culotte de la plus belle venue , c'est-à-dire d'une ignorance extrême et d'une violence non moins grande, nous faisait part, en hurlant et en gesticulant, de ses projets de réforme pour la France : il ne demandait que cinq cent mille têtes, a peine le quinzième de la population, pour assurer a tout jamais le bonheur de son pajs.

— Ah! le misérable, murmura l'inconnu assis à mes côtés, c'est qu'il le ferait,

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ir

si cela était en son pouvoir, comme il le dit.

— Et ce qu'il y a de plus triste pour notre lamentable époque, ajoulai-je en m'adressant à voix basse a mon voisin, c'est qu'il ne serait pas impossible que cet homme fût de bonne foi. N'entend-on pas tous les jours des ^ens qui, doués jadis d'un cœur compatissant, d'un caractère doux et timide, proclament, depuis que le souffle de la révolution a dérangé leur cerveau, les plus épouvantables et les plus monstrueuses mesures, comme des panacées universelles qui doivent assurer le bonheur de la France.

— Que voulez-vous, citoyen, me répon- VI ' 6

dit mon voisin, vous savez sans doute les belles paroles du poète antique :

€ Quos vîil perdere Jupiter dementat ! i>

— C'est cela même; mais pardon... comprenez-vous donc le latin?...

— Oui, citoyen; je puis même, sans trop me vanter, prétendre que j'ai fait de brillantes humanités...

— Vraiment! s'écria l'inconnu en m'adressant un gracieux sourire. Ah ! j'espère, citoyen, que vous ne quitterez pas Nimes sans m'accorder une heure ou deux de conversation. Il m'est impossible de vous

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exprimer la joie indicible que j'éprouverais a entendre réciter par une voix savante quelques-unes des odes d'Horace !

— Vous avez sans doute cultivé longtemps les belles-lettres, citoyen ?

— Toute ma vie, mon officier. J'ai composé un poème latin divisé en soixantedix chants qui, a toute autre époque que la nôtre, m'eût conduit à l'immortalité !

— Parbleu, vous m'y faites penser, je suis justement chargé d'une lettre pour un ancien régent de rhétorique qui demeure dans cette ville; vous devez sans doute le

connaître, et vous pourrez me donner son adresse.

En parlant ainsi, je retirai de ma poche la lettre de recommandation de Férules et la remis a mon voisin.

— Voila un singulier hasard, s'écria celui-ci après avoir jeté les yeux sur l'adresse. Cette lettre est pour moi.

— Vraiment! en ce cas je vois qu'il était dans nos destinées de nous rencontrer.

Le régent de rhétorique, qui se nommait Jérôme Bontemps, prit alors connaissance

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de la lettre, puis me présentant ensuite sa main :

— Je suis heureux, monsieur, me dit-il, de faire votre connaissance. D'après ce que me mande Texcellent Durand, je vois que nous sommes faits pour nous entendre.

Au sortir de table, mon nouvel ami Jérôme Bontemps me conduisit visiter les Arènes et les diverses antiquités romaines que renferme Nîmes ; puis, la nuit venue, il me souhaita une bonne nuit et me quitta en me jetant une douzaine de vers hexamètres à la tête.

Le lendemain, il faisait à peine jour et

je dormais encore d'un profond sommeil,

quand je fus réveillé en sursauî par le bruit que fit ma porte en s'ouvrant avec violence :

J'aperçus le docte récent droit et immobile devant mon lit. l

— Je vous demande bien pardon de vous réveiller aussi brusquement, me ditil, je reçois a l'instant même une invitation pour me rendre a la noce d'un de mes anciens élèves et je n'ai pas voulu partir sans vous avertir de mon absence. Mais, j'y songe, je temps est magnifique, rien ne vous retient à Nîmes, pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas? Je vous promets une hospitalité charmante.

d'lN V0L0XTAIK£ 87

— Ma foi, lui répoudis-je, je ne vois pas trop pourquoi je n'accepterais pas voire offre. Vous avez été assez bon pour me coiiciuire hier visiter les Arèiles, la tour Magne, le temple de Diane et la maison Carrée : rien ne me retient plus, en effet, a Nîmes. Et puis, j'ai remarqué que les parties improvisées et inattendues sont en général beaucoup plus amusantes que celles que l'on prémédite. Ah! à propos, votre ancien élève demeure-t-il dans la direction de Sauve?

A cinq lieues de cette ville.

— Cela tombe a merveille; en vous accompagnant, je suis mon inneraire.

En dix minutes je fus prêt, et nous nous mîmes en route.

Les rayons du soleil, qui tombaient d'aplomb sur nos têtes, sans que nos corps projetassent d'ombre, nous apprirent qu'il était midi, lorsque nous atteignîmes un gros village situé a environ cinq lieues de Nîmes.

J'étais barrasse de fatigue, et je proposai a mon compagnon de nous arrêter pour prendre une beure de repos.

— Nous sommes arrivés, me répondit-il.

— Tenez, voyez-vous cette grande et belle maison qui s'élève a cinq cents pas devant nous? c'est la mairie,..

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- Que m'importe, je n'ai rien à y faire !

— Je vous demande bien pardon, vous avez à assister a une noce, car mon an- , cien élève est justement le maire de ce bourg, et c'est là qu'il demeure.

Nous fûmes reçus, Jérôme Bontemps et moi, par l'ofûcier municipal avec une politesse et un empressement bien rares a cette époque.

A peine étions-nous remis de notre fatigue, qu'un domestique vint nous avertir que le déjeûner nous attendait ; nous trouvâmes une table bien dressée, bien servie,

et, le vin de Lunel aidant, nous oubliâmes bientôt les cinq lieues que nous venions de faire.

On apportait le dessert quand un homme revêtu d'un habit bleu râpé, et ayant autour du corps un ceinturon de cuir d'où pendaient deux baguettes de tambour, entra dans la salle a manger et demanda au maire, en le saluant avec respect, s'il était temps de se mettre en marche.

— Quand tu voudras, lui répondit notre hôte, je suis prêt.

Quelques minutes plus tard, nous entendîmes retentit dans la rue, devant les fe-

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nêlres de la pièce où nous étions, le son du tambour, de fifres et de cornets.

— Venez- vous 5 citoyens? nous dit en souriant le maire.

— C'est la noce qui se met en marche, s'écria Jérôme en s'adressant a son ancien élève; tiens, c'est singulier, je n'ai pas encore aperçu votre fiancée.

— Je ne me marie que demain, mon cher maître ; cette musique ou ce charivari annonce tout bonnement le commencement d'une fête civique.

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Si c'est celle dé la Raison, j'ai déjà été

a même d'y assister a deux reprises différentes, et je vous prierai de ne pas exiger que je vous y accompagne, dis-je vivement au maire.

— Non, citoyen, la fête que nous célébrons aujourd'hui, pour nous conformer a un décret rendu par la Convention, est celle de l'Être suprême.

— Ce qui signifie qu'il s'agit d'accomplir avec pompe et bruit un sacrilège.

Au fait, je suis curieux de savoir jusqu'où peut atteindre la bêtise humaine. Allons.

Nous trouvâmes a la porte les ofliciers

n UN YOLONTÀIRE

municipaux du bourg et un groupe de paysans armés de piques.

A l'arrivée du maire, le cortège se mit en mouvement, précédé par un grand diable de garçon, qui portait sur une croix d'étain, dont les bras étaient cassés, un bonnet de laine d'un rouge douteux.

Nous traversâmes d'abord un cimetière, dont les tombes bouleversées et les pierres tumulaires brisées apparaissaient ça et la, enfouies dans de grandes herbes, a mes regards attristés, et nous pénétrâmes dans une vieille église.

Pik LES ÉTAPES

La maison du Seigneur n'avait pas plus été respectée que la demeure des morts : elle présentait l'image du chaos !

Qu'on se figure un monceau de dalles et de pierres tumulaires, arrachées du sol par la main des salpêtriers et encombrant la nef de l'église; a côté de ces débris, des chaudières et des baquets ; a droite et a gauche de l'autel, un tas compact d'ossements humains, de débris de statues des saints, d'armoiries et de bancs sculptés, brisés.

Enfin, sur la table de l'hôtel, on avait posé de grands ai s couverts de verdure ; sur ces ais, a la place jadis occupée par le tabernacle, était une chaise qui attendait le maire.

d'un volOxXTaïue 95

A peine s'y fut-il assis, que le cortège, composé d'une cinquantaine de personnes, l'entoura, et qu'il s'exprima a peu près en ces termes :

€ Citoyens, nous voila rassemblés pour célébrer la fête de l'Être suprême, de cet être créateur et incréé que la Convention veut, par son décret de prairial, que nous honorions aujourd'liui. Que n'ai-je la harpe de Rousseau de Paris et le génie de Rousseau de Genève, pour pouvoir chanter dignement les louanges de celui qui fut avant le monde et qui restera après

lui ! de celui qui nous donne nos moissons^ qui met en nos cœurs l'amour de la patrie et de la liberté ! Il est ici des hommes plus aptes que moi h remplir celte tàclie

glorieuse et difficile ; qu'ils s'avancent, et, le premier de tous, j'applaudirai a leur parole!

» En attendant, et puisque mon inexpérience m'empêche d'exprimer le saint enthousiasme qui m'agite, permettez au moins que ma voix, écho de mon cœur, entonne l'hymne composée par ordre du comité de salut puhlic, en l'honneur du grand créateur de toutes choses! ..,»

Le maire tira alors de la poche de sa carmagnole un rouleau de musique, puis, après avoir solfié a demi-voix quelques notes pour prendre le ton, il attaqua, en faussant outrageusement, l'hymne si con-

nue de « Père de l'univers, suprême intelligence ! >)

A la fin de chaque couplet, le tambour battait, les joueurs de fifre et de cornet souillaient dans leurs instruments avec un zèle désordonné , et l'ex-clerc de paroisse, ce même grand drôle qui avait précédé le cortège, en portant sur la hampe de la croix un bonnet rouge, agitait vivement et violemment une grosse clé entre les deux branches écartées d'une pincette. Jamais de ma vie je n'ai entendu un charivari pareil.

Lorsque l'hymne fut achevée, les assistants, fidèles sans doute au programme

de fêle arrêté d'avance, se mirent a crier, VI 7

a tue -tête, sans se rendre compte, certes, de la stupidité de leur vœu :

«Vive l'Etre immortel*. Vivre l'Être su-

prême! j>

— Quei pensez-vous de toute cette comédie, mon officier? me demanda a voix basse le régent de réthorique', Jérôme Bon temps.

— Je pense, mon cher poète, lui répondis-je sur le même ton, que la tenue de l'assistance est trop décente pour que ces pauvres paysans aient la conscience du sacrilège qu'ils accomplissent; ils croient bien faire. Au reste, je suppose que la farce est jouée et que l'on va se séparer.

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— J'en doute beaucoup, me répondit le régent; il est rare, par le temps d'éloquence qui court el avec la manie de parler qui sévit aujourd'hui en France, que sur cinquante personnes réunies, pas une seule ne prenne la parole. Nous devons nous altendre a d'autres discours. Quant a moi, je ne demande qu'une chose : qu'ils ne soient pas plus longs que celui prononcé par mon cincien élève.

Jérôme Bontemps avait raison. Les cris de : Vive l'Éternel ! avaient a peine cessé, quand un jeune homme, chaussé de grandes boites et portant une cravache a la main, se leva du banc oîi il était assis, et, s'avança nt au milieu des décombres qui obstruaient la nef de l'église, demanda la parole.

CHAPITHE XVI

Le calme ne se rétablissant pas assez vite, le maire se mit a agiter une de ces sonnettes que l'on attache au col des brebis, et obtint enfin, après de longs efforts, un peu de silence»

— La parole est à toi, citoyen officier de santé, dit-il alors au nouvel orateur. Le jeune homme au^ijrandes bottes et a la cravache, ôta aussitôt son chapeau, se coiffa d'un bonnet rouge, qu'il retira d'une des poches de son habit , et, retournant a sa place où il resta debout :

— C itojens, s'écria-t-il d'une voix aigre et perçante, la superstition du dimanche emplissait autrefois ce lieu que la décade a rendu solitaire! Cela nous prouve, frères et amis, que jadis le nombre des imbéciles l'emportait sur celui des hommes raisonnables, et que le contraire a lieu aujourd'hui.

Dans ce temple, dont les murs sont en-

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core noircis par la llamme des cierges qu'alJuma la superstition, je veux faire briller a vos yeux le flambeau de la raison ! Jusqu'à présent l'on vous a trompés, je vous apporte la vérité et le bonheur! Frères et amis, ces mots de Dieu, âme, immortalité, enfer, paradis, ont été inventés pour vous faire payer la dîme, pour soutirer de vos bourses le plus pur de votre argent. Ce sont là des contes bleus inventés par des hommes noirs. Nos grands pères ont eu la bonhomie d'ajouter foi à ces fables ingénieuses et perfides, leurs petits-fils auront le bon esprit d'en rire.

La plante, frères et amis, n'a d'autre avantage sur la terre, dont elle se nour-

iOi LES ÉTAPES

rit, que sa faculté végétative; l'animal, sur la plante qui le nourrit, que la faculté sensitive ; l'homme enfin, sur l'animal dont il se nourrit, que la faculté du tact et de la parole. Quelle vérité ressort de de cette observation ? Que la plante, l'animal et l'homme, après leur destruction, deviennent égaux dans une poussière de même nature ! Bannissez donc toute crainte d'un autre monde, d'une autre vie ! Soyez heureux ici-bas, et obéissez — en tant, cela va sans dire, que vous respecterez la République et la Convention — a vos désirs et à vos passions.

On ne peut nier, frères et amis, que la Convention n'ait établi la fête de l'Etre suprême ; mais il faut que je vous révèle

d'ln volontaire lOi)

toute sa peDsée. En airissant ainsi, elle a voulu d'abord détrôner Dieu; bientôt, lorsque cette vieille et ridicule superstition sera déracinée, elle abolira a son tour cet Être suprême, qui nous sert de transition pour passer des ténèbres a la lumière, et elle ne reconnaîtra plus alors que la fête de la Vérité. J'anticipe ici, frères et amis, au milieu de vous tous, qui êtes et qui allez devenir philosophes, la célébration de cette fête future, la seule logique et digne d'un peuple sensé !

Plus de ciel, plus de Dieu, plus de contes, plus d'Être suprême ! Vivent les jouissances matérielles de la vie, le triomphe du bon sens, la liberté absolue et la fraternité î

L'officier de saDtë. après avoir prononcé ces derniers mots avec une animation et une vioVnce exirêmes, essuya son front ruisselant de sueur et se rassit sur son banc, au bruit des Ofres, des tambours et des applaudissements du maire, des enfants et de l'ex-clerc !

J'étais, quant à moi. malgré le mépris profond que me causaient de pareilles monstruosités, indigné au delà de toute expression.

— Pourquoi donc, mon officier, avez- Yous logograpbié cet abominable discours? me demanda le régent de rélborique en me voyant replier mes tablettes ;

b'un volontaire 107

je l'entends aujourd'hui prononcer au moins pour la millième fois.

— C'est justement parce que ce discours présente un échantillon exact et complet de l'éloquence actuelle, que je tiens à le conserver. Dans cinquante ans d'ici, il présentera un document précieux pour l'étude de notre époque.

J'espérais, qu'après le lon^^ cri de haine et de folie poussé par l'officier de santé, les orateurs, ne trouvant plus aucun nouveau sacrilège a commettre, renonceraient k la parole, et que cette déplorable fête, puisque fête il y a, allait se terminer ; je me trompais.

] 08 LES ilAVES

A peine rofficier de santé venait-il de se rasseoir, qu'une voix ferme et accentuée, dominant le bruit des fifres, des cornets et des tambours, demanda la parole.

Le nouvel orateur était un grand et beau vieillard, dont la contenance pleine de calme et de dignité, la taille droite et encore souple, annonçaient une de ces existences simples et verlueuses qui laissent à l'esprit toute son intelligence et au corps toute sa vigueur, jusqu'aux dernières limites de la vie.

Le temps avait dépouillé de sa chevelure la tête du vieillard, mais non pas éteint le feu de son regard. Sa tête pré-

d'un volontaire. 109

sentait un de ces tjpes énergiques et placides tout a la fois, comme sait les trouver le pinceau de Greuze.

Appuyé sur un bâton noueux et le bras droit en avant, le vieillard resta un moment plongé dans ses réflexions : un grand silence s'était fait î

— Quel est ce beau vieillard? demandai-je a mon compagnon Jérôme Bontemps.

— C'est un des notables du conseil général de la commune, me répondit-il, mais écoutez, il va parler. Je me trompe fort, ou l'officier de santé ne jouira pas longtemps de son triomphe.

ilO

Avant que le vieillard eût prononcé une parole, j'étai- déjà prévenu en faveur de ce qu'il allait dire. Que le lecteur juge donc combien fut grand mon désappointement, lorsque je l'entendis s'exprimer en patois.

— Pourquoi n'emploie-t-il donc pas le français? dis-je a l'ex-régent de rhétorique.

— Par l'excellente raison qu'il n'y a pas dans la réunion dix personnes qui parlent cette langue. Crovez-vous donc que si nos braves paysans eussent compris tout a l'heure le discours de l'officier de santé, il eût été applaudi? Non, certes, loin de Ta : le caraî)in aurait passé un

d'un volontaire m

mauvais quart d'heure! Laissez-moi écouter, je vous prie ! La nature manque d'art, c'est vrai, mais elle trouve parfois d'heureux mouvements d'éloquence.

— Me traduirez-vous ce discours au fur et à mesure qu'il sera prononcé.

— Fort volontiers; je m'y engage.

— Alors je me lais et je vous écoute.

Comme le notable du conseil général de la commune s 'exprimail avec une certaine solennité pleine de lenteurs, ce fut chose facile au régent d'accomplir sa promesse.

di2 LES ÉTAPES

Le vieillard tint le langage auquel je m'attendais, c'est-a-dire un langage du cœur. Il commença d'abord par décrire l'incommensurable puissance et l'inépuisable bonté de Dieu, puis traduisant enfin le discours de l'officier de santé, il demanda aux assistants s'il était convenable de tolérer de tels blasphèmes ?

A cette question posée simplement, sans emphase et sans colère, des cris de rage s'élevèrent de toutes parts, et les pavsans, abandonnant les bancs où ils étaient assis, se précipitèrent, semblables a une avalanche, vers le malencontreux carabin, qui, pâle, défait, sans voix et sans haleine, se mit a trembler de tout son corps ^t a demander grâce.

d'un volontaire li5

Les campagnards exaspérés ne voulaient rien entendre, et la scène menaçait de tourner au tragique, malgré les efforts du maire, qui, descendu de dessus son fauteuil, s'efforçait d'interposer son autorité entre la fureur de ses administrés et l'objet de leur courroux, lorsqu'un homme, âgé d'une cinquantaine d'années, vêtu avec un soin assez rare pour l'époque, d'un extérieur sévère et imposant, s'avança gravement au milieu de l'émeute et, d'une voix sévère, réclama le silence.

A l'apparition de cet inconnu, que je n'avais pas encore aperçu, le calme se rétablit sur-le-champ.

— Mes amis, dit-il, en désignant par un VI 8

geste d'un souverain mépris le misérable officier de santé pâle et tremblant, ce n'est point de l'indignation, mais bien de la pitié que l'on doit ressentir pour les insensés ! Faites sortir d'ici ce malheureux qui trouble la cérémonie, mais ne le maltraitez pas ! Il ne croit pas, dit-il, à Dieu, vous voyez qu'il est déjà bien assez à plaindre !

L'inconnu, après avoir prononcé ces paroles que le vieillard s'empressa de traduire en patois a l'assistance, se retourna de nouveau vers le carabin et lui montra du doigt la porte de l'église. L'athée ne se fit pas prier. Il se sauva au milieu d'un concert de huées et de cris.

— Quel est cet homme? demandai-je a

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mon compagnon. Est-ce donc un commissaire du salut public pour qu'il jouisse d'une telle puissance? Mais non, l'acte d'autorité qu'il vient d'accomplir n'annonce pas un esprit révolutionnaire.

— Cet homme, me répondit le régent, est, comme vous et moi, un simple citoyen. • Seulement son caractère éminemment honorable et ses vertus privées, appréciées comme ils méritent de l'être par les campagnards, lui donnent sur eux une grande influence. Avant la révolution il remplissait l'importante charge de lieutenant criminel. 11 se nomoie de N*^^. Désirez-vous que je vous présente k lui ?

— Ma foi, je ne refuse pas! Les gens

JIO

honnêtes, et qui ne craignent pas de le paraître, sont si rares aujourd'hui, que quand le hasard en met un sur votre route, on ne doit pas s'éloigner de lui sans lui laisser voir l'estime qu'il vous inspire.

Au sortir de l'église, la procession de la fête de l'Être suprême se dispersa en tous les sens, et je retournai avec mon compagnon le régent a la mairie. La première personne que j'aperçus en arrivant fut Tex-lieutenant criminel de N***.

Ce dernier, en voyant Jérôme Bontemps, se mit à sourire et lui tendit affectueusement la main en l'appelant son maître. Mon ami, fidèle a sa prom.esse, me

d'un volontaire i 17

présenta aussitôt a M. de N'''''' et lui fit un magnifique panégyrique de mes vertus privées.

Le soleil déclinait sensiblement a l'horizon lorsque je proposai au régent de nous remettre en route pour Nîmes; mais son ancien élève, le maire, dont le mariage devait s'accomplir le lendemain, ne voulut jamais consentir a le laisser partir. Assez contrarié de rester un jour de plus dans ce bourg, où je ne connaissais personne, et où ne me retenait aucun intérêt de curiosité ou de sentiment, je songeais a poursuivre tout seul mon chemin, quand l'ex-lieutenant criminel, M. de N***, devinant sans doute mon ennui, me proposa de prendre place dans sa carriole, et de raccompagner chez lui.

— Je ne demeure qu'a une lieue de Sauve, me dit-il, et comme cette ville se trouve sur votre itinéraire, je ne vois pas trop quel motif pourrait vous faire refuser ma proposition.

Je m'empressai d'accepter cette offre ; un quart d'heure plus tard je roulais vers la maison de campagne de Tex-lieutenant criminel. *

Pendant le trajet de deux heures que nous fîmes j'eus tout le temps nécessaire pour apprécier l'esprit droit et solide, l'aménité de caractère, la profonde instruction de "S***,

Quoique nos opinions politiques ne fus-

sent pas les mêmes, nous discutâmes sans aigreur, comme deux personnes qui ne cherchent qu'a s'instruire, les principes opposés que nous professions. Aussi, en arrivant au terme de notre petit voyage, étions-nous déjà lies comme si notre connaissance datait de plusieurs années.

La maison de campagne qu'habitait de N**^ et sa famille, était belle, spacieuse, et annonçait l'aisance.

— Suivez-moi, mon ami, me dit-il en jetant les rênes du cheval a un domestique qui, en entendant rouler la carriole, s'était empressé de venir ouvrir la grande porte d'entrée, je vais vous présenter a ma famille.

Deux feniDies attendaient N*** an rezde-chaussée. En le voyant, elles se jetèrent a son cou et Tembrassèrent avec une vive tendresse.

— Mon amie, dit le lieutenant criminel en s'adressant à la plus âgée des deux femmes, permets que je te présente un officier dont j'ai fait la rencontre aujourd'hui, et qui a bien voulu accepter l'hospitalité chez nous. Quoique notre liaison ne date que de quelques heures, je crois pouvoir affirmer qu'il est un galant homme et que tu le verras avec plaisir.

Madame de N*'"'', qui dans le premier moment ne m'avait pas aperçu, s'empressa de me dire combien elle savait gré a son

♦ D UN VOLOMAIRE 121

jiiari de la bonne fortune qu'il lui procurait, puis elle me lit passer dans le salon.

Une lampe placée sur une table, encombrée de ces menus ouvrages de couture et de broderie qui offrent aux femmes une ressource inépuisable contre l'ennui, éclairait cette scène de douces lueurs.

Je ne puis exprimer l'émotion pleine de mélancolie que me fit éprouver la vue de cet intérieur si calme et si tranquille qui me rappelait ma famille.

La fille de mon hôte que je n'avais encore que confusément aperçue, et qui s'était éloignée pour donner sans doute quel-

l2i LES ÉTAPES

ques ordres, revint bientôt. Je vis certes la plus jolie créature que poète ait jamais rêvée. X peine âgée de dix:-sept ans, elle présentait une de ces beautés splendides et modestes tout a la fois que Ton admire et qu'il est impossible d'analyser, car tout en elles est âme et sentiment.

— Si vous voulez venir souper, mon père, dit-elle en embrassant tendrement le lieutenant criminel qui lui rendit sa caresse avec amour, le couvert est mis.

J'offris aussitôt mon bras a la femme de mon bote, lorsque plusieurs coups précipités qui retentirent a la porte de la rue, nous firent nou^ arrêter subitement.

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-Qui peut venir nous visiter à pareille heure! s'écria madame N*** dont je sentis le bras trembler sous le mien.

— Sans doute un ami, lui répondit tranquillement son mari.

Une minute plus tard nous entendîmes crier le sable du jardin sous un pas pressé et nerveux, puis presqu'aussitôt la porte du salon s'ouvrit et un jeune homme botté, éperonné, portant a la main un fouet de voyage, et revêtu d'une carmagnole, apparut a nos regards.

— Maurice! s'écria la femme de l'ex-lieu-

tenant criminel en s'avançant vivement

vers le nouveau venu, qu'y a-t-il, mon

i ?4 LES ÉTAPES

ami?... Je suis heureuse de te voir; et cependant je ne sais, mais un secret pressentiment me dit que ta visite ici a pareille heure et sans être annoncé, cache une mauvaise nouvelle! Parle, explique-toi !... je meurs d'inquiétude!

— Vous vous inquiétez a tort^ ma bonne tante, répondit celui que madame N*** venait d'appeler Maurice; mes airaires m'ont conduit a un quart de lieue de votre maison de campagne, et je n'ai pas voulu, me trouvant si près de vous, passer sans vous rendre visite, voila tout.

— Bien vrai, Maurice, tu ne me caches rien?

— Rien, ma tante, je vous assure, dit

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le jeune homme en rougissant légèrement.

Je remarquai que pendant tout le temps que dura le souper, le regard inquiet du jeune homme- chercha constamment ceiuide son oncle et que ce dernier mit une \ive ohstination a Tëviter.

-il!

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