CHAPITRE XVII
Le repas fut triste : en vain Maurice essaya de l'animer par ses saillies ; sa gaîté forcée et factice — du moi as elle me paraissait telle — n'obtint pas le succès qu'il en attendait.
— Ma bonne amie, dit mon hôte lorsque nous nous levâmes de table en s'adressan t à sa femme , j 'ai plusieurs commissions à donner a Maurice, et je confisque ton beau neveu à mon profit. Demain matin je vous le rendrai libre de toute affaire.
M. deN*** prononça ces derniers mots avec une si parfaite tranquillité ijuc sa femme fut rassurée ; peu après, elle partit emmenant avec elle sa fille.
— Eh bien, Maurice, dit mon hôte en se retournant vers le jeune homme, a présent que nous voila seuls, tu peux, parler sans crainte. Je cours un danger, n'est-ce pas?
d'un volontaire 429
Maurice, avant de répondre, me regarda d'un air embarrassé ; comprenant que ma présence le gênait, je voulus me lever pour sortir, mais M. de N"""^* me retint.
— Tu peux parler sans crainte devant cet officier, Maurice, lui dit-il, je réponds de sa discrétion et de son honneur.
— Eh bien, alors, mon pauvre oncle,
s'écria vivement le jeune homoie, je puis
vous avouer que vous avez été dénoncé de
nouveau, et que vous n'avez pas de temps
à perdre pour prendre *la fuite, car si les
renseignements que j'ai reçus sont exacts
— et j'ai tout lieu de le croire — on doit VI ' ^
être a l'heure qu'il est, à votre poursuite.
— Ce mot est impropre, Maurice, répondit l'ex-lieutenant toujours avec la même tranquillité et sans que rien dans sa voix décelât la moindre émotion : on ne peut pas être a ma poursuite puisque je ne suis pas en fuite.
— Mais, mon oncle, vous allez au moins partir de suite...
— Non, Maurice, ma conscience ne me reproche rien, je reste.
— C'est vous perdre! s'écria le jeune homme avec désespoir.
d'un volontaire 151
— Quoi! voudrais-tu que j'abandonnasse ta tante et ta cousine ! que je les laissasse exposées a la brutalité et a l'insolence des soldats chargés d'opérer mon arrestation? Non, Maurice! comme chef de famille ma place est dans ma maison : n'.insistepas, tes prières seraient inutiles ! Tu sais la maxime favorite de ma vie:
« Fais ce que dois, advienne que pourra ! a la grâce de Dieu ! »
On devinait, dans la façon dont l'exlieuteuant criminel fit celte réponse, une résolution tellement inébranlable, que le jeune homme ne jugea pas a propos d'insister: il connaissait sans doute, au reste, le caractère de son oncle.
— Et dis-moi , Maurice , continua ce
dernier, c'est probablement a une nouvelle dénonciation de Charles que je devrai ma future arrestation?
— Hélas, oui, mon oncle! le misérable a déposé, au comité de salut public, une lettre qui vous était adressée par un émigré ; lettre fort compromettante pour vous, et que le hasard, dit-il, a fait seule tomber entre ses mains.
— Cela est un mensonge, Maurice ; je ne suis en correspondance avec aucun émiiiré ! Charles lui-même — et que Dieu me pardonne si j'accuse ce malheureux k faux, mais je ne crois pas me tromper dans cette conjecture — Charles lui-même est l'auteur de cette lettre : je reconnais à
d'involontaire 155
ce moyen détourné, sa lâcheté et sa manière de se venger.
— De se venger, mon oncle, lorsque vous lui avez sauvé la vie!... Le misérable devrait au contraire bénir votre faiblesse !
— Oui, 3îaurice, en eiTet, j'ai été faible, injuste même au point de vue de la loi ; je porte la peine de ma partialité. Pourquoi me plaindre ?
Le lecteur comprendra sans peine combién'çe dialogue entre l'oncle et le neveu, dialogue inintelligible pour moi et qui annonçait une catastrophe, devait m'intriguer 3'écoulais de toutes mes oreilles.
— Je vois a voire ctonnement, mon cher adjudant, me dit M. de N*** en se retournant de mon côté, que ma conversation avec mon neveu vous intrigue. Si vous désirez connaître a quels événements passés nous faisons allusion, en parlant de ce Charles qui vient de me dénoncer, je suis prêt a satisfaire votre curiosité.
— Je vous remercie infiniment de vo^re confiance, mon cher monsieur, lui répondis-je, mais s'il est vrai que vous deviez être arrêté, ne vaudrait-il pas mieux employer le temps qui vous reste à assurer votre fuite, que de le gaspiller en récits rétrospectifs et en vaines paroles?...
Voulez-vous, et c'est la une idée que je remercie Dieu de m'envo>lBr, voulez-vous
d'un volontaire 155
revêtir mon uniforme et prendre ma feuille de route?... de cette façon, il est probable que vous parviendrez k éviter vos ennemis.
— Je vous remercie infiniment de votre offre, me répondit 31. de N*** d'une voix attendrie : je ne puisque vous répéter que pour rien au monde je n'essaierai de me soustraire par la fuite a la fausse accusation qui pèse sur moi.
— Mais 5 cependant , n'oubliez point que vous êtes père! m'écriai-je, que votre sort est attaché a celui de votre famille !
— Assez, assez! je vous en prie, taisezvous! s'écria mon hôte en m'interrom-
lOO LESETAPL'S
pant avec une extrême vivacité. La tentation que vous me présentez ne peut ni affaiblir mon courage ni me faire clianger de résclatiori, mais elle rend ma*(iouleur plus amère... N'insistez donc plus, je vous en conjure!...
M. de N*** s'arrêta alors un moment; puis, sortant presque aussitôt de la rêverie dans laquelle je le croyais plongé:
— Voulez-vous savoir l'histoire de ce Charles qui me poursuit avec tant d'acharnement? me demanda-t-il tout a coup, probablement afin de couper court a mes supplications. Une fois que vous connaîtrez l'exposition des faits antérieurs, vous pourrez suivre avec plus d'intérêt la mar-
1>XN VOLONTAIRE 157
che de ceux qui vont suivre. C'est toute une petite tragédie que le hasard a placée sur votre chemin. Quant au dénoûment, il est tellement prévu que, sans assister au cinquième acte, vous le devinerez sans peine.
— Ah! ne me parlez pas ainsi, je vous en conjure, m'écriai-je les larmes aux yeux, car je comprenais le désespoir profond qui se cachait sous la gaîté factice du malheureux père de famille.
— Pve venons a Charles, reprit mon hôte. Quelques mois me suffiront pour vous raconter son histoire.
M. deN**% rapprochant alors sa chaise
delà mienne, allait commencer son récit, lorsque le saisissant vivement par le bras et lui imposant silence :
— N'entendez-vous pas? lui dis-je en me sentant pâlir.
— Quoi donc? me demanda-t-il toujours avec ce même sangfroid qui ne l'avait pas abandonné un instant depuis que son neveu lui avait appris le danger qui le menaçait.
— Ne dirait-on pas une troupe de cavaliers en marcbe? Mais. oui... J'entends le bruit produit par le cliquetis de leurs sabres !
d'un volontaire 1 59
Hélas ! je ne m'étais pas trompé, bientôt nous distinguâmes, au milieu du silence de la nuit, la marche des chevaux, puis peu après nous entendîmes frapper violemment à la porte d'entrée qui donnait sur la campagne.
— Mes amis, nous dit l'ancien lieutenant criminel , dont la pâleur dénotait seule l'émotion, car sa vois, n'avait rien perdu de sa fermeté et de son assurance, ne croyez-vous pas qu'il vaut mieux que je parte sans revoir ma femme et ma fille que de leur faire subir cette pénible scène des derniers adieux? Cela serait impossible ! Les gendarmes envoyés pour m'arrêter ont reçu sans nul doute l'ordre d'apposer les scellés sur mes effets, meu-
bles et papiers... Pauvre femme, fille chérie ! que Dieu vous donne la force d'accepter, sans murmure, le malheur qui frappe votre époux et votre père !
M. N*** se dirigeait, pour aller ouvrir a la force armée, vers la porte de la salle a manger où nous étions restés après le souper, lorsque cette porte, poussée du dehors, s'ouvrit violemment, et que sa femme entra.
— Qu'y a-t-il donc, mon ami ? dit-elle en s'élançant vers son mari, qu'elle saisit dans ses bras comme si, ayant le pressentiment du danger qui le menaçait, elle voulait le défendre. Quels sont ces coups qui ébranlenl la porte! Quel est ce mur-
D UN VOLONTAIRE 1 i I
mure de voix et ce bruit de fer qui arrivent jusqu'ici ? On diraient qu'une
troupe nombreuse envahit notre maison!
— Ma chère amie, répondit lentement M. N*** en prenant affectueusement la main de sa femme dans les siennes, je sai* que ton âme est grande et forte, que tu as toujours mis ta confiance en Dieu, et que tu sauras, si jamais un malheur t'atteint, lui offrir tes souffrances ! Oui, ma bienaimée,tes pressentiments de ce soir étaient fondés et ne te trompaient pas : dans une heure, nous serons séparés. Mais, aie bon courage ! je suis, je n'ai pas besoin de te le (lire, innocent du crime dont on m'accuse, et bientôt, je l'espère, je sortirai triomphant de cette épreuve.
L'émotion éprouvée par madame de N était telle, que non seulement elle n'interrompit pas son mari, mais qu'elle resta encore, après qu'il eut cessé de parler, quelque temps sans lui répondre. Enfin, revenant a elle :
— C'est donc vrai que tu vas être arrêté ? s'écria-t-elle avec un accent si déchirant, que je me sentis remué jusqu'au fond de mon cœur.
— Oui, mon amie, mais je te le répète, je suis innocent, et Dieu, en qui je mets toute ma confiance, ne m'abandonnera pas... A présent, tendre et chère épouse, compose, je t'en conjure, ton maintien, essuie tes larmes, reprends ton sang-
])'ln volontaire i45
froid !... Il ne faut pas que devant mes geôliers tu trembles et tu pleures ! Ce n'est pas tout que de se résigner au malheur, on doit savoir aussi l'accepter avec dignité. Que les pleurs et ton désespoir ne viennent pas déposer contre mon innocence !
Au nom de mon salut, sois calme ; je t'en conjure.
Pendant que M. N^^* s'exprimait ainsi les coups de crosse frappés contre la porte d'entrée redoublaient de violence : nous entendions même une voix lugubre qui criait: — « Au nom de la loi, ouvrez »
— Obéissez, dit l'ex-lieutenanl criminel en s'adressant a ses deux domestiques qui
venaient d'entrer dans la salle à manger pour prendre ses ordres.
— Mon ami, dit vivement madame N*^% ne pourrais-tu pas encore te sauver ? La maison est probablement entourée de troupes, mais cette cacliette que nous possédons dans notre cellier...
— Non, ma chère femme, répondit l'e^lieutenant criminel, je ne me cacherai
pas!,
— Mais tu veux donc ma mort !... Tu ne comprends donc pas que, foi arrêté, je trouverai bien le moyen de me rendre assez coupable aux yeux de la loi pour me
d'itn volontaire i 45
faire incarcérer, afin de partager ton sort!... Tu ne comprends donc pas...
— Je ne comprendrais jamais, madame, répondit d'un air sévère M. N*** en interrompant sa femme, je ne comprendrais jamais que la douleur puisse vous faire oublier que Dieu a bien voulu vous accorder la joie d'être mère ; que cette joie n'est pas exempte d'obligations, et que parler ainsi que vous le faites est un crime de lèse-nature, indigne et de vous et du nom que vous portez !...
Cette remontrance faite d'une voix ferme, mais que la douceur des regards de l'ex-lieutenant criminel rendait moins
i46 LES ÉTAPES
dure, me parut produire une profonde impression sur la pauvre femme.
— Merci, mon ami, de me rappeler ainsi aux sentiments du devoir et des convenances, dit-elle a son mari, en essuvant les larmes qui mouillaient son visage. Une femme ne saurait, en effet, mettre trop de soin a se rendre digne de l'honneur d'appartenir à un homme tel que vous ; un homme qui se trouve toujours au-dessus de la bonne et de la mauvaise fortune !... Oh ! ne craignez rien ! Je ferai en sorte de me mettre au niveau de votre vertu.
Madame de N*** achevait a peine de prononcer ces paroles, quand une vingtaine
d'un volontaire 147
de fifendarmes envahirent Ja salle a manoù nous nous trouvions .
— Quel est celui d'entre vous qui se nomme le citoven N***? demanda un officier qui tenait un rouleau de papier a la main.
— Vous savez bien que c'est moi, lieutenant, répondit M. N***.
— Le fait est, citoyen, que voila longtemps que nous vous connaissons ; mais vous savez, la loi n'a rien a voir avec les affections particulières et privées. Vous reconnaissez être le citoyen N*** ?
L'ancien lieutenant criminel fit un signe affirmatif de tète.
— En ce cas, continua l'officier de gendarmerie, au nom de la loi, je vous arrête! Soldats, entourez cet homme et ne le perdez pas de vue.
— Je suis a vos ordres, lieutenant, dit M. de N**^5 sans rien perdre de sa sérénité ; partons !
— Pas encore ! Je dois auparavant faire mettre les scellés sur vos papiers.
— Voici la clé de mon secrétaire. Permettez-vous que je l'ouvre?
— Oui, citoyen; car je sais que vous êtes honnête !
d'un volontaire i49
M. de N***5 après avoir ouvert le secrétaire, prit une bourse pleine d'or et uu portefeuille bourré d'assignats qui s'y trouvaient, et garda ces deux objets dans sa main.
— Cachez donc cela, lui dit vivement le lieutenant de «endarmerie à voix basse.
Que diable ! je ne jjuis répondre de mes hommes, une dénonciation est si vite faite.
M. de N*^^, en se retournant alors, m'aperçut a ses côtés, et me glissa dans les mains ces deux objets en murmurant;
— Ah! béni soit Dieu! Je me sens plus tranquille. Je laisse ma femme et ma fille au-dessus des atteintes de la misère.