CHAPITRE XVllI
Je ne parlerai pas delà scène déchirante du dépari : quoique madame de N*** fit les plus héroïques efforts pour conserver son sangfroid a la vue de sa fille qui éclatait en sanglots, elle ne put dompter plus long-
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temps la douleur sans nom qui la torturait et se mit à pousser des cris déchirants.
— Partons, lieutenant, dit M. de N qui, k ce spectacle, sentait probablement son courage fléchir, et qui ne voulait pas se laisser vaincre.
— Vraiment, citoyen N***, s'écria TofTicier de gendarmerie, je donnerais une année de solde pour vous voir libre !... Après tout, poursuivit le gendarme en élevant la voix de façon a ce que madame de N*** l'entendit, malgré la douleur qui l'absorbait; après tout, je crois, connaissant le motif futile pour lequel vous êtes appréhendé au corps, que vous serez bientôt rendu a la liberté! Je ne regarde même, a
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vrai dire, celte arrestation que comme une simple formalité.
— Serait-il vrai, citoyen? demanda madame de N*** a l'officier avec un tel élan de cœur que je sentis les larmes me monter aux yeux ; mais non, je comprends votre généreux mensonge.
— Citoyenne, sur ma parole de soldat, dit l'officier de gendarmerie en mordillant sa moustache avec fureur, sur ma parole de soldat, je ne veux pas vous tromper, et j'ai dit ce que je pensais.
— Tu vois, ma bonne amie, que tu avais tort de te désespérer ainsi, ajouta M. de
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N***5 en jetant a la dérobée un regard plein de reconnaissance sur l'officier de gendarmerie, qui droit et au port d'armes, gardait une immobilité de statue. Allons, embrasse-moi encore une dernière fois et dis-moi au revoir. D'ici a peu de jours, nous nous trouverons de nouveau réunis.
Madame de N**^ et sa fille tombèrent alors dans les bras de M. de N**^ et l'embrassèrent en pleurant, mais moins désespérées qu'elles n'étaient naguère.
— Partons ! s'écria tout a coup brusquement l'officier en sortant de son immobilité : j'ai laissé un convoi de prisonniers a Sauve, et je ne puis rester plus longtemps absent.
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f — Biaurice ! s'écria madame de N*** en poussant doucement son neveu par le bras, j'espère que vous accompagnerez votre oncle?
— Mais ma tante, je ne sais si je puis vous^laisser seule.
— Oh î. ne craignez rien. A présent que'je sais que l'absence de mon mari n'est que momentanée, que son arrestation, ainsi que vient de me l'apprendre le citoyen officier, n'est qu'une simple formalité, je suis calme. Partez, Maurice... Vous me rapporterez les derniers ordres de mon mari. Et qui sait, ajouta la pauvre femme, en se laissant aller, sentiment bien naturel dans un grand malheur, a l'espérance que l'on
— C'est possible, ma bonne tante, répondit Maurice, d'une voix tellement brisée que, si madame de N*** eût été moins absorbée par la pensée de la prochaine délivrance de son mari, elle aurait compris que tout espoir était perdu pour elle,
M. de N'"'''', suivi et précédé parles gendarmes, sortit enfin de cette maison qui une heure auparavant présentait l'image du bonheur intime et qu'il laissait alors habitée par le désespoir. Je le suivis.
venait de faire luire à ses yeux, et qui sait si vous ne trouverez pas a Sauve l'ordre d'élargissement de mon mari, et si vous |
ne reviendrez pas tous les deux ensemble !
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Nous traversâmes la cour dans un profond silence. Ce ne fut que quand la porte retomba derrière lui que le malheureux N***5 qui jusqu'alors avait montré une telle force d'âme, paya son tribut de faiblesse a l'humanité.
— Adieu! êtres bien-aimés, vous qui étiez ma vie, dit-il avec un attendrissement qui touchait aux larmes et en jetant un dernier et long regard sur cette maison où il avait été si heureux et qu'il savait bien ne plus revoir; adieu, ma femme et mon enfan t ! Que Dieu vous protège ! Je ne puis plus rien pour vous! J'appartiens maintenant au bourreau.
L'ancien lieutenant criminel achevait
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de prononcer ces paroles quand le lieutenant commandant la brigade de gendarmerie, s'adressant a lui :
— Citoyen, lui dit-il, je vous connais depuis de longues années, etje sais que pas un homme n'est plus loyal que vous. Voulezvous me promet! re que vous n'essaierez pas de fuir, et je vous laisserai marcher avec vos deux amis k vos côtés, les mains libres et pouvant causer tout à votre aise.
— Je m'engage a ne pas essayer de fuir, répondit aussitôt 3[. de N**^ A présent, lieutenant, permettez-moi de vous remercier du plus profond de mon cœur de la générosité dont vous avez fait preuve a mon égard. Croyez que je ne puis trou-
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ver de paroles assez énergiques pour vous exprimer toute la reconnaissance que me cause votre noble et généreux mensonge!
— Le fait est que, pour la première fois de ma vie, j'ai parjuré mon honneur de soldai, dit d'un ton bourru le lieutenant. Après tout, que diable, on a beau être gendarme, cela ne vous empêche pas d'appartenir toujours par quelque côté à l'humanité...
Tenez, j'ai souvent vu pleurer depuis que j'exerce ; eh bien, croyez-moi ! je ne me souviens pas de m'étre laissé une seule fois attendrir ; mais tout a l'heure, si votre pauvre femme m'avaii dit : Lieutenant , voulez-vous me faire le plaisir de laisser
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échappermonmari, je lui aurais répondu : Je serai fusillé, citoyenne, mais ça ne fait
rien; votre mari peut s'en aller! Il y a
vraiment des moments dans la vie oii l'on est d'une bêtise effroyable..
— Mon lieutenanl, n'essayez point de me donner le chan^^e sur voire sensibilité:
vous êtes bon 5 humain, compatissant, voila la vérité.
— Du tout, saprebleu! je ne suis pas Compatissant ! Voulez-vous bien ne pas dire de pareilles choses. Vous tenez donc a me déshonorer! Et la preuve que ma faiblesse de tout a l'heure a été un accident, c'est qu'a présent je ne suis pas plus ému en vous conduisant à la mort 5 que
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s'il s'agissait pour moi de boire un verre devin! Mais, assez causé! Je finirai, en continuant de bavarder ainsi avec vous, par me faire dénoncer par quelques-uns de mes bommes et être arrêté comme suspect.
Le lieutenant , après cette réponse , poussa son cheval au milieu de ses gendarmes, et nous restâmes seuls, l'ex-lieutenant criminel , [Maurice et moi. Séparés par une distance d'une dizaine de pas de l'escorte, il nous était facile de causer sans craindre que notre conversation ne fût entendue ; mais nous avions tous les trois le cœur tellement gros, que nous
gardions un morne silence.
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Ce fut M. de N*** qui, le premier 31 tama la conversation.
— Je regrette, mon cher hôte, que mon hospitalité ait si mal tourné pour vous, me dit-il ; mais je ne pouvais raisonnablement prévoir ce qui est arrivé ; ce coquin de Charles est la cause de tout ce malheur. Dieu veuille qu'il n'en soit pas puni !
main:
— Oh! il le sera, mon oncle, soyez-en sur Is'écia Maurice avec véLc„e„ce, sur J
mon honneur, je vous jure que cet infâme, J
s'il échappe a la guillotine, mourra de ma
— Maurice, dit gravement M. de N"^"",
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le serment que vous venez de proférer est une mauvaise action. Oubliez-vous donc que ma fille n'a plus que vous au monde pour appui?
— Ah! mon bon oncle, croyez...
— Oui, je sais ce que vous valez, Maurice !
— Mais, monsieur, dis-je alors à M. de N***, quel est donc ce Charles qui vous a dénoncé?
— J'allais vous raconter son histoire , lorsque l'on est venu m'arrêter ; écoutezmoi a présent, je vais vous la dire.
M. de N^** se recueillit pendant quelques secondes, puis reprit bientôt d'une voix aussi calme et aussi naturelle que s'il eût été dans son salon :
— Charles, me dit-il. est un de mes parents. Je ne vous raconterai ni son enfance indomptable, ni sa déplorable jeunesse. Qu'il vous suffise de savoir que Charles , a vingt-cinq ans , comparut devant moi comme accusé d'avoir commis un assassinat et un faux! En mon âme et conscience, il était coupable de ces deux crimes, et si j'eusse voulu employer tous les moyens d'action que la loi m'accordait, il serait mort sur la roue i Mais non !
Pour la première fois je faiblis dans
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raccomplissement de mon devoir , et je sauvai le coupable de la peine capitale ; il fut seulement condamné . son faux ne pouvant être mis en doute, a la flétrissure et aux galères. Voilà l'homme a qui je dois de me trouver aujourd'hui a la veille de monter sur l'échafaud.
— Ne poursuivez pas ce récit, je vous en prie, dis-je a M. de N*** en l'interrompant, ces souvenirs du passé ne peuvent que vous être pénibles.
A la clarté de la lune, alors dans son plein, je vis passer sur le visage de Fexlieulenant criminel un indéfinissable sourire de tristesse mélancolique.
— Je vous sais gré, mon cher monsieur, de votre délicatesse, me répondit-il d'une voix pleine de résignation et de douceur; mais, hélas! je me sens trop près de l'éternité pour que l'image de mon passé se présente avec quelque vivacité a mon esprit! Ma jeunesse J n'apparaît, en ce moment, a mes yeux , que comme un rêve confus et effacé, qui brave l'analyse et qu'un prochain réveil va dissiper !
— Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure , m'écriai-je avec un attendrissement que je ne pus dissimuler; qui sait si cet avenir que vous croyez fini ne vous réserve pas encore de longs jours de calme et de bonheur? Nous vivons a une époque où l'imprévu est seul probable, a une époque
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OÙ les événements les plus divers et les plus étranges se multiplient avec une telle, rapidité, que l'homme sage ne doit se laisser aller ni au découragenieût, ni à la confiance! '"
En réponse à ces paroles d'espérance , que je prononçais sans oser, hélas! y croire moi-même, l'ex-lieutenant criminel se contenta de tourner lentement la tête en signe de doute, de dénégation; puis, après un moment de silence, et prohablement dans l'intention de couper court à la conversation, il reprit son récit :
— Charles, continua-t-il, était aux galères lorsque la révolution éclata. Vous dire de quelle façon il s'y prit pour par-
venir a recouvrer sa liberté , c'est ce que j'ignore ; probablement, il trouva le moyen de se faire passer pour une victime politique; toujours est-il qu'il ne larda pas à devenir un orateur véhément, un patriote remarquable, enfin, une de ces mille et une puissances qui régnent aujourd'hui sur la France par l'audace éhontée qu'ils déploient, et par la terreur qu'ils inspirent.
Des ennemis , jaloux de sa popularité, l'accusèrent devant une assemblée d'électeurs d'être dévoué a la monarchie. Charles, tombant dans le piège, demanda que l'on fournît la preuve de cette accusation. La preuve, lui répondit-on, tu la portes sur ta personne. Jette bas ta carmagnole,
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et l'on verra sur tes épaules, tracés en
signes indélébiles , les emblèmes de la
royauté.
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Cette révélation accablante fit échouer la candidature de mon parent, qui, la rage et la vengeance dans le cœur, dut quitter la ville où ses antécédents venaient d'être dévoilés d'une façon si publique et si éclatante.
Le misérable, oubliant alors et ses épouvantables antécédents et la partialité que j'avais eu la faiblesse de déployer a son égard, ne vit plus en moi que le juge qui l'avait fait flétrir, que l'homme qui avait brisé son avenir, et il tourna contre moi toute sa rage. Déjà une fois j'ai été arrêté
SOUS un prétexte tellement ridicule, que devant la futilité de l'accusation, et devant surtout la colère et les menaces que montrèrent et firent entendre les paysans, l'autorité ne crut pouvoir me garder en prison plus de vingt-quatre heures.
Aujourd'hui , éclairé par l'expérience , Charles, ainsi que nous l'a appris mon neveu, a trouvé un moyen infaillible pour me perdre sans ressource. Il a simulé une lettre qui me serait adressée par un émigré, lettre que le hasard a fait, dit-il, tomber entre ses mains, et que, patriote dévoué, il s'est empressé de remettre au comité de salut public. Vous comprenez que devant une accusation si accablante pour moi, il ne m'est plus permis de conserver le moindre espoir.
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— Pourquoi cela? m'écriai-je avec vivacité. Qui vous empêchera de dévoiler a vos juges la ruse infernale dont vous êtes la victime?... Vous leur raconterez et l'infamie de votre parent et la vengeance qu'il croyait avoir à exercer contre vous, et vous sortirez triomphant de cette accusation...
— On ne sort jamais triomphant, de nos jours, d'une accusation capitale, me répondit tranquillement l'ex-lieutenan t criminel ; il n'y a pas un seul exemple d'un citoyen absous , lorsqu'à son dossier s'est trouvée une preuve matérielle contre lui...
— Mais cette prétendue lettre d'un émigré est un faux...
— Certes. N'importe, je vois et j'entends déjà d'ici mes juges : Le citoyen N""*^, dira l'accusateur public, est convaincu d'avoir entretenu des relations criminelles avec un ci- devant, un ennemi de la Piépublique; nous possédons leur correspondance , en voici un passage. Alors, l'accusateur public donnera lecture au tribunal du passage le plus compromettant de la lettre écrite par mon cousin ; des cris de fureur et d'indignation retentiront de tous côtés dans la salle d'audience ; le peuple demandera que les débats soient clos et que l'on aille aux voix ; puis, deux minutes plus tard, le président du tribunal proclamera, au milieu des bravos frénétiques de l'auditoire, la sentence qui me condamnera a mort, et tout sera dit! N'essayez donc pas de me donner un espoir que vous ne
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pouvez pas avoir vous-même, et qui ne ferait, si je m'y laissais aller, que de rendre mes derniers moments plus cruels !
Je compris qu'avec un homme aussi énergiquement trempé que l'était le lieutenant criminel, mes consolations banales étaient déplacées, et je gardai le silence. Pensant aussi qu'il ne serait pas fâché de passer les dernières heures qui lui restaien t, seul avec son iieveu Maurice, je m'éloignai peu a peu de lui , afin de ne pas le troubler dans ce dernier entretien.