CHAPITRE XIK
Il était près de deux heures du matin lorsque nous arrivâmes a Sauve. Un peu avant d'atteindre cette petite ville, le lieutenant de gendarmerie avait fait placer M. deN***au milieu de ses soldats. Maurice
et moi 5 après avoir donné une dernière poignée de main a l'infortuné de N***, nous nous réfugiâmes dans un cabaret pour y passer la nuit.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que ni le jeune homme ni moi ne songeâmes à profiter du mauvais lit qui se trouvait dans notre chambre. Assis en face l'un de l'autre, sur deux chaises vermoulues et boiteuses, nous nous regardions sans nous voir et nous observions un pénible silence.
Plusieurs fois , Maurice poussa des exclamations de joie en s'écriant: « Il est sauvé ! 0 Alors je l'interrogeais et le jeune homme me communiquait un de ces
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projets insensés et impraticables comme le désespoir peut seul en inspirer; un moment je partageais son espoir, mais bientôt la réalité m'apparaissait telle qu'elle était et non telle que nous la faisions; alors, en entendant mes objections, Maurice poussait un profond soupir et retombait dans son morne silence.
A peine les premières lueurs du jour apparurent-elles a l'horizon, que nous nous empressâmes de nous rendre a la maison de détention , où l'ex-lieutenant criminel avait été réuni au convoi de prisonniers qui était arrivé la veille.
Grâce a mon uniforme, qui me donnait
une certaine autorité morale; grâce sur- M 12
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fout à une pièce de trente sols que je sus glisser a propos dans la main toute grande ouverte et a moitié tendue vers moi du porte-clés, j'appris que le convoi devait se diriger vers Paris, et que les prisonniers étaient destinés à comparaître devant Fouquier-Tinville.
— Hélas ! s'écria Maurice , mon oncle avait raison : rien ne peut le sauver !
Le jeune homme, après avoir prononcé ces mots avec un accablement extrême , se laissa tomber sur une chaise, et, la tête appuyée entre les mains, parut plongé dans une méditation profonde.
— Allons, îlaurice, du courage, lui dis-
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je 5 en lui frappant amicalement sur l'épaule, que diable , quand on est homme, on ne se laisse pas terrasser ainsi par la douleur. Allons , levez-vous, et puisque le citoyen, continuai-jeen désignant le porteclés, nous assure que nous ne pourrons pas voir les prisonniers avant dix heures, si toutefois cette autorisation nous est accordée, employons les heures qui nous restent a prendre un peu de repos et de nourriture: venez.
Maurice se leva alors de dessus sa chaise. Je vis a ses yeux rouges et abattus que c'était pour cacher ses larmes qu'il avait fait semblant d'être absorbé par ses réflexions.
Une fois que nous fûmes horâ de l'es-.
pèce de loge où nous avait reçu le geôlier, je regardai autour de moi pour voir si personne ne pouvait nous entendre : puis, satisfait de mon examen, car la rue était déserte, je me penchai vers l'oreille de mon compagnon, et baissant la voix;
-— Maurice, lui dis-je, ne vous désolez pas ainsi : Dieu vient de m'envojer une idée qui, je l'espère, doit sauver votre oncle.
— Oh ! je vous en conjure, no me communiquez pas votre projet avant d'avoir mûrement examiné s'il est praticable^ me répondit-il en me serrant fortement la main : la désillusion serait pour moi trop cruelle !
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— Non, Maurice, je ne me trompe pas... ce projet n'est pas un rêve de mon imagination. Hier déjà il flottait indécis dans mon esprit, mais le désordre de mes idées m'empêchait de le saisir dans son ensemble. Ecoutez-moi attentivement , peu de mois me suffiront pour vous mettre au courant de Qion espérance, vous verrez que nous avons dix bonnes chances pour nous contre une seule mauvaise... Oui, je vous le répète votre oncle est sauvé.
A l'air de conviction et de fermeté avec lequel je prononçai ces paroles, Maurice, quoiqu'il ne sût pas le premier mot de mon dessein , éprouva une telle joie qu'il se jeta dans mes bras, et, me serrant teii-^ dremcnt contre son cœur :
— Ah ! mon ami, me dit-il, a partir de ce moment, je vois en vous mon frère.
Mais parlez vite, je vous en conjure!
— Voici, Maurice, le moyen que j'ai imaginé pour assurer pendant la route l'évasion de votre oncle...
— Quoi ! s'écria le jeune homme en m'interrompant , votre projet s'applique donc a la possibilité de faire évader mon oncle?
— Mais certes!... ne s'agit-il donc pas de le sauver, répondis-je, fort étonné de l'exclamation de Maurice.
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— De le sauver 5 oui, reprit-il; mais vous oubliez qu'en offrant à mon oncle le moyen de s'évader , nous ne le sauverons pas, car il nous refusera.
— Mais c'est impossible, Maurice.
— Impossible , me dit Maurice, dont le visage un moment éclairé par l'espérance avait repris sa première expression d'accablement et de stupeur. Impossible! Hélas! n'avez-vous pas été témoin des prières et des supplications que je lui ai adressées hier au soir pour le déterminer a fuir, avant que l'on ne vînt l'arrêter et de l'obstination inébranlable avec laquelle il m'a refusé. Merci , cher et excellent ami', de o Ire intérêt , mais hélas ! je le vois , vous
ne pouvez rien pour mon oncle ! il doit mourir et il mourra.
— Dame ! que voulez-vous, Maurice, que je vous réponde ? Un innocent qui marche volontairemen t a l'échafaud lorsqu'il pourrait y échapper par la fuite, est un fou sublime que l'on peut admirer et plaindre, mais non sauver! Je désespère à présent du salut de votre excellent oncle.
Après une course de quelques heures aux environs de la ville, car nous étions, Maurice et moi, tellement agités, que l'immobilité nous eût été impossible, nous revînmes a la maison de détention.
— Vous ne pouvez entrer, citoyens, nous
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dit le porte-clés 5 dont j'avais fait la counaissance, a moins d'avoir un permis de l'un des membres du comité de salut public. La consigne est formelle a cet é^ard.
Le président du comité de salut public, chez qui nous nous rendîmes de suite, se refusa d'abord formellement a nous délivrer un laisser-passer; mais ayant appris qu'il s'agissait de M. N***, il changea aussitôt de ton et de langage, et me donna l'autorisalion que nous sollicitions.
— Vous voyez, me dit Maurice en sortant, à quel point mon oncle est estimé et apprécié par ses ennemis ! Il y a des carac-
tères et des vertus que l'on ne peut méconnaître, des hommes qui en imposent et que l'on respecte, même lorsqu'ils sont tombés dans le malheur !
La maison de détention de la petite ville de Sauve , qui servait seulement à renfermer les prisonniers de passage conduits à Paris, était un ancien couvent que l'on avait, tant bien que mal, approprié a la hâte pour cette nouvelle destination.
Lorsque nous revînmes munis de notre permis, le geôlier nous apprit que les prisonniers étaient a déjeûner en commun dans l'ancien réfectoire, et il nous demanda si nous désirions attendre la fin de ce repas , afin de pouvoir voir M. de N*** en particulier. Comme le convoi devait se
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remettre dans une heure en marche , et que par conséquent les minutes étaient précieuses, nous répondîmes que désirant seulement voir le citoven N*** et n*ayant rien a lui communiquer de secret et de particulier, peu nous importait la présence de ses compagnons d'infortune.
Après avoir traversé un long corridor coupé par plusieurs portes épaisses, nous arrivâmes dans le réfectoire où se tenaient les prisonniers.
M. de N^**, à notre vue, se leva vivement de table et s'avança vers nous en nous tendant la main.
— Maurice! monsieur! s'écria-t-il en
nous apercevant, son neveu et moi, je ne puis certes blâmer cette dernière preuve d'amitié et de dévoûment que vous voulez bien me donner en venant me trouver jusqu'ici, mais je vous avoue que j'eusse préféré ne pas vous revoir ! Je fais mes efforts pour me détacher entièrement de la terre , et tout ce qui me rappelle une affection affaiblit mon courage !
— Quoi, mon oncle, dit le jeune homme avec un profond accent de tristesse , vous me refusez cette dernière consolation !
Vous me repoussez !...
— Non, mon bon Jiïaurice, j'aurais préféré , je îe répète , que tu ne fusses pas venu 5 mais li préi^ent que tu es près de
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moi, je ne me sentirai plus le courage de me priver de ta présence... Au reste, j'ai encore quelques instructions a te donner au sujet de ma famille!... Suismoi !...
}yl. de N""*"" après m'avoir, par un signe de tête et par un regard, demandé la permission de rester seul un moment avec son neveu, prit ce dernier par le bras et l'entraîna a l'extrémité du réfectoire.
Je me mis alors a considérer les compagnons d'infortune de rs^**"" avec plus d'attention que je ne l'avais fait jusqu'alors. Deux surtout, parmi une dizaine qu'ils étaient, attirèrent plus spécialement mes regards : le premier était un homme jeune
encore — il pouvait avoir de trente-huit a quarante ans — qui, vêtu de noir avec une sévérité pleine de recherche, avait un air de morgue, presque de dignité, qui ne devait guère lui attirer de sympathies. Paraissant se soucier fort peu de ses compagnons , il semblait absorbé dans de profondes réflexions , et de temps à autre un sourire dédaigneux passait sur ses lèvres ; la seconde personne que je remarquai était une vieille femme, qui, vêtue avec un luxe inouï, formant un contraste frappant avec la piteuse position dans laquelle elle se trouvait, tenait a haute voix les propos les plus anii-révolutionnaires.
Elle parlait de cet excellent M. Robespierre et de c^ bon vétérinaire Marat, avec
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une verve et un mépris incroyables. Les gendarmes présents, n'ayantpuréussir a lui imposer silence, avaient fini par la traiter de vieille folle et par lui laisser exhaler sa colère tout a son aise. Ensuite il était évident pour moi que les propos de cette femme contrariaient vivement les autres prisonniers qui n'osaient ni les approuver, dans la crainte d'aggraver leur position, ni les blâmer de peur de passer pour des sans-culottes.
— Ce qui me contrairie, disait la vieille accusée, c'est de penser que messieurs les sans-culottes ayant épousé nos femmes de chambre, j'en serai réduite, avant de monter sur la guillotine, a me laisser faire ma toilette par les aides-exécuteurs...
— Madame la marquise, lui répondit l'homme habillé de noir et a l'air dédaigneux et hautain, qui jusqu'alors avait gardé un silence opiniâtre, notre naissance nous met au dessus de toutes ces indignités.
— Notre naissance, monsieur, répéta aisément la marquise, dites ma naissance, si cela vous plaît, mais ne parlez pas de la vôtre. Personne n'ignore que votre père, d'abord tondeur de draps, puis ensuite très riche manufacturier , vous a laissé un nom fort plébéien, que vous avez jugé a propos de défigurer d'abord, puis d'ennoblir par la suite, mais que vous n'appartenez nullement a notre caste...
— Madame! s'écria le prisonnier fu-
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rieux, je ne me serais jamais attendu a un pareil propos de votre part ! Au reste, tout le monde sait que, si tous avez épousé M. le marquis de C***, cela ne vous empêche pas d'être la-petite fille-d'un apothicaire...
— Insolent! Mon grand-père un apothicaire! Bélître! calomniateur... Au reste, . je suis bien sotte de me mettre en colère contre vous! N'avez-vous pas toujours eu pour principe de décrier les grandes maisons en croyant par là relever la bassesse de votre origine !... Vraiment, en songeant que, plutôt que de vous réclamer de tous les patriotes et de tous les va-nu-pieds qui composent votre famille, vous préférez monter sur l'échafaud, afin de passer pour
un ci-devant, je ne puis m'empêcher de rire de bon cœur et de reconnaître que vous n'aurez pas volé le supplice qui vous attend.
Je ne puis dire la triste impression que me causa celte misérable et mesquine querelle dont je ne rapporte que le début et qui dura jusqu'au départ des condamnés.
Ces gens, qui, sous peu, devaient mourir d'une façon si horrible, se disputant a propos de titres plus ou moins vrais de noblesse, montraient l'humanité sous un triste aspect.
Il y avait a peu près une demi-heure que nous étions avec les prisonniers lors-
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que le geôlier vint nous avertir qu'il fallait nous retirer.
Les adieux de Maurice et de son oncle furent touchants : pour la première fois depuis son arrestation, le lieutenant criminel montra une lueur de faiblesse, et ne put retenir une larme en prononçant le nom de sa femme et de sa fille !
— Adieu, monsieur, me dit-il en m'embrassant , que Dieu reconnaisse par le bonheur de votre vie la générosité et la noble pitié que vous m'avez montrées, et l'un de mes vœux les plus ardents sera accompli !
Je ne cacherai pas que, sentant ma fer-
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mêlé faiblir, je n'eus que la force de m 'enfuir sans répondre.
Nous trouvâmes en sortant la plus grande partie des habitants de la petite ville de Sauve réunis devant la porte de la prison et attendant le départ des condamnés pour les voir passer. Nous nous joignîmes a eux. Déjà les deux voitures attribuées a ce transport étaient arrivées, déjà la moitié de l'escorte caracolait a cheval, lorsque le geôlier sortit d'un air effaré, et, s'adressant a la foule :
— Y a-t-il un médecin? demanda-t-il a haute voix. Un misérable ci-devant, afin d'éviter le supplice qu'il a mérité, vient de s'enfoncer un couteau dans la poitrine!
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A ces paroles, une poignante émotion me saisit au cœur; je regardai llaurice, et je devinai a la pâleur extrême et a l'égarement de son regard que la même pensée venait de se présenter en même temps a mon esprit et au sien.