‹ Les étapes d'un volontaire (volume 5)Chapitre 7 sur 10 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Que l'on juge combien mon émotion augmenta encore, lorsque j'entendis partir tout a coup, derrière moi, un de ces cris tellement déchirants que l'on ne peut les traduire avec la plume — un de ces

cris que la douleur, atteignant aux limites de la folie, peut seul trouver — et quand, en me retournant, je vis madame de N***, que sa fille soutenait dans ses bras.

— Ma tante ! Vous ici ! s'écria Maurice en apercevant la malheureuse femme et en se précipitant a son secours. Au nom du ciel ! calmez-vous !...

— N*** est mort! dit l'infortunée d'une voix sourde et sans que rien indiquât en elle qu'elle eût reconnu son neveu. Laissez-moi mourir!... Je veux le rejoindre!... c'est mon devoir!...

Madame de N*"""^ resta alors pendant quelques instants dans une immobilité ef-

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frayante; puis, poussant enfin un nouveau cri, elle tomba dans une épouvantable crise de nerfs.

Je dois rendre cette justice aux habitants de Sauve qu'ils se montrèrent excellents et pleins de pitié pour la pauvre victime; ils offrirent a Tenvi leurs services a Maurice et Taidèrent avec empressement a transporter sa tante dans une maison voisine.

Pendant que cette scène de désolation avait lieu au dehors, un médecin était entré dans la prison pour tacher de conserver a l'échafaud, le ci-devant qui venait de tenter de s'y soustraire par une mort volontaire.

Au moment où TEseulape de province passait le]seuil de la maison de r éclusion je le saisis par le revers de son habit, et lui demandai avec une impérieuse vivacité quel était le prisonnier qui avait voulu se suicider, et s'il avait réussi.

— Je ne le connais pas personnellement, me répondit-il, c'est un homme vêtu de noir et âgé d'environ quarante ans ; il vient d'entrer dans l'agonie et n'a pas plus de cinq minutes à \i\re ! Ses compagnons sont consternés ; il n'y a qu'une vieille pimbêche, ridiculement attifée, que ce spectacle semble n'avoir nullement impressionnée. Elle ne fait que lever les épaules d'un air de pi lié et répéter sur le même ton :

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— Monsieur aura eu peur de retrouver, ce qui eût pu compromettre sa noblesse, quelque cousin-germain parmi les aides chargés de son exécution ! Voila pourquoi il s'est si bravement transpercé !

— Mais alors m'écriai-je sans lâcher le revers de l'habit du médecin, ce n'est donc pas le citoyen N*** qui s'est suicidé?

— Mais nullement, me répondit-il, je connais personnellement le citoyen N*** que je viens en effet d'apercevoir parmi les reclus, c'est un homme de grand cœur, qui ne craint pas l'échafaud et que sa religion empêcherait au reste d'attentar à ses jours.

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— Merci, m'écriai-je en abandonnant le médecin, et en me lançant comme un fou dans la direction de la maison oîi Maurice venait de transporter sa tante.

— ' Maurice, dis-je en arrivant, ce n'est pas ton oncle qui s'est tué !... je te jure sur l'honneur que je ne cherche pas a te tromper, ton oncle se porte bien.

Prodige de tendresse, que je raconte parce que je l'ai vu, mais que je ne mé charge pas d'expliquer : madame de N*** qui, au moment où je prononçai ces paroles, était toujours en proie a une de ces crises nerveuses qui suffisent pour ébranler la raison la plus forte; madame de N*** qui se'tordait sur sa couche de douleur^ et

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quecinqhomines robustes élaientpresqu'insuffisants a contenir pour l'empêcher de se briser la tête contre les murs ; madame de N***5 dis-je, dès que j'eus annoncé a Maurice que le suicidé n'était pas son oncle, se calma comme par enchantement, retrouva la raison, la parole, et me demanda d'une voix fort intelligible, quoique encore un peu tremblante, si j'étais bien assuré de ne pas me tromper.

Sur ma réponse alTirmative, la malheureuse se leva vivement et se dirigea vers la porte en disant qu'on la laissât sortir si on ne voulait pas la tuer, car elle avait besoin de voir son mari.

Madame N***, soutenue par Maurice, se

dirigeait vers la prison, lorsque je la rejoignis.

— Madame, lui dis-je, ne vous désespérez pas d'avance, et veuillez m'attendre: je cours chez le président du comité de sûreté publique chercher un laisser-passer qui vous donnera accès dans la maison de réclusion.

— C'est inutile, interrompit un des assistants, voici les prisonniers qui sortent pour remonter en voiture.

En effet, un mouvement qui s'opéra aussitôt dans la foule vint confirmer ce propos, et quelques secondes plus tard nous

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vîmes apparaître au milieu d'une haie de

gendarmes les victimes vouées a Fouquier-Tin ville.

— Mon ami ! s'écria madame de N***qui5 en apercevant son mari, repoussa tous ceux qui l'entouraient, ainsi que Maurice 5 qui essayait en vain de la retenir, et se précipita avec une sauvage énergie vers celui qu'elle était habituée depuis tant d'années a respecter et à aimer.

Hélas ! cet élan du cœur, qui eût désarmé la rage de tigres, ne put rien sur l'inflexible consigne : les gendarmes saisirent brutalement la malheureuse femme

et rempêchèrent d'arriver jusqu'à son époux.

— Que diable ! lui dit l'un d'eux, si tu fais de telles façons parce que l'on emmène ton citoyen, a quelles extravagances te livreras-lu donc le jour où on lui coupera le col ?...

— Mais mon mari sera donc condamné a mort ! s'écria madame N^*"^ en chancelant.

— Parbleu ! reprit le gendarme, croistu bonnement que la République s'amuse à héberger et à payer le transport des conspirateurs pour rien du tout? Fou-

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quier-Tinville est un gaillard qui ne fait pas crédit ! Avec lui, il faut payer comptant.

Je suis persuadé que, si le gendarme eût pu se douter du terrible effet que devait produire sa brutale réponse, il se fût tû ; mais, habitué aux scènes de désolation, et regardant sans doute comme la chose la plus insignifiante du monde une exécution a mort, il ignorait qu'il est des paroles qui tuent aussi bien que la hache du bourreau.

Madame de N**"", a cette révélation, qui la frappait comme un coup de foudre, car jusqu'alors elle n'avait pas cru

son mari en danger, madame de N*'"'', VI u

dis-je, s'affaissa douceuient et resta privée de sentiment entre les bras de Maurice.

Jamais je n'oublierai l'expression de fureur sublime que refléta le visage de l'exlieutenant criminel, lorsqu'il vit tomber sa femme ; l'éclair qui brilla alors dans le regard de cet homme, ordinairement si calme et si digne, fit reculer les gendarmes ; si N*"* eût pu, en ce moment, s'emparer d'une arme, je suis intimement persuadé qu'il eût mis en fuite les vingt soldats qui Tentouraient.

Toutefois, comprenant probablement son impuissance et ne voulant pas compromettre inutilement son caractère^ N

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reprit presque aussitôt l'air calme et digne qui ne l'abandonnait jamais, et ses jeux se levèrent vers le ciel avec une indéfinissable expression de résignation douloureuse.

^— Allons, en route! s'écria l'officier de gendarmerie qui commandait l'escorte et qui, la veille, s'était montré si humain envers l'ex-lieutenant criminel, lorsqu'il avait procédé a son arrestation.

L'appel aes prisonniers, qui déjà avait été fait a leur sortie de prison, se renouvela| lorsqu'ils montèrent dans les voitures.

— La citoyenne A. R*** ! dit Tofficier après avoir crié une dizaine de noms.

Personne ne répondit.

— La citoyenne A. R*'''' ! répéta ie lieutenant avec un commencement d'inquiétude, car il craignait qu'un des accusés confiés a sa ^rarde ne se fut évadé. Le même silence continua de régner dans les rangs des prisonniers.

— Eli bien! quoi, personne ne répond ! continua l'ofTicier en pâlissant. Mais je suis fou de m'inquiéter ! coniinua-til, ma liste porte les noms de quatre

femmes, et je vois quatre femmes ici

C'est du mauvais vouloir et pas autre chose !

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— Mais vous ne m'avez pas appelée, moi! monsieur le gendarme ! dit la vieille marquise dont j'ai déjà parlé.

— Je ne vous ai pas appelée ? Comment vous nommez-vous donc?

— Je me nomme la marquise A. de R*** de Y***5 et non la citoyenne A.

R***5 tout court. Vous comprenez qu'il est des insultes que l'on ne peut accepter!...

— Vieille folle! murmura l'officier en haussant les épaules. Allons, en ypi^ lure î

— Du tout, gendarme, je ne veux: pas monter en voiture.,. J'ai protesté dès le moment où l'on est venu m'arrêter, et je continuerai de protester tout le long de la route. Je ne reconnais pas a vos messieurs PiObespierre le droit de faire appréhender au corps, au nom de la République — une association illicite de voleurs et d'assassins — une femme noble à douze quatre quartiers... Ma tête vous appartient, mais non pas mon honneur, vous me conduirez a réchafaud,je le sais, mais mon devoir est, je vous le répète, de protester, et je proteste.

— Soit, la vieille, proteste tant que tu voudras; seulement, dépêche-toi de

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monter en voiture, ou je vais me fâcher.

— Ma volonté est de rester, et me considérant en droit, sinon en fait, comme libre, puisque je suis illégalement arrêtée, je ne monterai pas en voitftre, répondit la vieille marquise avec une résolution comique.

— Une faut pas vous étonner, mon lieutenant, dit le brigadier de gendarmerie, depuis trois jours que j'accompagne ces conspirateurs, cette vieille fée Carabosse n'a pas manqué une seule fois de jouer la même comédie. Nous devons tous les jours la porter de force.

2lG LES ÉTAPES

— Eh bien ! faites aujourd'hui comme tous les jours, répondit le lieutenant.

Trois ou quatre gendarmes s'élancèrent aussitôt vers la marquise, mais la vieille femme, sortant de dessous sa mante un couteau ensanglanté — celui-là même avec lequel le fils de l'ex: - tondeur de draps avait accompli son suicide, — s'appuya contre la portière et se mit en défense.

A ce coup de théâtre les gendarmos restèrent immobiles; il y avait un tel ridicule mêlé a un tel danger à lutter avec cette vieille femme, qu'ils ne savaient quelle conduite tenir.

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— Lieutenant, dit l'un d'eux en riant, faut-il que j'aille chercher un renfort d'artillerie? Nous ne viendrions jamais a bout, sans canon, de cette Jeanne d'Arc centenaire !

— Vraiment, j'ai tort de vous menacer, dit alors la marquise de A. R***; en y réfléchissant, j'aime mieux me servir de

cette arme contre moi-même! Que

l'un de vous fasse un pas vers moi, et je me plonge ce couteau dans le cœur!...

Jusqu'alors le lieutenant n'avait pu, malgré l'impatience que lui causait l'entêtement de la vieille, s'empêcher de rire de cette héroï(jue défense, iiims à celle me-.

nace de sa prisonnière, il se troubla sérieusement.

— Il ne manquerait plus que cela pour m'achever, murmura-t-il entre ses dents.

Deux prisonniers qui se déroberaient, par la mort, a l'échafaud! je serais perdu! Voyons, madame la marquise, continua-til en essayant de se rendre favorable, par cette concession, l'esprit de la prisonnière, que désirez-vous? qu'exigez-vous?

Je suis tout prêt, en tant que mon devoir ne s'y opposera pas, à vous accorder toutes les commodités possibles. Parlez

La marquise allait répondre, quand un gendarme, qui s'était glissé derrière la

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voilure, lui jeta une couverture sur la tê e ; puis, se précipitaut vers elle, la saisit a bras le corps avant qu'elle pût se servir de son arme.

De grands éclats de rire retentirent dans la foule ; le fait est que, si cet épisode burlesque fût arrivé avant l'évanouissement de l'infortunée madame de N***, il m'eût été difficile de ne pas prendre part a la gaîté qu'il provoqua.

— Cela m'est bien égal, d'être vaincue, s'écria la marquise pendant qu'on la hissait en voiture. Je n'ai cédé qu'a la force, et l'honneur du principe est sauvé !

Je proteste toujours contre la République !

Déjà la foule s'écartait pour livrer passage au tunèbre convoi, lorsqu'un nouvel incident vint en arrêter encore le départ. Ln garçon d'écurie, monté a poil sur un cheval poussif, s'avança vers le lieutenant et lui dit quelques mots a voix basse.

— Es-tu fou? s'écria l'officier. Quoi ! tu te figures que je m'en vais faire dételer mes voitures pour t'en livrer les chevaux!...

— Mais, lieutenant, il n'y a pas à balancer ; il s'agit du secrétaire-général et intime du représentant de Marseille, du citoyen Jouveau. Or, tu dois savoir qu'il a le bras louii, le citoyen !... En deux traits;

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de plume, tl te mettrait a pied, et avec un mot de plus, il te ferait conduire en lieu de sûreté par tes propres soldats!... Faut donc pas me refuser avec tant d'empressement et sans réfléchir...

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