‹ Les étapes d'un volontaire (volume 5)Chapitre 9 sur 10 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Maurice, que je trouvai a l'auberge, ou il m'allendait, ne put retenir une exclamation de désespoir en apprenant les exigences de mon cousin.

— Mon oncle et moi, en réunissant nos bourses, nous ne pouvons disposer de plus de cent louis, me dit-il. Si ce Curtius nous accordait vingt-quatre heures!

•— Hélas! Curtius doit repartir tout a l'heure !

— Oh ! s'écria Maurice, toucher de si près à la réussite, tenir l'existence de mon oncle entre les mains et le laisser mourir!..^ Non, cela n'est pas possible! lion ami, mon frère, conduisez-moi, je vous en supplie, près de votre cousin.

— Je le veux bien, mais je doute que vous obteniez de lui la moindre concession^ répoudis-je au jeune homme eu pas-

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sant mon bras sous le sien: n'importe, allons !

Nous trouvâmes, Maurice et moi, en arrivant, l'illustre Curtius occupé a écrire. En nous voyant entrer il se contenta de nous adresser un léger signe de tête et continua son travail sans se déranger et sans s'inquiéter davantage de notre présence.

Enfin, repoussant après cinq minutes son fauteuil de la table devant laquelle il était assis :

— Qu'y a-t-il pour votre service, ci-

toyens, nous demanda-t-il d'un air glacial.

— Citoyeuj lui répond is-je en prenant un Ion officiel, ce jeune homme que je te présente est le neveu de l'ex-lieutenant criminel de N*** actuellement arrêté...

— Comme le seront bientôt tous les ennemis de la République, dit Jouveau en achevant ma phrase a sa guise. Eh bien! en quoi cette arrestation me concerne-telle?

— En ce que tu m'as fait espérer, citoyen, continuai-je, la mise en liberté de ce lieuteiiant criminel si, après avoir cxa-

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miné les charges qui pèsent sur lui, tu le trouves innocent du crime dont il est accusé.

— Pai examiné le dossier de ce prévenu, dit lentement Curtius, et je sais à quoi m'en tenir sur son compte.

— Alors mon oncle est sauvé! s'écria Maurice avec élan.

— Vous croyez? répondit Curtius d'un air narquois. Jeune homme, vous parlez fort légèrement de choses bien graves.

Craignant qu'une imprudente exclamation de Maurice ne vînt faire échouer la VI n

négociation entamée, et jugeant qu'il n'y avait pas une minute a perdreje me hâtai de prendre la parole.

— Curtius, dis-je a mon cousin, le citoyen Maurice s'engage sur l'honneur a ne jamais révéler ou laisser transpirer un mot de la conversation que nous avons en ce moment, quel qu'en soit le résultat. Ainsi, parlons peu, mais parlons bien.

Jouveau, sans me répondre, fixa Maurice d'un regard scrutateur, puis, tout a coup, et brusquement:

— Quel âge avez-vous, jeune homme?

lui demanda-t-il.

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— Vingt-deux ans, citoyen.

— A cet âge, lorsqu'on regarde bien en face, comme vous le faites, ceux à qui l'on parle, et que l'on n'est pas entré dans la carrière politique, on sait encore respecter sa parole, reprit Jouveau. — Je puis donc compter sur la vôtre, si vous voulez l'enûaûer.

— Sur mon honneur , monsieur , dit alors Maurice avec dignité, je ne révélerai ou ne laisserai jamais transpirer un mot de celle conversation , dut même cette révélation ou ce mot me sauver la vie.

— C'est bon, reprit Curtius on clian*

géant de ton. Eli bien, alors, jeune homme, comptez-moi, sur le champ, vingt-cinq louis en or, donnez cinq cents livres a ce brave adjudant, qui nous a aidé à faire connaissance, et, dans une heure, votre oncle sera libre.

— Citoyen, il m'est impossible de satisfaire a l'instant même aux conditions que vous m'imposez ; mais si vous voulez bien m'accorder un répit de vingt-quatre heures, je vous jure que je vous remettrai, avant que ce temps soit écoulé, la somme que vous demandez !

— Vraiment, je ne devrais pas me laisser aller avec une telle facilité aux élans

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de mon cœur, dit Jouveau; mais votre physionomie me revient, et je me sens porté malgré moi a vous accorder votre demande. Ainsi , voila qui est convenu : d'ici à vingt-qualre heures vous m'apporterez vous-même, a l'endroit que je vous désignerai, mes vin^t-cinq louis, et vous remettrez a notre hrave adjudant ses cinq cents livres. A présent un dernier mo* : vous faites-vous fort d'obtenir des voisins de votre oncle un certificat collectif qui témoignera de son patriotisme? Cette formalité m'est indispensable, car elle met ma responsabilité a couvert.

-^ Tous ceux qui connaissent mon oncle l'aiment , l'estiment et sont prêts a ^ signer que jamais homme n'a porLéplus

loin que lui le respect de la loi. Je vous réponds de ce certificat. Mais quand verrai-] e mon oncle?

— Avant une heure. Tenez, voici un ordre d'élargissement signé en blanc par mon représentant; mettez-y le nom de votre oncle et portez- le à la prison.

Maurice se saisit, avec un empressement que le lecteur comprendra sans peine, de l'ordre d'élargissement, et s'en fut avec en courant.

— Si ce jeune homme était âgé de quatre ans de plus, je ne me serais pas fié a lui, me dit Jouveau. Je ne fais jamais d'affaires à crédit , qu'à coup sur ; mais a re-

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voir, cousin , il faut que je me remette en route. Embrassons -nous une dernière fois 5 et n'oublie point que tu as en moi un ami dévoué a la vie et a la mort , que tu trouveras toujours prêt a fobliger. Je serai de retour a 3Iarseille dans quatre jours; viens m'y rejoindre le plus tôt que tu pourras; je te garantis de beaux bénéfices.

Une fois que la cbai^e de poste qui emportait Jouveau eut disparu , je m'empressai de courir k la prison.

La première personne que je rencontrai fut l'ex-lieutenant criminel qui en sortait.

— Voici votre libérateur, mon oncle, lui dit Maurice d'un air froid et gêné, en me désignant a lui par un signe de tète.

M. de N**'', avec une vivacité dont je ne l'aurais pas cru capable, se jeta aussitôt à mon col et m'embrassa a plusieurs reprises.

— Ah ! (monsieur , me dit-il , fvous ne pouvez vous imaginer ce que j'ai souffert depuis hier... Croyant mon malheur inévitable, je ne voulus pas laisser éclater une douleur inutile et qui eût assombri encore davantage le sanglantîsouvenir que léguait ma mort a ceux que j'aime... Mais je souffrais à cette pensée d'abandonner ma fa-

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mille, oh ! je souffrais comme il n'est pas donné à la parole de l'exprimer.

L'excellent de N^'^^me quitta alors pour courir auprès de sa femme, déposée mourante, le lecteur doit s'en souvenir, dans une maison voisine de la prison.

— Restez un moment avec moi, je vous prie, monsieur, dis-je à Maurice en le voyant se disposer a suivre son oncle, j'ai a vous parler.

— Maurice, continuai-je en remarquant son indécision , un service rendu vous pèse-t-il donc à ce point que vous ne puissiez supporter la vue de l'homme qui a

été assez heureux pour vous veuir en aide? Dieu m'est témoio que je ne tiens aucunement a la reconnaissance de ceux que le hasard me met parfois a même d'obliger, et que mes reproches à votre égard ne me sont pas dictés par l'amour-propre. Seulement, Maurice, je vous estimais et votre ingratitude m'est douloureuse et pénible, en ce qu'elle m'arrache violemment une illusion. A présent, adieu ! nous ne nous connaissons plus.

— Mais permettez, monsieur, dit le jeune homme de plus en plus embarrassé, en me saisissant par le bras, vous ne pouvez vous éloi^i^ner ainsi !... Vous oubliez...

— Quoi donc? demandai-je en voyant Maurice hésiter et garder le silence.

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— Les cinq cents livres que je vous dois et que vous aviez bien voulu m'accorder vingt- quatre heures pour vous payer, me répondit-il d'une voix sourde et en baissant la tête.

— Les cinq cents livres que vous me devez! répétai-je en me sentant pâlir de colère. Ah! je comprends à présent et votre gêne et votre froideur vis-a-vis de moi ; vous m'avez pris pour un spéculateur de sang humain ! Vous avez cru que je m'étais associé à Curtius!... iMaurice, pour être tombé dans une pareille erreur, pour n'avoir pas compris qu'en affectant de me rendre complice d'un misérable, je n'avais en vue que le salut de votre oncle, il faut que vous n'ayez dans le cœur

ni i^raiideur, ni générosité, ni dévoûmeiit... Je vous plains... Adieu...

A mesure que je parlais, je voyais la rougeur de la lionte s'épaissir de plus eu plus sur le front du jeune homme; enfin, lorsque je lui dis adieu :

— Oh ! pardon , mon frère, s'écria-t-il en se précipitant a son tour dans mes hras, oh! pardon! Je suis, je l'avoue, un fou, un misérahle; d'avoir pu conceYoir une telle opinion de vous! Que voulez- • vous? Mon imagination a été tellement épouvantée par le cynisme de ce Curtius, qu'il n'y a pas a s'étonner que j'aie un moment, trompé par l'apparence de votre complicité, douté de votre désintéresse-

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ment. A quelles excuses, a quelles humiliations ordonnez-vous que je descende pour obtenir de vous mon pardon ? Parlez, j'obéirai.

Il y avait un tel regret dans la voix et dans la contenance du jeune homme, que je me contentai pour toute réponse de lui tendre la main.

La paix faite, nous nous empressâmes, Maurice et moi, de rejoindre M. de N^""*, que nous trouvâmes tout en pleurs, agenouillé aux pieds du lit où reposait sa pauvre femme.

— Eh bien! mon oncle? lui demanda Maurice avec anxiété.

— Hélas ! mon ami, lui i épondit-il d'une voix brisée par la douleur, c'eût été trop de bonheur de nous retrouver tous heureux ensemble !

— Ma tante serait-elle donc [en danger?

— Ecoute-la et frémis ! dit Tex-lieutenant-criminel, en étendant le doigt vers la malheureuse femme qui venait de se lever a moitié , et qui partant d'un éclat de rire strident et nerveux,. se mit a fredonner entre ses dents le Ça ira:

— Ma tante! ma tante! revenez a vous s'écria Maurice.

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— Elle ne t'entend pas, Maurice. Ne vois-tu pas que le souffle du malheur, en passant sur son intellii^ence, l'a desséchée, dit N^^^ en laissant jtomber sa tête sur sa poitrine. Ta tante n'appartient plus à ce monde que par la souffrance physique...

sa raison a disparu !

— Folle ! Ah! mon Dieu !

A celte révélation, qui me produisit une impression que je ne saurais rendre, j'allais prendre la main de Maurice pour l'en • traîner loin de ce douloureux spectacle, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit et qu'un homme vêtu de noir entra dans la pièce où nous nous trouvions : c'était un médeciyn.

Après s'être enquis des causes qui avaient produit la maladie de madame N^**, et lui avoir prescrit une potion calmante, le praticien se retira, je le suivis.

— Eh bien, docteur, lui dis-je, que pensez-vous de l'état de cette pauvre infortunée? Entrevojez-vous le mojen de la rappeler a la raison ?

— Si d'ici a demain la fièvre cérébrale ne se déclare pas, dans deux jours la citoyenne sera hors de danger, me répondit-il. Quant a cette folie apparente qui vous a si fort effrayé il n'y a pas a s'en inquiéter, c'est tout bonnement du délire.

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Je ne puis dire la joie que me causèrent; ces paroles ; et, eu eiïet, le docîeur ne se trompa il; "pas dans son pronostic, car le lendejiain madame N***, après une nuit assez calme, se réveilla, faible encore, mais complètement revenue à la raison ; seulement, il fallut user de grands ménagements pour lui apprendre la délivrance de son mari. Complètement rassuré sur le sort de cette intéressante famille, je pris le soir même congé de M. N*** et de Maurice, malgré les vives instances qu'ils firent pour me retenir, et je me remis en route.

Deux heures après mon départ de Sauve et après avoir parcouru un pays pierreux, aride et sec, j'atteignis le délicieux vallon

de Saint-Hippoljte. Une magnifique prairie et une forêt, pour ainsi dire, d'arbres fruitiers, que je traversai, me conduisirent à la vilJe.

L'aspect des rues de Saint-Hippolj te est frais, gai, riant, et j'aurais gardé un agréable souvenir de mon passage dans cette ville, sans une scène, fort commune a notre époque, a laquelle j'assisiai, je veux parler de la distribution de pain, nommée distribution d'étape, que l'on était en train de faire lorsque j'entrai a l'auberge. Rien de triste et de navrant comme cette longue file de gens des deux sexes et de tous les âges, qui, pâles de visage et exténués par les privations et par les fatigues, attendaient avec une résignation

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douloureuse et forcée la maigre pitance qui devait les empêcher de mourir de faim.

Jeunes petits-maîlres , vieux gentilshommes, marchandes de fruits, tanneurs, marquises, forgerons , etc., se pressaient et se coudoyaient dans ce long pêle-mêle afin de ne pas manquer a l'appel de leurs noms que le secrétaire de la commune appelait d'un air emphatique et comme s'il se fut agi de remettre a chaque citoyen un prix extraordinaire ou un gros lot gagné a une loterie.

L'officier municipal , armé d'un grand couteau et le corps ceint d'un tablier eu

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cuir, surveillait la pesée et divisait luimême les morceaux de pain.

. Ma feuille de route visée, et ayant soigneusement empaqueté dans mon sac les huit onces de pain que j'obtins pour ma ration , je me remis en route , et j'arrivai bientôl a Ganires.

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