CHAPITRE XX
En arrivant au quartier, j'appris une nouvelle qui la veille m'eût comblé de joie et qui, en ce moment, c'est-a-dire depuis que j'étais passé adjudant, me chagrina lieauçoup : les vçprc'^eulantSj arrê«
tant noire bataillon dans sa marche sur Toulon , venaient de décider que nous resterions a Avignon , qui manquait de troupes, jusqu'à l'arrivée de recrues que l'on attendait, et qui nous remplaceraient dans cette garnison.
On caserna donc les troupes, et je fus prendre, en compagnie d'Anselme, un billet de logement a la municipalité. On me désigna, pour y séjourner, la maison d'un nommé Marcotte.
— Connaissez-vous un citoyen de la ville du nom de Marcotte, et pourriez-vous m'indiquer sa demeure? demandai-je au premier bourgeois que je rencontrai en sortant de la municipalité.
— Il n'y a pas une personne de la ville
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qui ne connaisse le citoyen Marcotte, .me répondit le bourgeois ; sa famille est une des plus anciennes du pays : quant a lui, il a été premier sous-lieutenant dans les troupes du vice-légat gouverneur d'Avignon ! Auriez-vous un billet de logement pour demeurer chez lui ?
— Justement, j'ai ce billet.
— Eh bien, alors je vous en félicite : le citoyen Marcotte est un homme très généreux et très complaisant qui vous logera au mieux ; en outre , comme il reçoit beaucoup de monde, vous pouvez compter sur pas mal d'invitations a dîner...
— Alors, vive le citoyen Marcotte ! s'écria Anselme avec enthousiasme. Il me tarde de le connaître... hâtons le pas !..
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Grâce aux indications lournies par lo bouriicois, nous atteignîmes en quelques minutes la demeure de notre hôte futur. Sa maison avait un fort bon air, et pour peu que Tintérieur répondit a l'apparence du dehors, nous étions assurés de ne manquer de rien.
A peine venions-nous de frapper a la porte, qu'une jeune servante se présenta à la fenêtre, et, nous adressant la parole avec beaucoup d'honnêteté :
— Que désirez-vous 5 citoyens? nous demanda-t-elle.
— Le citoyen Marcotte, mon enfant !
— Attendez un peu, je vous prie, je vais,
l'avertir,
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La servante quitta alors la fenêtre et nous l'enlendimcs crier a plusieurs reprises, — monsieur, monsieur, voila des militaires qui demandent après vous !
— Il n'y est pas, dit-elle bientôt après en revenant; mais peut-être bien se trouve-t-il chez le voisin... Voyons..., que je l'appelle: Citoyen Marcotte! citoyen Marcotte ! s'écria alors la jeune servante.
— Tiens ! me dit Anselme a demi-voix ; il paraît que notre hôte est monsieur chez lui, et citoyen au dehors !
M. Marcotte, gros homme âgé de quarante-cinq a cinquante ans, au menton dénué de barbe, aux petits yeux rusés et a l'air doucereux , nous reçut avec une
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grande urbaiiilé, cl nous invita a dîner pour le jour même. Inutile d'ajouler qu'Anselme s'empressa d'accepter.
Nous nous trouvâmes a table une quinzaine de convives et la conversation ne tarda pas h tomber sur les événements politiques du jour; toutefois ce fut avec une circonspection extrême qu'on traita ce sujet brûlant.
Je remarquai bientôt que les convives qui semblaient tous très liés entre eux, suppléaient aux réticences de leur langage par des mots a double entente,des clignements d'yeux et de certains bochements de léte: ce manège, qui montrait la gène qu'inspirait notre présence et la méfiance dans laquelle on nous tenait, Anselme et moi,
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me déplut, et je résolus de la l'aire cesser.
— Messieurs, dis-je en profitant d'un moment de silence pour élever la voix, je vois a votre contenance embarrassée que ne connaissant ni mes sentiments, ni ceux démon compagnon, vous craignez de vous expliquer devant nous. Vous avez tort. Je suis avant tout républicain ; mais mon opinion, contrairement a celle des hommes qui nous gouvernent, est que la liberté de penser, de s'exprimer, et même d'agir, en tant bien entendu qu'on n'attaque pas les lois existantes , appartient a chacun , et doit être respectée de tous!... En dehors de cette manière de voir, je trouve encore que celui qui trahit les secrets de son hôte est un misérable indigne de toute excuse. A présent que je vous ai fait ma profession
de foi, taisez-vous ou parlez librement, selon votre bon plaisir, peu m'importe : je tenais seulement h ne pas reconnaître, par une contrainte gênante, l'iiospitalité que l'on nous accorde, à mon compagnon et a moi.
— Quant à moi, citoyens, ajouta Anselme, la politique est un sujet de conversation qui ne m'amuse jamais; de plus, je dois déclarer qu'une fois a table, je n'aime à causer qu'avec les plats. Le dîner de notre amphytrion est admirablement servi : que le Diable m'emporte si je prête la moindre attention a vos propos.
11 paraît que Anselme et moi mîmes un grand ton de sincérité dans notre déclaration, car les convives sortant peu à peu
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de leur rdserve, se mirent bientôt a nager en pleine réaction.
Le dîner se prolongeant, les têtes commencèrent a s'échauffer tellement que, lorsqu'on servit le dessert, la République n'existait plus.
Tout a coup , la porte de la salle a manger s'ouvrit avec violence, et la même domestique qui m'avait reçu lors de mon arrivée, se précipitant toute essoufflée au milieu de nous, s'écria d'une voix sourde et contenue :
— Messieurs, voici notre cousin qui monte l'escalier.
A cette annonce que je ne compris pas , les propos cessèrent subitement comme
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par enchanlemeiif , cl furent remplacés par un morne silence.
— Causons donc, messieurs, causons !
s'écria notre hôte ; car sans cela nous éveillerions les soupçons de mon cousin. Prenons le premier sujet venu... Causons de théâtre.
A peine M. Marcotte achevait-il de prononcer ces paroles, que la porte s'ouvrit une seconde fois , et qu'un nouveau venu entra. Je supposai que ce devait être le cousin annoncé et je le regardai avec attention.
En effet , l'accueil de notre hôte me prouva que je ne m'étais pas trompé.
— Eh ! honjour donc, cher cousin, s'é-
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cria-l-il eu lui serrant clialeureusement la main. Voila bien longtemps que l'on ne l'a vu ! Près de trois jours ! Ce n'est pas bien de négliger ainsi sa famille et ses amis!
— Que veux-tu, cousin ! les affaires de la République avant tout ! ma place de membre du comité de surveillance ne me laisse pas goûler un moment de repos !
— Il paraît que les infâmes conspirateurs s'agitent ?
— Toujours! mais malheur a eux, on les surveille...
— Tant mieux donc ; qu'on les incarcère! ils n'auront que ce qu'ils méritent! répondit notre hôte en affectant une
grande gaîté pour cacher son embarras.
Ma foi , lu arrives bien à propos, mauvais sujet, terrible séducteur, coulinua-t-il en changeant de conversation; nous parlons depuisuneheure de femmes et d'actrices..., cela rentre dans ta spécialité, invincible don Juan !
Ce compliment me parut flatter beaucoup le nouveau venu, qui se mit a sourire avec un air de fatuité et de modestie d'autant plus ridicule , qu'il présentait certes dans sa personne le type le plus absolu du laid que Ton puisse imaginer.
Je demanderai, au reste, la permission de consacrer quelques lignes à son portrait.
Le cousin de notre hôte pouvait avoir de
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quatre pieds huit pouces à cinq pieds au plus. Son corps maiii;re était surmonté d'une énorme léle , encadrée dans une épaisse clievelure d'un rouge a la nuance d'un ton cru et criard. Quant aux traits anguleux de son visage, ils présentaient une expression de basse méchanceté qui s'alliait , au reste , admirablement bien avec l'expression de fausseté de son regard inquiet et ne se fixant sur aucun objet. Il était impossible envoyant, même au premier abord, ce vilain personnage, de se tromper sur son compte : il devait présenter au moral un assemblage de vices en complète harmonie avec son physique. Ce fut au moins ainsi que je le jugeai.
L'avenir me prouva, ainsi que le verra
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bientôt le lecteur, que mon opinion était loin (l'être erronée; seulement, quelque désagréable et fàcbeuse impression que cet homme eût produit sur moi, je ne m'attendais pas a trouver en lui l'immense et profonde perversité que j'y découvris par la suite. Le cousin Marcotte présentait au reste un de ces types monstrueux, — trop fréquents pour l'honneur de l'humanité, — que produisit l'orage de 93.
Depuis le triomphe de la révolution, le cousin 3Iarcotte avait échangé ses prénoms d'Eugène. et d'Edouard contre ceux, de Carotte et de Pistache, tirés du nouveau calendrier républicain.
Enfin une carmagnole brune, toute souillée de taches, et un bonnet phrygien d'un rouge éclatant, lui composaient un
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irréprochable costuQie de sans-culotte : il était impossible, en l'apercevant, d'avoir un doute sur ses opinions.
Le citoyen Carotte-Pistache était 'doué d'une rare loquacité, qualité qui, dans sa carrière politique, avait dû lui être probablement d'une ^^rande utilité : aussi, a peine fut-il assis a table, qu'il s'empara du dé de la conversation et l'on n'entendit plus que lui.
Il commença d'abord par déblatérer contre les fédéralistes, chanta ensuite les louanges de la Montagne, et finit par tracer une rapide chronique scandaleuse des principales familles de la ville. Je remarquai que pas une femme ne trouva grâce a ses yeux : toutes, a l'entendre.
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avaient des torts plus ou moins graves a se reprocher.
— Ce que vous dites la n'est pas généreux, cousin! s'écria noire hôte en affectant de sourire ; car enfin , parmi toutes ces femmes que vous accusez d'avoir manqué a leurs devoirs, le crime de la plupart d'entre elles consiste tout bonnement a n'avoir pu rester insensibles a votre mérite. Vous vous parez de victimes, mauvais sujet!
Je vis, à son air railleur, que ce reproche llatlait fort agréablement l'amour-propre du petit monstre.
— Ma foi, répondit-il avec une rare impudence, il me serait impossiblede nier, car cela est trop connu, que je ne sois un se-
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ducteur. Seulement je Irouve que la verlu et la réputation des femmes ne sont pas des choses assez sacrées, pour qu'on ne puisse, après un bon dîner, les offrira ses amis en guise de dessert !
' — Prenez garde , cousin , en suivant ainsi l'exemple que vous ont légué vos devanciers Richelieu et Lauzuu, vous finirez par passer pour un aristocrate.
— Oh! quant a cela il n'y a pas de danger! mon patriotisme est trop apprécié pour que jamais l'on songe a me mettre au niveau de tous ces mui^uets de cour. Au reste, ma façon de procéder ne ressemble nullement a celle qu'employaient les Lauzun et les Richelieu ! Eux séduisaient par leurs mignardises ou par leurs prodigalités, taudis que moi je subjugue par la seule
force de mon carat Icie et de ma volonté!
Un sourire cruel et orgueilleux a la lois, dont le citoyen Pistache accompagna ces paroles, me fit penser que peut-être disait-il vrai, et me plongea dans un étonnement profond.
— Quoi ! dis-je tout bas a Anselme, serait-il possible que ce monstre hideux ait jamais pu attirer l'attention d'une femme, être aimé? Triste et curieuse époque que la nôtre, ou l'on ne sait plus discerner le beau du laid, le crime de la vertu !...
— Ce Pistache, me repondit Anselme sur le même ton , me semble un drôle plein de perversité et de profondeur. Je n'ai pas été moine pendant dix ans de ma vie, sans me connaître un peu en h}po-
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crisie et en impudence; el bien, je t'assure que ce rougeaud est un passé-maître coquin qui mérite d'être étudié. Et , j'y pense, pourquoi, toi qui prends des notes chaque jour sur les événements dont tu es témoin, et qui comptes écrire plus tard l'histoire intime de notre temps, ne te lierais-tu pas M'àmilié avec ce Pislache?...
Je suis persuadé que tu trouverais en lui un curieux sujet d'analyse et qu'il te fournirait de quoi remplir plusieurs pages de ton carnet.
— Es-tu fou ! Comment oses-tu me conseiller sérieusement une pareille amitié?
Un homne qui m'inspire a la première
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\ue un scnlimcnl d'aversion et de dégoût tellement profond que.,.
— Laisse-moi donc tranquille avec tes antipathies , dit Anselme en m'interrompant. Si par le temps actuel on ne fréquentait que les gens honorables et que l'on estime, on courrait risque de vivre aussi solitaire qu'un ours dans sa tanière. 11 faut savoir, en ayant l'air de prendre les hommes pour ce qu'ils se donnent , ne les accepter que pour ce qu'ils valent.
— Au fait , tu as raison ! Puisque le hasard m'a mis un uniforme sur le dos et lancé a travers la Lrancc, j'aurais bien tort de refuser les occasions de distraction et d'étude qui se présentent à moi. Grâce à
ma posilion de nomade, je n'ai pas non plus a craindre la conlinualion d'une liaison légèrement formée. Accepté le Pistache !