‹ Les étapes d'un volontaireChapitre 11 sur 23 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Une fois ma résolution prise, j'adressai plusieurs fois la parole a mon futur ami. Cette condescendance de ma part sembla le flatter d'autant plus qu'il m'avait vu — car je suis d'un caractère assez taciturne

n cl concentré — garder jusqu'alors un silence obstiné envers les autres convives.

— Citoyen, me dit-il, lorsque nous quittâmes la table, j'espère, si ton bataillon reste quelque temps en garnison dans la ville, que nous nous verrons souvent. Tu as peu parlé pendant le repas, mais tout ce que tu as dit m'a paru frappé au coin du patriotisme : il est évident pour moi que tu apprécies le nouvel état des choses, et ton épaulette me prouve aussi que tu sais retirer ton épingle du jeu ! il est impossible que nous ne nous entendions pas. Veuxtu venir demeurer chez moi ? Je te mènerai visiter la maison de détention qui se trouve justement placée, en ce moment, sous ma surveillance. 11 y a quelque chose b faire. Tu verras!

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— Qu'entends-tu 5 citoyen, par ces mots : « Quelque chose à faire? »

— Oh ! cela serait trop long a t' expliquer... Remettons cet entrelien a plus tard. Ne crains rien , tu ne perdras pas pour attendre...

Le citoyen Pistache, après m'avoir serré la main, se disposait a s'éloigner, lorsque se ravisant tout a coup :

— A propos , citoyen , me dit-il , j*oabliais que ma journée de demain est prise par une fête patriotique que nous devons donner à la ville. Remettons, si tu le veux, notre rendez-vous a après-demain.

— Je suis à tes ordres. Mais quelle est

cette fête qui doit avoir lieu demain? J e

n'en ai pas encore entendu parler ?

Il to

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— Je te crois sans peine, me répondit

mon ami Pislache, qui se mil a rire a gorge déployée, car celte fête est justement une surprise que nous ménageons à la ville. Oh! ne t'inquiète pas! elle débutera avec un tel éclat que tu n'as pas besoin d'être prévenu vingt-quatre heures a l'avance pour pouvoir y prendre part... Il y aura du plaisir pour tout le monde.

Je dois rendre cette justice aux convives de mon hôte, qu'après le départ du cousin Pistache , il n'y eut parmi eux qu'une voix sur son compte. C'était a qui flétrirait au mieux et sa personne et son caractère.

— Mon cher adjudant, me dit M. Marcotte en me tirant a l'écart, j'ai un service à vous demander?

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— Parlez, je suis à vos ordres.

— Je me suis aperçu, pendant le dîner, que mon cousin Pistache, séduit probablement par l'éclat de votre épaulette et fier de se lier avec un officier de la Piépublique, vous a comblé d'amitiés, et je ne doute nullement qu'il ne finisse par se lier avec vous ! Or , comme mon parent est fort curieux et très inconséquent, il vous accablera de questions sur mon intérieur et il pourrait, si vos réponses lais-< sent a désirer sous le rapport de mon patriotisme, me tracasser et me nuire considérablement. Faites-moi donc le plaisir, je vous en supplie, et croyez qu'en vous rendanl a ma prière vous acquerrez un

titre éternel a ma reconnaissance, faites-

* moi donc le plaisir de lui répondre que

jamais encore vous n'avez, jusqu'à ce jour, rencoiilré un patriote plus pur et plus exalté que moi ! que chaque soir, dans mon intimité, je regrette que la journée n'ait pas vu tomber plus de tcles sous le couteau de la guillotine, et que j'écume de fureur en entendant parler des nobles qui émigrent et des prêtres qui refusent le serment.

— Mais, dis-je a mon hôte, en l'interrompant, vous voulez donc passer pour un monstre aux yeux de votre cousin ?

— Vous ne connaissez pas encore mon cousin ! Les prétendues infamies que je vous prie de m'attribuer constituent des vertus a ses yeux! si j'ai le bonheur de parvenir a me faire prendre par lui pour aussi gredin que je me fais , je suis un

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homme sauvé? sinon, c'cst-a-dire s'il s'obstine a ne voir en moi qu'un honnête garçon, je cours le plus grand danger!

— Quoi ! vous croyez votre cousin capable de vous dénoncer?

— Lui! Ce qui m'étonne beaucoup, c'est qu'il ne l'ait pas fait encore. Une seule chose le retient et je rougis presque de l'avouer, c'est Famour qu'il ressent pour ma fille Clotilde. Pourtant s'il se trouvait quelque imprudent bavard qui lui donnât de mauvais renseignements sur mon compte et qu'il pût faire citer, pour déposer contre moi, devant le tribunal révolutionnaire, je suis certain qu'il ne laisserait pas échapper cette occasion de me perdre.

— C'est donc un vrai Bru lus que le citoyen Pis lâche!

— Hélas ! mon cher monsieur, Pislache était atteint de celle folie d'orgueil qui a poussé plusieurs personnages de Fanliquilé à déployer une sévérité qui, en frappant ceux qu'ils aimaient, retombait sur eux-mêmes, mais donnait au moins un grand retentissement a leur nom ; je lui pardonnerais presque sa férocité : ce qui rend Pistache inexcusable à mes yeux, c'est qu'il n'obéit qu'a l'envie et a la haine dont son cœur est plein ; que le patriotisme, dont il fait parade, n'esta ses yeux qu'un instrument et qu'une arme; qu'il se moque en |son for|inlérieur de la République et deviendrait demain réactionnaire aussi ardent qu'il est fougueux patriote

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aujourd'hui, si la royauté triomphait!..

Vous ne pouvez-vous douter jusqu'à quel point on le redoute dans la ville! Tout tremble devant lui ! Puis-je donc compter sur votre bonté pour me représenter a ses yeux..,

— Gomme un monstre! vous le pouvez!

Seulement prenez garde, il est capable de devenir jaloux de vous!... Mais sérieusement parlant, d'où vient donc cette haine qu'éprouve votre cousin pour la société ? aurait-il eu, avant la révolution, à se plaindre d'elle?

— Vous venez justement de mettre le doigt sur la plaie : le plus vif désir démon cousin, et le mot désir n'est pas assez fort ici, a toujours été de passer pour un séducteur. Or, avec ce physique que vous

lui connaissez, vous devez comprendre combien d'échecs et d'humiliations il a eu a subir! Voyant que ces prétentions ridicules étaient repoussées avec le dédain qu'elles méritaient, il finit bientôt par afficher un honteux cynisme qui ne tarda pas à le faire mettre au ban de la société. Voulant n'avoir pas l'air de céder — car son orgueil é^^ale son immoralité — devant cette réprobation universelle, il réunit alors autour de lui ce qu'Avignon renfermait d'hommes tarés, de créatures sans nom, et, grâce a sa fortune, qu'il dilapidait avec une sorle de rage furieuse, il lui fut enfin donné de devenir le héros de ce cercle immonde.

Toutefois, ses prodigalités insensées ne tardèrent pas a le réduire a la misère et à

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le replonger dans l'abandon. A bout de ressources, il rêvait probablement le suicide, lorsque arriva la révolution. Juf^ez quelle dut être sa joie. Il allait donc enfin pouvoir prendre sa revancbe sur cette société qui l'avait, a cause de sa bonleuse conduite, chassé de son sein ! Et quelle revanche!... Inutile d'ajouter que mon cousin devint, le premier avant tout le monde, un enragé patriote. Organisant des émeutes, dirigeant des pillages, haranguant du haut d'une borne la multitude aveuglée, il ne tarda pas a acquérir la prodigieuse popularité dont il jouitet dont il abuse encore aujourd'hui.

Depuis cette époque jusqu'à ce jour, Pistache, quoique ruiné, a trouvé moyen de mener une existence somptueuse.

Quelles sont les ressources dont il dispose? Je veux et je dois l'ignorer.

— Cependant, dis-je en interrompant mon hôte, ses vêtements misérables cl délabrés ne prouvent guère en faveur de sa richesse.

— Oh ! sa carmagnole toute tachée est un manteau dans lequel il se drape aux yeux du peuple pour faire croire a son austérité!... Vous èles jeune, adjudant; croyez-moi, ne vous laissez jamais prendre aux carmagnoles crasseuses et trouées.... elles ne recouvrent, la plupart du temps, que des voleurs enrichis.

— Savez-vousbien, mon hôte, qu'après le porlrait — et il me paraît sincère — que vous venez de tracer de votre cousin, il me sera dillicile de me lier avec lui.

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— Vous auriez tort de repousser ses avances, me dit vivement M. Marcotte.

Lés gens les plus honnêtes de la ville sont heureux, lorsque Pistache veut hien leur permettre de toucher sa main.

— Cela ne prouve qu'une chose, c'est que l'honnêteté ne marche pas toujours de pair avec le courage.

— Oui, je sais, ladjudant, qu'au premier

abord de telles flatteries envers de pareils misérables paraissent honteuses et condamnables ! Mais en y réfléchissant, comment voudriez-vous qu'il en fût autrement ? Les honnêtes gens, isolés, épars, sans une organisation qui les rallie, et manquant de cette discipline qui fait la force des sans-culottes, ne sont pas à même de pouvoir résister. Or, beaucoup

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de personnes mariées, qui ont des femmes a protéger, des enfants a soutenir, préfèrent encore descendre a ces lâchetés que de porter leur précieuse et utile existence sur l'échafaud... Tenez, je ne conçois pas que l'on puisse être républicain...

— Vous avez tort de confondre dans la môme haine, citoyen Marcotte, et la République et les hommes qui se servent de son nom pour satisfaire leurs passions et leurs fureurs, la déshonorent...

— Ah monsieur! me répondit alors en soupirant mon hôte, c'est que, voyez-vous dans le gouvernement par tous, et lorsqu'il suffit d'un caprice populaire pour porter une nullité ou une ambition au pouvoir, les honnêtes gens qui ne veulent pas promettre plus qu'ils ne peuvent tenir,

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sont toujours ccarlés en faveur de ceux qui flattent les passions des masses ignorantes !... En fait, si vous aimez la République, cela vous regarde, et je ne puis qu'y faire !

Le lendemain de cette conversation avec mon hôte, j'étais accoudé sur ma fenêtre, observant avec tristesse l'aspect morne et silencieux que présentait la ville d'Avignon, lorsqu'il me sembla entendre tout a coup retentir les sons lugubres du tocsin.

Je ne me trompais pas ! Bientôt des cris furieux vinrent se mêler aux accents du bronze, et je vis une multitude qui semblait en délire envahir les rues naguère si déserîes.

J'allais abandonner mon poste pour me rendre au quartier lorsqu'un singulier spectacle me retint cloué a ma fenêtre.

Au milieu de la foule, qui hurlait, s'élevait sur une table, que portaient plusieurs sans-culottes sur leurs épaules, une espèce de nain hideux qui, gambadant, criant et gesticulant comme un maniaque, semblait diriger le mouvement. Des cris d'enthousiasme accueillaient ses moindres paroles.

Cet homme était le citoyen Carotte- Pistache, mon nouvel ami !

— Eh bien ! me dit-il en passant devant la fenclre où je me tenais, et où il me reconnut, tu vois que je ne t'avais pas trompé hier en te promettant pour le lende-

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main une belle fête 1 Viens avec nous ! c'est l'ex-Bon-Dieu des ex-calollins qui paie les frais ! Nous allons joliment rire !

Aussi intrigué que surpris par l'apparition de cette avalanche populaire, je m'empressai d'endosser mon uniforme et de me rendre aii quartier, oii l'on pouvait avoir besoin de moi. Je trouvai la troupe en tenue de caserne, sans que rien m'annonçât qu'elle dût prendre les armes.

L'adjudant-major, que je rencontrai , m'aborda en riant.

— Eh bien , cher collègue , me dit-il , que pensez-vous de la fête ?

— J'ignore de quelle fête vous voulez parler I Quant a moi, ce que j'ai vu jusqu'à

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présent , ressemble à s'y nicpreiulre a une <5meule ou a une révolte !

— Vous vous êtes grossièrement trompé î C'est le peuple qui célèbre la fête de la Raison!

— Avec des hurlements furieux, et des trépignements dignes de fous? Permettezmoi de vous avouer que je ne comprends rien a ce que vous me dites.

— Eh! oui, on détruit les honteux et ridicules hochets avec lesquels le clergé s'est si longtemps joué de la crédulité et de la bonne foi de nos pères : en un mot , on pille les églises.

— Ah ! c'est la ce que vous appelez la fête de la Raison, vous?

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— Mettez , si vous voulez , le triomphe de la philosophie sur les préjugés ! Cela revient au même. Voulez-vous m'accompagner?

— Merci, j'ai quelques affaires a terminer. Je vous rejoindrai plus tard.

L'adjudant-major craignant sans doute de perdre un des détails de la belle cérémonie qui allait s'accomplir, d'après les ordres et sous la direction du citoyen Pistache-Carotte , s'empressa de me quitter pour y courir.

Je me disposais a retourner chez moi , lorsque j'aperçus Anselme qui débouchait à l'extrémité de la rue. En me voyant , il accourut à moi.

— Tu sais , Alexis j que je suis un bon il 11

r(^piihlicain, me dit-il \ivcmcnt, eh bien ! parole cVlionneiw* ! je regrette que tous ces porteurs de carmagnole n'aient pas une seule tèlc pour qu'il me fût permis de l'écraser d'un seul coup de poing ! Tu n'ignores pas que je bois, que je jure , que je sais prendre ma pari d'une orgie tout comme un autre et quejenesuispas d'une dévotion exagérée; eh bien, je ne puis l'exprimer la rage que j'éprouve en voyant toutes ces brutes féroces , détruire , en poussant des hurlements sauvages , des objets sacrés, que nous sommes ha])itués, depuis notre plus tendre enfance , a respecter et a vénérer ! Que diable ! puisqu'on n'entend parler que de liberté, on devrait bien laisser au moins aux braves gens celle d'adorer ce qu'ils veulent.

Quels sujets de plainte, tous ces ta-

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bleaux, ces saints, ces objets d'art qu'ils détruisent , ont-ils donc donnés a ces Vandales ? Au total, une é^iise est toujours une église, c'est-a-dire un endroit oîi de braves gens ont trouvé un adoucissement a leurs souffrances, en élevant leur âme a Dieu! Ne fut-elle sanctiûée que par ces prières, une église vaudra toujours mieux qu'un club, et l'image de la Vierge qu'un niveau égalitaire et un bonnet phrygien!

Anselme, en cet endroit de son discours, s'arrêta tout court, et gardant pendant quelques secondes le silence :

— Je ne conçois pas que j'aie pu parler aussi longtemps que je viens de le faire, reprit-il, cela ne m'est encore jamais arrivé I II faut que mon indignation soit bien

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grande !... Je ne puis t'exprimer le plaisir que j'éprouverais en ce moment-ci, à pouvoir assommer quelqu'un !.. Viens-tu avec moi?

— Où veux-tu aller, Anselme ?

— Chercher, avec une querelle, l'homme qui doit calmer mes nerfs ?

■ — C'est-a-dire l'inconnu que tu désires assommer !

— Au fait, et en y réHéchissant, il vaut mieux que tu ne m'accompagnes pas. D'abord parce que lu dois ne pas compromettre ton épaulelle par quelque mauvaise affaire... ensuite...

— Crois-tu donc que sachant a présent tes intentions belliqueuses, je consentirai

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a l'abandonner... Ce n'est pas la ce que nous nous sommes promis ! Allons, viens, je te suis !

Comme Anselme eût agi de même envers moi, en pareille circonstance , il trouva ma résolution toute naturelle , et ne songea pas à la combattre.

Toutefois pendant le trajet, il me répéta a plusieurs reprises, qu'il ferait tout son possible pour contenir son indignation et pour ne point traduire en action sa colère.

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