CHAPITRE XXII
Après cinq minutes de marche , nous fûmes arrêtés par une foule compacte qui encombrait les abords d'une église mise au pillage. Anselme, grâce a la remarquable puissance nausculaire et à l'in-
croyable saniifroid dont il était doué, ne songea pas un instant a retourner sur ses pas. Se plaçant devant moi . il se mit a jouer des coudes et des épaules avec une telle énergie, que la foule s'ouvrit aussitôt devant nous et nous livra un passage. Nous pénétrâmes bientôt dans l'enceinte sacrée.
Hélas ! jamais je n'oublierai le hideux el ignoble spectacle qui s'offrit alors a mes yeux.
Que l'on se figure des énergumènes en baillons et pris de boisson qui, le blasphème a la bouche et l'ivresse dans les yeux, se ruaient avec une fureur sacrilège contre l'autel, arrachaient et foulaient aux pieds, en poussant des cris rauques de triomphe, les ornements sacrés qui le
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décoraient, cl braillaient en chœur le funèbre: Ça ira^ ce chant d'assassins qui a accompagné l'ai^onie de tant de victimes!
D'auiros sans-culolles, armés de haches et porteurs d'échelles, arrachaient et précipitaient sur le sol les statues mutilées des saints nichés autour de l'église.
Quelques-un?, enfin, s'amusaient a briser a coups de pierre les vitraux peints des fenêtres en ogives!
C'était un bruit, un tumulte, une confusion sans nom, quelque chose de hideux et que l'on ne peut décrire.
— Voila ce qu'on appelle la fête de la Raison ! me dit Anselme.
Je demande à présent au lecleur la permission de passer sous silence les divers épisodes dont je fus témoin. A quoi bon montrer ces misérables,qui,grotesquement affublés de costumes sacerdotaux, parodiaient, assis dans un confessionnal dont ils avaient arraché la porte, une de ces scènes si intimes et si solennelles, où l'homme s'humilie en reconnaissant ses fautes, et se relève absous et purifié par le pardon ! A quoi bon, dis-je, retracer toutes ces infamies, tous ces sacrilèges? Il y a de ces horribles tableaux que la plume se refuse a reproduire!
Nous allions nous retirer , lorsqu'un sans-culotte dont le costume ou pour être plus exact, l'absence de costume justifiait certes la qualité, s'arrêta devant nous en brandissant un crucifix, et nous empê-
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chant de passer, nous força d'entendre un de ces discours inouïs que l'ii^norance la plus profonde unie au dévergondage le plus effréné , rend si communs de nos jours.
— Vive la liberté, la guillotine et la fraternité, dit-il en terminant , et en s'adressant particulièrement à Anselme. Embrassons-nous, citoyen !
Le sans-culotte, en parlant ainsi, voulut jeter ses bras autour du col de mon compagnon pour lui donner l'accolade ; mais Anselme, le repoussant avec une douceur et une modération qui m'étonnèrent:
— Je t'ai écouté sans l'interrompre, citoyen, lui dit-il tranquillement, parce qu'il
pouvait se l'aire que tu eusses quelque chose de sérieux et de sensé a me demander ou a m'apprendre. Tu n'as donc pas a ie plaindre de moi ? Quant a l'embrasser, comme je ne vois pas de quelle utilité cela serait ni pour toi ni pour moi , et que tu es affreusement malpropre, lu me permettras de refuser tout net et de continuer mon chemin.
— Tu es donc un aristocrate ? s'écria le sans-culotte furieux.
— Pas le moins du monde! Mais on n'a pas besoin, que je sache, d'être un aristocrate pour refuser de se salir au contact d'une outre de vin recouverte de boue !
— C'est comme ça que tu traites le
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peuple, canaille? Prends garde; si tu refuses de fralerniser avec moi, je te ferai accrocher a la lanterne !
— Il n'y a rien a répondre à cet argument fraternel, dit Anselme avec un air de soumission que je ne pus m'expliquer. Embrassons-nous donc puisque tu l'exiges !
Mon camarade, en parlant ainsi, tendit les bras au sans-culotte, qui , ravi d'avoir forcé un militaire a lui obéir, s'y précipita en criant: Vive la liberté !
— Prends donc garde! tu m'étouffes!...
murmura d'une voix étouffée, après une étreinte de quelques secondes, le sans- Culotte, dont le visage était devenu cra-^ moisi.
— Chacun a sa maoière d'embrasser , répondit Anselme, moi je mets de la conscience dans tout ce que je fais.
Quoique pas un muscle ne bougeât dans la physionomie d'Anselme , je compris toutefois, à l'éclair de son regard, qu'une immense colère grondait en lui ; j'eus peur !
— Voyons, camarade, dis-je en lui frappant doucement sur le bras , laisse Ta cet ivrogne, et viens avec moi : il me tarde de me retrouver hors de ce^tte église.
Anselme ne me répondit pas. Au reste, a ses yeux brillants et fixes, je compris qu'il avait complètement oublié ma présence ; que la fureur seule absorbait toutes ses facultés.
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Alors se passa une scène que, dussé-je vivre cent ans, je n'oublierai jamais, quoiqu'elle ne durât pas cependant plus de cinq a six secondes.
Anselme, les sourcils contractés, les narines gonflées, la lèvre supérieure relevée, sortit enfin de son immobilité de statue :
Par un geste lent, mais qui laissait deviner une force terrible, il serra le corps du sans-culotte contre sa poitrine ; puis l'élevant en l'air, il ouvrit tout a coup les bras et laissa retomber un cadavre inerte sur le sol!
Quant h moi, il me sembla lors de cette suprême étreinte , entendre comme un bruit d'os brisés ! Je ne puis exprimer l'émotion que je ressentais !
— Allons, cher ami, parlons, a présent, me dit alors Anselme du ton le plus paisible, mes nerfs vont beaucoup mieux!
Comme les trois quarts au moins des s:ens qui avaient envahi l'église étaient en proie a une ivresse complète, qu'un tohubohu sans nom régnait, je l'ai déjà dit, depuis l'autel jusqu'à la porte de sortie, personne ne fit la moLiidre attention à la chute du sans-culotte, et nous nous retirâmes sans être inquiét(fs.
— Vraiment, Anselme, disais-je un peu plus tard a mon comjiagnon, il me semble que tu as tué cet horame !...
— Je l'ignore, cher ami. J'ai serré le plus fort que j'ai pu, voila tout! Pourtant, a ne rien te cacher, j'ai cru sentir passer
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comme un léger souffle sur mon visage!
Oui, en y réfléchissant, le sans-culotte pourrait bien avoir rendu le dernier soupir! Eli bien ! franchement, si cela est, j'en suis ravi. Pourquoi diable voulait-il me faire accrocher a la lanterne?
Deux heures après cette conversation, une nouvelle scène de désordre mettait la ville entière en rumeur. Tous les gens qui avaient pillé les églises ayant apporté sur la grande place d'Avignon les produits de leurs dévastations, en avaient construit uii immense bûcher, auquel on devait, la nuit venue, mettre le feu !
En effet, à peine l'obscurité eut-elle remplacé le jour , qu'une grande clameur de joie retentit : c'était Tauto-da-fé qui commençait.
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Des retardataires qui arrivaient à chaque instant, cliarofc^s de butin, étaient accueillis avec enthousiasme par la foule, et entretenaient, en l'alimentant aVec ces nouvelles dépouilles , la violence du feu.
De même que je n'ai pas voulu, tout a l'heure, en rapportant le pillage de l'église , retracer tous les épisodes dont je fus témoin, de même je demanderai encore celte fois la permission de passer sous silence les excès qui signalèrent la fin de cette journée.
Il me serait pénible de rapporter les horribles plaisanteries que j'entendis pendant cette affreuse cérémonie : le lecteur les devinera aisément.
Anselme, qui depuis son épisode du
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baiser était redevenu plus calme , assista impassible , du moins en apparence , a toute cette démence populaire; une seule fois il me parut sur le point de sortir de son sangfroid, ce fut en voyant jeter dans le brasier ardent une statue dorée de saint Dominique.
Près de moi, se trouvait une vieille femme qui ne cessa , pendant tout le temps que dura ce long sacrilège , de pousser des cris de joie.
— Bravo ! brûle , saint Pierre ! brûle , saint Jacques! etc., etc., ~ disait-elle en frappant joyeusement ses mains les unes contre les autres, a mesure que l'un des saints qu'elle désignait était atteint par la flamme.
— Vous en voulez donc bien aux saints, citoyenne? lui dcniandai-je.
— Moi, citoyen 5 me répondit-elle en accompagnant ces paroles d'un regard haineux, je voudrais voir pendre tous les prêtres...
— Avez-vous donc jamais eu a vous plaindre d'eux?
— Pardi ! Ne m'ont-ils pas, dans le temps, retiré la pratique de plusieurs églises... car je suis blanchisseuse... sous le prétexte que je volais une partie du linge que Fou me confiait... Aussi , que l'on vienne me parler de religion !...
— Savez-vous quelle est cette femme ?
demandai-je quelques instants après à un
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bourgeois d'une apparence honnête et paisible, qui vint se placer a mes côtés, en lui désignant la blanchisseuse qui détestait tellement le clergé.
— Oui, citoyen, me répondit-il , je la connais d'autant mieux que je l'ai employée pendant assez longtemps.
— Est-ce une honnête femme?
— Je n'en connais pas , au contraire , de plus voleuse! me répondit-il en baissant la voix; j'ai été obligé de la renvoyer.
— Pardi, c'est toujours la même histoire, me dit Anselme. Quand des patriotes crient trop fort, on peut être certain qu'ils ont. une vengeance à exercer ou bien une infamie k cacher : les vrais et
honnêtes républicains comme toi et moi se taisent !
Nous allions nous retirer, lorsque le bruit produit par une dispute qui avait lieu près de nous, attira notre attention a Anselme et a moi.
— Allons donc voir ce qui se passe la ! me dit-il.
C'était une jeune fille , pauvrement vêtue , mais d'une grande beauté , qui, pâle comme une morte, et tellement émue qu'elle ne pouvait parler , était en butte aux menaces de quelques mégères. Un homme d'un extérieur assez comme il faut, quoiqu'il fut revêtu d'une carmagnole crasseuse, prenait sa défense avec
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plus d'ardeur que de succès lorsque nous arrivâmes !
— lié! silence, les commères! s'écria Anselme d'une voix qui domina le bruit de la dispute , ainsi que le fracas du canon l'emporte sur le pétillement de la fusil- *lade. Silence! et expliquons -nous doucement! Pourquoi vous acharnez-vous toutes ainsi après cette jeunesse? Voyons , qu'avez-vous a lui reprocher? qu'a-t-elle fait?
— Ce qu'elle a fait, s'écria une des mégères 5 elle a soustrait un de ces hochets d'église dont les bons patriotes font justice en ce moment.
— Est-ce vrai? citoyenne, demanda Anselme a la jeune fille.
18i .LES ÉTAPES
— Oui , citoyen , répondit-elle d'une voix presque inintelligible, c'est vrai!
— Cet objet a-l-il une certaine valeur?
— Le voici, dit la pauvre enfant, qui nous montra une petite relique.
— Mais cela ne vaut pas cinq sous ! s'écria Anselme eu se retournant vers les commères. Quel mal y a-t-il à ce que la citoyenne se soit emparée de ce chiffon ?
— Nous ne prétendons pas que cette action constitue un mal, reprit la commère ; mais nous y voyons une désobéissance aux volontés du peuple, en même temps qu'un acte de superstition qu'on ne peut souffrir! Que la citoyenne nous apprenne
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quel est le motif qui l'a poussée a agir comme elle l'a fait; puis qu'elle foule celle relique a ses pieds, et nous la laisserons tranquille.
— J'ai ramassé cette relique pour la soustraire aux outrages de la foule, répondit la jeune fille en élevant la voix ; quant "a commettre le sacrilège que l'on me demande. . . j'aimerais mieux mourir !
Il y avait une telle dignité dans le ton de cette réponse, que je me senlis tout attendri.
— Allons! s'écria Anselme, voila bien du temps de perdu pour une bagatelle, les danses commencent , qui me donne la main?
En effet, des rondes bruyantes venaient de se former autour de la place, a la lueur du bûcher en flamme.
Anselme saisit les deux harpies qui semblaient les plus acharnées après la jeune fille et les faisant tournoyer avec une force irrésistible , il organisa une ronde en vingt fois moins de temps certes que je n'en mets ici a raconter le fait.
— Mademoiselle, dis-je alors a la jeune fille qui avait si courageusement sauvé la relique au prix de sa vie, voulez-vous me permettre de vous escorter jusqu'à la porte de votre maison ; car, par le temps d'orgie qui court ce soir, il serait jmprudent à vous de traverser seule la ville.
— Merci, monsieur, me répondit-elle
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en rougissant ; j'ai avec moi un compagnon.
La jeune fille me désigna alors l'homme a la carmagnole crasseuse et a l'air comme il faut, qne nous avions vu prendre sa défense, et qui, surun signe qu'elle lui fit alors, s'empressa de s'approcher et lui offrit son bras.
J'allais m'éloigner en voyant que la jolie enfant n'avait pas besoin de moi, lorsque tout à coup son compagnon poussa une exclamation de terreur, et laissant retomber son bras, qu'il tenait déjà, il parut vouloir prendre la fuite.
Regardant devant moi pour savoir quelle pouvait être la cause de cette effroi si subit, j'aperçus le héros de la fête, mon