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CHAPITRE XXIII

Le citoyen Carolte-Pistache passa son bras dans le mien, et il me fut facile de m'apercevoir, a la pesanteur et a l'irrégularité de sa marche, qu'il était en proie a une vive excitation bachique : je me ré-

jouis intérieurement de cette découverte, qui me promettait une plus grande franchise de sa part !

L'appartement occupé par le citoyen Pistache était situé dans une des plus vieilles maisons et l'une des rues les moins fréquentées d'Avignon.

— Vraiment, citoyen, lui dis-je, après avoir gravi , non sans peine , l'escalier somhre, tortueux et étroit qui conduisait a sa tannicre, je m'étonne qu'un des élus du peuple puisse loger dans un semhlable taudis.

— Que tu es jeune! s'écria-t-il en éclatant de rire. Tu ne connais donc rien à la vie?

— Pourquoi dis-tu cela?

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— Parce que si tu possédais la moindre ex-périence des hommes et des choses, tu saurais qu'ici-bas l'on ne ju^^e presque jamais que d'après l'apparence, et que lu ne t'étonnerais pas alors de me voir demeurer dans un pareil chenil.

— Je ne te comprends pas !

— Quoi, tu ne comprends pas que ma profession étant celle de patriote , et que mon crédit ne s'appujant que sur la guerre que je fais aux classes heureuses de la société, dont le luxe est envié par les pauvres, je serais perdu demain si je me laissais entraîner h suivre l'exemple de ceux que je combats! Que penserait de moi la foule, en m'en tendant prêcher du haut d'un somptueux balcon l'égalité des conditions et le partage des biens? que je

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suis un hypocrite ambitieux et un traître! Non, je ne suis pas si simple ! Pour donner de l'autorité a ma parole, je dois avant tout passer moi-même pour une victime!

Il faut que le peuple croie qu'en défendant ses droits je défends les miens; qu'en exécutant ses vengeances je me venge aussi; en un mot, que nos intérêts sont semblables et communs : de la vient seulement la confiance que je lui inspire. Ce logement, si sombre et si délabré, dont l'apparence misérable et glacée t'effraie, me sert donc a dissimuler ma vie secrète et mes goûts intimes, de même que le manteau troué de Diogène lui servait a cacher son orgueil. Au reste, rassure-toi ! Malgré ses murs lézardés, ses carreaux brisés, ses fenêtres étroites et sombres, mon logement n'est pas aussi dénué de toutes res-

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sources qu'il en a l'air. Regarde un peu mon cabinet de travail, réduit mystérieux où personne — je parle des patriotes — ne pénètre. ïu conviendras sans doute que c'est un endroit convenable pour la rêverie.

Le citoyen Pistache , en parlant ainsi , poussa un ressort caché dans la muraille : une porte, dont je n'aurais jamais soupçonné l'existence, tant elle était adroitement encaissée dans une vieille boiserie, s'ouvrit aussitôt, et j'aperçus un spectacle auquel, certes, j'étais loin de m'attendre, c'est-à-dire le boudoir le plus coquet que l'on puisse imaginer, et digne en tout point de la plus fastueuse petite maison d'un ci-devant.

Une lampe d'albâtre suspendue au pla-

fond projetait sur un riche ameublement de velours, disposé avec un goûl parfait, une lueur douce et tendre, qui donnait un suprême cachet d'élégance a ce mystérieux redro.

— Tu vois, me dit le citoyen Pistache, après avoir joui pendant quelque temps de mon élonnement, que je ne suis pas aussi misérable et aussi a plaindre que tu voulais bien le croire. Buvons a la santé de mes amours!

Le membre du comité révolutionnaire retira alors d'une magnifique armoire, qui avait dû sortir jadis des mains de Boule, lui-même, un flacon de forme qui m'était inconnue, et plaçant deux verres du plus pur cristal de Bohême devant nous, il les emplit d'une liqueur qu'il me désigna, et

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dont le nom , que j'cnlendis alors prononcer pour la première fois, m'échappe en ce moment.

— A la santé de mes amours! répéta-til d'une voie enrouée qui trahissait une récente orgie.

Après que je lui eus fait raisoiî , le citoyen Pistache se jeta lourdement sur un délicieux lèle-a-téte, allongea ses jambes comme un homme fatigué, et se tournant de mon côté :

— Mets-loi à ton aise, me dit-il, el causons.

Je pris un fauteuil, je m'assis en face de lui et il reprit aussitôt :

— Tu craignais ce soir que je ne vou-

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lusse l'enlever ta conquête, me dit-il, ah ! pauvre ami, combien tu me connais peu!

Celle femme que tu as souslrait a mon regard était probablement, du moins elle m'a paru telle, quelque jeune et jolie griselle, n'est-ce pas ?

— Oui, c'est cela même, tu as deviné juste!

— Eh bien ! mon cher adjudant, tu sauras pour ta gouverne a venir qu'une fille du peuple, fût-elle douée de la plus fabuleuse beauté qui ait jamais existé sur la terre, n'obtiendra de moi ni un regard ni un sourire I Cela semble t'élonner! Oh! c'est que tu ne me connais pas encore! J'ai cinquante deux ans aujourd'hui, mais tu ne conlesleras pas que j'aie été jeune, n'est-ce pas? Or, si tu savais l'hitoire de

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ma jeunesse... Au fait, pourquoi ne te la racontera i-jc pas?

— Tu me ferais vraiment plaisir.

— Quand j'étais jeune, vois-tu, adjudant, mon plus grand défaut — et je puis faire d'autant mieux cet aveu aujourd'hui que mon caractère a complètement changé — mon plus grand défaut donc, quand j'étais jeune, était une vanité et un amour du luxe effrénés. Tu concevras sans peine qu'avec de tels penchants, je dus essayer de m'introduire dans la haute société, de me produire auprès de ces belles et fastueuses grandes dames , dont l'élégante immoralité n'était un mjstèrepour personne, ce qui n'empêchait pas qu'on n'affectât partout de ressentir pour elles le plus profond respect. Eh bien ! le croiras-

tu ? Los feQimes, d'une conduite si légère avecles gens de leur caste, se montrèrent hautaifies et pleines d'ironie ["pour moi; elles me traitèrent avec un laisser aller insultant et qui montrait combien j'étais a leurs jeux un être sans conséquence ; elles se moquèrent de mes larmes, tournèrent en ridicule mes prières, se jouèrent indignement de moi : en un mot, je fus bafoué, bafoué publiquement, et avec une cruauté dont rien n'approche !

Mystère inexplicable ! Ces insultes, ces dédains, au lieu de tuer a tout jamais mes espérances , rendirent ces femmes plus belles a mes yeux, et mon amour pour elles — un amour plein de fureur et de haine — s'accrut jusqu'à la folie.

En vain j'essayai de me distraire en me

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lançant a corps perdu dans l'orgie, je ne réussis qu'à me brouiller avec ma famille, a devenir un sujet de scandale pour la ville, et à me ruiner complètement.

Ail ! te dire les heures terribles et plei-nés d'angoisses cruelles que je passai lorsque, abandonné et fui de tout le monde, je me trouvai seul a seul en face 'de la misère, serait une chose au dessus de mes? forces îPiien qu'a ce souvenir, la liévr e enflamme encore mon sang. Je ne p' ais m'expliquer comment je ne devins pas fou ! Il est probable que ce fut la haine dont mon cœur débordait qui me f ^auva de la démence; j'étais altéré de v^ ^n<«eance et j'espérais dans l'avenir !

Tu comprendras sans pe^' ^q j^yec quelle joie, quel délire je salr ^^. j^g premiers

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