I^ES ÉTAPES
— Cela prouve qu'elle ne peut trouver d'honuétes serviteurs, dit avec feu Anselme, en m'inlerrompant. J'avoue, Alexis, que je ne suis pas un profond politique; mais, à défaut de grands moyens intellectuels, je possède un certain petit bon sens sufTisant pour me permettre de reconnaître le bon chemin du mauvais.
J'ai été tout aussi révolutionnaire qu'un autre, quand la nation exi^eaitdela royauté la juste réforme d'abus monstrueux et criants ; pourquoi donc a présent, que la République a dépassé en crimes, en horreurs et en infamies tout ce qu'a présenté de plus aifreux le régime de la féodalité elle-même, ne deviendrais-je pas réactionnaire? Je t'assure, la, la main sur la conscience , que je regrette amèrement
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aujoiird'liiii Je passé. Je n'ai jamais été bien entiché de la jioMesse, mais cependant, je ne puis m'empêcher de convenir que ces ex-sei^nieurs, un peu hautains et impertinents, que l'on accroche a présent aux lanternes, me semblaiejil de beaucoup préférables aux gredins qui les pendent!
Du moins, ces premiers avaient-ils pour eux une exquise politesse, bien préférable a la grossièreté sans nom que déploient ces derniers. Tant qu'a subir un joug , j'aime mieux supporter celui de l'homme instruit, intelligent et bien élevé, que celui de la brute avinée et immonde qui vous assomme , yous pend et vous guillotine en criant : Vive la liberté et la fraternité. Je te le déclare donc, avec cette
franchise qui ne m'abandonnera jamais,
qu'a parlir de ce soir, je cesse d'être répu-
« blicain.
— Mais, mon cher Anselme, m'écriai-je, tu confonds les excès commis au nom de la République avec la République ellemême , ce qui est une i^rave erreur ; attends encore un peu...
— Que tous les gredins qui se trouvent en France en aient guillotiné tous les honnêtes gens! Franchement, ce serait être par trop neuf!... Quant aux excès que tu avoues toi-même, c'est absolument comme si tu me disais : « Je souffre horriblement en ce moment de la fièvre ; mais tu verras, quand mon délire sera passé, comme celte maludie qui me donnait la
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fièvre se portera l)ien. » Ton raisonnement, tu le vois, est tellement absurde, qu'on ne peut même le traduire d'une façon logique en bon français. Mais je m'aperçois que, pour la seconde fois de la journée, je me permets un long discours. Laissons donc de côté ce sujet d'entretien. J'espère que mon changement d'opinion n'altérera en rien notre bonne amitié.
— Certainement, Anselme ! je ne cesserai jamais d'être républicain, mais je n'en resterai pas moins toujours ton ami, malgré cela. Seulement, avoue une chose, c'est que l'auto-da-fé de ce beau Saint- Dominique tout doré, que l'on a brûlé tantôt sur la grande place, entre pour beaucoup dans ce que tu appelles ta conversion.
— Je ne te cacherai pas que j'ai ressenti, en effet, en entendant pétiller ce pauvre cher saint dans le foyer ardent, un violent
balleinent de cœur Mais ce n'est pas ce
qui molive ma résolutiou ; ce fait a seulement été la goutte d'eau qui fait déborder un vase trop plein...
En cet endroit de notre discussion, la pendule marqua minuit , et nous nous retirâmes chacun dans notre appartement.
Je remarquai que notre hôte serra, en prenant congé de lui, la main d'Anselme avec un rare enthousiasme.
En effet, ce prosélyte, doué d'une forée surhumaine, porteur d'une formidable paire de moustaches, et revêtu de l'uni-
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forme delà nation, devait flatter extrêmement la vanité de M. Marcotte. C'était une belle conquête qu'il venait de faire sur la révolution.