CHAPITRE XXIV
Le lendemain de cette conversation, je me trouvais de service au quartier, quand le grand patriote Pistache-Carotte, me fit demander.
— Cher ami, me dit-il, avec un certain
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embarras, je viens te chercher pour dîner. Le comité révolutionnaire, à qui j'ai parlé de toi, m'a chargé de t'inviter a un grand repas qui doit le réunir aujourd'hui. ïu ne peux refuser.
— Je ne demanderais pas mieux que de t'accompagner, si cela m'était possible, mais je ne puis; je suis de service...
— Une belle excuse, vraiment ! Le premier devoir d'un citoyen n'est-il pas d'obéir aux représentants du peuple?
— Je ne dis pas le contraire; seulement cette excuse n'empêcherait pas mon commandant de m'inlliger les arrêts for-
ces..,
Oïl est-il, ton commandant? C'est
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donc un l'écléralistc l Attends un peu, je vais aller lui parler, moi I
Le citoyen Carotte-Pistache me quitta aussitôt, et, revenant une minute plus tard :
— Ton commandant est un bon patriote, me dit-il ; il a de suite apprécié ma démarche, et il te donne congé jusqu'à demain. Allons !
Je suis encore a me demander, en écrivant ces lignes, comment je pus, en l'an II de la République , fréquenter un aussi abominable gredin que l'était le Pistache! 11 y avait certes dans ma conduite un grand fond de curiosité , mais enfin ce Pistache m'apparaissait tel alors que je le vois aujourd'hui , c'est-à-dire comme le
type du vire poussé jusqu'à la dernière puissance, et je ne voudrais pour rien, a présent que le Directoire nous a rendu la sécurité et la paix, toucher la main d'un homme semblable! D'où vient donc ma faiblesse d'alors ? C'est, si je ne me trompe, qu'il y eut un moment sous la terreur, oîi les honnêtes gens, a force d'assister à des spectacles horrildes, perdirent sinon leur sens moral , du moins leur sensibilité ! Tout en condamnant énergiquement en soi-même l'assassinat et la violence, on était tellellement accoutumé a ces déplorables excès qu'on ne les remarquait plus : ils étaient passés à l'état chronique.
Le citoyen Pistache, dès que nous fiimes hors du quartier, remit sur le tapis la conversation de la veille. Je compris a son
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regard oblique et ^v certaines questions aml)iguës, qu'il regrettait d'avoir été aussi loin avec moi et qu'il se reprochait son imprudence. J'eus l'air de ne point m'apercevoir de" ses crainte.Saf^et fis en sorte , par mes réponses, de calmer son inquiétude, car le citoyen Pistache valait la peine, au point de vue du mal dont il était capable, d'être ménagé.
— Je dois a présent-aller faire ma tournée a la maison de réclusion , me di^-il , accompagne- moi, je te promets de ne pas être long. Je trouve que les ar istocrates sont toujours assez bien, et je ne m'arrête jamais aux plaintes qu'ils m'adressent.
La maison de ré clusion d'Avignon avait
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été anciennement uti couvent de Gorde-
liers.
Elle pouvait contenir, ou pour mieux dire elle conteur il;, car il faut avouer qu'ils étaient un ^eu entassés les uns sur les autres, près de deux cents détenus.
— Vois-tu cette statue de saint François qui est la sur la porte ? me dit Pistache , c'est moi qui l'ai fait décapiter. Je trouve celle enseigne excellente et significative. Sa vuO rappelle aux incarcérés le sort qui les attenta-
Nous entrài.'^^s alors dans un vestibule voûté, terminé p.'^r «ne grille de fer qui s'ouvritdevantlegrc'^i^^Pistache. A gauche se trouvait une porte s urmontée d'une tablette en pierre noire, à ^^^^^^ ^^^^^^ ^^
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sur laquelle on apercerait les mots latins ad cœlos, ({ui terminaient une inscription dont le reste manquait. Au-dessous de cette tablette , était accrochée une planche de bois qui portait en grosses lettres : Gorps- • de-garde. s
Ou appela alors mon compagnon de dedans le corps-de-garde, et je m'amusai , resté seul, à lire la consigne qui était aCTichée sur le mur. Je la reproduis textuellement :
a Mort aux traîtres; les sergents , caporaux ou commandants de poste ne laisseront entrer ou sortir personne sans une permission signée de deux membres du comité révolutionnaire.
» Ils veilleront à ce qu'il ne soit glissé
dans les comestibles portés aux détenus ni lettres, ni billets, ni papiers, ni avis.
» La ronde sera faite cinq fois par jour.
» Tous les matins , a neuf heures , le commandant du poste Tiendra faire son rapport au comité.
» Signé : Eglantine Dubois ,
président.
J'achevais de copier cette consigne sur mon carnet , lorsque Pistache vint me retrouver.
— Regarde donc tous ces aristocrates qui montrent leurs tètes a travers les barreaux des fenêtres de leur prison encom-
brée de provisions de viande et de légumes, me dit-il; j'espère que nous ne les laissons pas mourir de faim , ces maudits suspects î Après touî , il faut avouer qu'avant qu'ils n'aient eu le temps de consommer ces provisions nous les envoyons ordinairement faire un tour a la guillotine !
Mon ami Pistache me quitta de nouveau pour aller procéder a la visite des chambres , et je me trouvai seul au milieu d'un immense corridor. Bientôt, au bruit de mes pas retentissants sur les dalles sonores , je vis apparaître , craintive et tonte effarouchée, la jolie petite tête blonde d'un enfant qui s'était blotti dans un angle obscur.
Je lui souris avec bonté et l'appelai par un signe amical de la main.
L'enfant, après avoir hésité pendant quelques secondes, se décida enfin a venir a moi, et sa frayeur se dissipant bientôt, il ne tarda pas a jouer avec le fourreau de mon grand sabre.
— Eh ! mes amis, montrez-vous donc !
le militaire n'est pas méchant ! s'écria-l-il peu après.
A cet appel , une dizaine d'autres, tout jeunes enfants des deux sexes , qui se tenaient blottis dans les embrasures des croisées , apparurent subitement , et rassurés par l'impunité acquise à la hardiesse de leur camarade, m'entourèrent avec curiosité.
— Comment vous trouvez- vous ici, mes amis ? leur demandai-je.
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— Ce sont nos parents qui n'ont pas été sages 5 me répondit le plus âgé d'entre eux, un joli petit bambin qui pouvait avoir de sept a huit ans au plus. Ou les a mis en prison , et nous on nous permet de rester k jouer dans ce corridor pendant le jour !
— Moi, ma maman est bien bonne, s'écria une petite fille. N'est-ce pas, citoyen militaire , que -tu ne la tueras pas avec ton sabre !
— Non , mon enfant , ne crains rien, lui répondis-je avec émotion , on ne fera pas de mal a ta chère maman.
— Oh ! que tu es bon , toi ! s'écria la pauvre enfant qui se jeta a mon col et m'embrassa en pleurant.
La vue de ces malheureux enfants me faisait mal ; je me bâtai de les quitter , et je redescendis dans la rue.
Quelques gardiens tentèrent bien de s'opposer a mon passage , mais la vue de mon uniforme et le nom de mon ami Pistache, que je prodiguai, levèrent tous les obstacles , et on me laissa «orlir.
Je me promenais de long en large devant la prison, lorsqu'une voix tremblante et douce qui m'adressait la parole, me relira de mes tristes réflexions.
— Au nom du ciel! monsieur, procurezmoi le moyen de voir mon père.
A cette prière, je tressaillis, car la voix qui la prononçait ne m'était pas iîicon-
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nue; et levant les yeux, j'aperçus devant moi, les mains jointes, les yeux noyés de larmes, la plus délicieuse personne que l'on puisse imaginer.
— Ah! c'est vous, citoyenne! m'écriaije avec un profond étonnement en reconnaissant la jeune fille, qui , la veille, avait été insultée par la foule , a propos de la relique, et qu'Anselme avait sauvée...
— Vous, monsieur! s'écria-t-elle de son côté. Ah I c'est Dieu qui vous envoie ! Vous pouvez me rendre le plus grand service... Ah ! pardon, dit-elle tout à coup en s'interrompant... j'oubliais que vous êtes l'ami du citoyen Pistache.
— Ce qui me vaut sans doute l'honneur, mademoiselle , de passer pour un bandit a
VOS yeux, llassurez-vous. Je connais , en eiïet, le citoyen Pislache ; mais je ne partage ni ses opinions ni ses fureurs. Croyez donc que s'il est en mon pouvoir d'être a vous et aux vôtres de quelque utilité , je ne laisserai pas échapper cette occasion , car vous me semblez bien désolée !
— Ah! monsieur, si vous saviez! Mais tenez, la joie que me cause cet espoir que vous me donnez m'empêche de m'expliquer.
En effet , la jeune fille , suffoquée par ses pleurs , fut obligée de garder pendant un moment le silence.
Bientôt, essuyant ses yeux, elle reprit : •
— ^lonsieur, me dit -elle, la vie de
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mon père, la mienne par conséquent dépendent de la volonté du citoyen Pistatache.
— Et que ne t'adresses-tu, citoyenne, à Pistache lui-même? dit en ce moment une voix rude qui se fit entendre a nos côtés.
Je me retournai , et je vis Pistache qui , d'un air sarcasîique et haineux, fixait ardemment la jeune fille,
— Ah ! c'est comme cela que tu fréquentes les aristocrates, me dit-il en riant d'une méchante façon ; je ne savais pas que tu possédais de si nobles connaissances... Cette citoyenne est probablement la grisette dont tu t'es montré si jaloux hier au soir.
2i0 LES ETAPES
— AujourJ'luii csl la preraièro fois que j'ai riioiineur de voir mademoiselle ; je ne connais pas même son nom.
— Alors permets-moi de te présenter, me dit Pistache, en affectant de prendre l'air d'un homme du monde , mademoiselle Amélie R***, la fdle du marquis de R***5 l'un des hôles actuels de la maison de détention dont nous sortons.
Quoique Pistache essayât de conserver un air calme et digne , la façon dont il me présenta la jeune fille du marquis de R**^ décelait malgré lui la haine qui l'animait et la joie que lui inspirait cette rencontre.
Mademoiselle, dis-je en m'inclinant devant l'adorable et craintive créature qui,
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depuis l'apparition do ÏMstadio, sem])lail; en proie a une terreur extrême , ne vous troublez pas ainsi , et rassurez-vous ! le citoyen membre du comité révolutionnaire est beaucoup plus compatissant au fond qu'il ne veut le laisser voir , et je ne doute nullement qu'il ne se fasse un plaisir de vous protéger dans votre malheur.
— Gomment donc, s'écria Pistache en m'interrompant, c'est-a-dire que je suis tout-a-fait aux ordres de la citoyenne!
N'est-ce pas un bien grand honneur pour moi que la fille d'un ci-devant marquis veuille bien condescendre j usqu'à accepter mes services!... Au reste, la citoyenne doit savoir que depuis longtemps j'attends sa visite!.., Elle n'a qu'a me fixer le jour
et l'heure qui lui conviendront et elle peut compter qu'elle me trouvera chez moi!... Toutefois je lui conseille de se presser, car, |si je ne me trompe, c'est justement demain que le comité révolutionnaire doit s'occuper de terminer l'affaire du ci-devant marquis de R***
— Ah ! citoyen , je vous en supplie , s'écria la |eune tille avec un élan parti du cœur, dites-moi s'il m'est permis de conserver quelque espoir?... Je sais bien que mon pauvre père est innocent...
— Un ci-devant n'est jamais innocent!
dit durement Pistache en interrompant la jolie solliciteuse. Quant a ton père , personnellement , les charges les plus graves pèsent sur lui... Je doute qu'il «orte de celte accusatioA avec sa t^èl^l...
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A ces affreuses paroles , la jeune fille devint pale comme une morte, et appuya sa main sur son cœur , dont je crus entendre les battements.
— Que faire ? que devenir , citoyen ? reprit-elle peu après d'une voix suppliante et en élevant sur Pistache des yeux noyés dans les larmes , et dont l'expression eût désarmé un tigre. ^
— Il fallait d'abord ne pas perdre autant de temps que tu l'as fait , lui répondit-il durement , et venir me trouver de suite. Au reste, je ne puis causer plus longtemps ici avec toi. Mes devoirs me réclament. Je ôerai ce soir chez moi de huit a dix heures. C'est une concession que je veux bien faire a ton malheur. .. Au moins ^ sois exacte.