CHAPITRE XVÏ
Je ne décrirai pas, jour par jour, les étapes que nous fîmes en sortant de Montélimar ; celte nomenclature de noms de villages et de bourgs ne présenterait pour le lecteur aucun intérêt : je préfère arri- , ver a Orani^e,
Cette fois encore, le hasard, qui jusqu'alors m'avait favorisé dans mes billets de logement, ne m'abandonna pas :
on me désigna la demeure d'un boucher.
J'avouerai pourtant, qu'en arrivant à ma nouvelle destination, l'odeur infecte qui s'en exhalait me fit songer un moment a me rendre a l'hôtel. Mon compagnon me dissuada d'accomplir ce projet, en me faisant remarquer fort judicieusement que rien ne nous garantissait que nous trouverions de quoi souper h l'hôtel.
Je me rendis a celte observation, qui n'admettait pas de réplique ; et bien m'en prit, car ma condescendance me mit a même d'observer une classe d'individus, fort coumiune à notre époque, classe que
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je ne connaissais pas encore, et dont notre hôte présentait un type parfait.
Mon premier sentiment en francliissant le seuil de la porte , fut de m'api loyer sur le sort des malheureux qui étaient obligés , par leur profession , de vivre dans une atmosphère pareille; mais a peine eus-je pénétré dans l'intérieur de la maison que ma pitié cessa aussitôt. Que l'on juge de mon étonnement lorsqu'en entrant dans l'arrière-boutique, j'aperçus un mobilier de la plus j^çrande richesse et digne de la demeure d'un grand seigneur : ce n'était partout que velours, points d'Alençon, satin, dorures, dentelles.
— Parbleu ! pensai-je, ce boucher doit être quelque duc ou marquis, qui, pour
éviter la guilloliiie, s'est déguisé eu marchantl et a ouvert boutique.
J'allais examiner plus a loisir les luxueux ornements qui m'entouraient, lorsque la porte s'ouvrit et le maître de la maison entra. Il portait une veste de satina grands ramages et un bonnet de velours rouge a fleurs d'or. Toutefois, sa figure et sa tournure me parurent la première fort laide et fort commune, la seconde extrêmement gauche et empruntée.
— Citoyens, nous dit-il, j'espère que ^ous vous conduirez proprement, et que vous ne vous livrerez pas dans ma maison a de crapuleuses orgies. J'ai une femme et deux filles et j'entends qu'on les respecte ! si vous êtes gentils rien ne vous manquera, e vous bourrerai de nourriture; si vous
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voulez faire les tapageurs, je vous avertis que je jouis d'uu assez grand crédit auprès du comité pour vous faire empoigner, et que je n'y manquerai pas!
J'allais répondre sévèrement a cette réception impertinente, et que rien dans la manière dont nous nous étions présentés ne motivait, lorsqu'Anselme me prévint en prenant la parole le premier :
— Citoyen, lui dit-il, il y aun peu de bon dans le petit discours que tu viens de prononcer, mais le mauvais y domine ! Que tu te proposes de nous régaler a outrance , je ne vois rien que de très louable a cela; seulement, je trouve ridicule que tu viennes, a propos de rien, nous menacer du crédit dont tu jouis auprès du comité. Je crois être aussi bon citoyen que toi, et je
me figure qu'en combattant et en tuant les ennemis de la R('j)ul)liquc5 je rends autant service a la patrie que peut le faire un assommeur de veaux! Si ça nous amuse de faire du tapage dans ta maison, nous ne nous gênerons pas ; si tu te fâches, je to jetterai, tout doucement et avec tous les égards que l'on doit a un hôte, a vingt pas dans la rue ; si tu te plains au comité, je te dénoncerai comme aristocrate qui n'a pas honte de se couvrir de soie et de velours pendant que le peuple meurt de faim, et nous verrons alors quel sera celui de nous deux qui l'emportera sur l'autre. J'ai dit; tais-toi!
Comme l'apparence athlétique d'Anselme justiliait parfaitement ce langage, le boucher baissa de ton.
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— Citoyen, lui répondit-il, d'un air patelin , tu m'as mal compris. Amuse-toi tant que tu voudras ; seulement, respecte mes filles. Quant à m'accuser de porter des habits de luxe, tu sauras que cela prouve au contraire mon patriotisme; ces habits, achetés en vente publique, sont les dépouilles d'infâmes aristocrates qui ont été guillotinés !
J'avoue qu'a cet aveu, que notre hôte nous fit d'un air triomphant et qui prouvait combien il était content de lui-même, je le regardai avec une horreur et un dégoût profonds : il me semblait que ses vêtements dégouttaient de sang hun^ain !
Une heure plus tard, un des garçons du boucher, vint nous avertir, dans l'es-
pr^ce (le mansarde où on nous avait logés, que le souper était prêt.
Nous trouvâmes en rentrant dans l'arrière-boutique une table fort somptueusemejitdressée: linge éclatant de blancheur, argenterie brillante, rien ne manquait.
Six couverts étaient mis ; quatre pour notre hole, sa femme et ses filles; deux pour Anselme et pour moi.
La bouchère, ainsi que ses demoiselles et son mari , était vêtue avec un grand luxe : elle portait un manlelet qui me parut doublé, et devait l'être en effet, avec une hermine d'abbesse; quant aux dentelles de ses filles, je reconnus facilement a leur longueur et a leur dessin quelles
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avaient été détachées de quelques nappes d'église.
Cette découverte me fit passer a l'examen du mobilier que je n'avais fait qu'entrevoir ; je remarquai qu'il se composait de pièces dépareillées ; évidemment fout le luxe de cette maison ne provenait que de dépouilles de victimes et de produits de pillage.
J'ignore si notre hôte joignait a son commerce de viande la profession d'espion ; toujours est-il qu'aussitôt que nous fûmes assis, il commença a nous accabler de questions. Je fis un signe d'yeux a Anselme pour le prévenir de se tenir sur ses gardes, et je vis, au sourire moqueur par lequel il me répondit, qu'il m'avait compris.
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— îl faut avouer, ciloyons, nous dit le boucher en nous versant a boire, que la révolution a déplacé beaucoup de monde; qu'elle a dépouillé bien des gens.
— Bah ! répondit Anselme, elle en a enrichi tant d'autres : ça fait compensalion.
— Croyez-vous que la République tiendra? Il y a tant de monde intéressé à sa destruction !
— Oui, mais il y en a tant aussi qui ont besoin qu'elle dure !
— Le fait est, qu'aujourd'hui, tout le monde veut passer pour républicain ; mais c'est par pure hypocrisie.
— Qu'en savez-vous ! ces gens-la n'ont
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montré leur opinion que d'hier ; on pouvait en dire autant de vous le lendemain du jour où vous avez manifesté la vôtre .
— Avez -vous accepté la Constitution ?
— Toutes les armées l'ont acceptée.
— Parbleu! citoyen, s'écria enfin le boucher impatienté, et en continuant de s'adresser a Anselme, je reconnais a votre manière de répondre que vous en savez plus que moi et que vous avez été écolier. Permettez-moi donc de vous consulter sur un point qui m'embarrasse. Croyezvous qu'il soit permis d'acheter a vil prix les meubles des émigrés ?
— Mettez la main sur votre conscience,
et vous conviendrez qu'il y a six mois que vous ne pouvez plus m'adresser cette question.
A celte réponse, qui portait coup, le visage de notre hôte se rembrunit, et il suspendit jusqu'à la fin du souper son espèce d'interrog^atoire.
La table ayant été desservie, nous nous installâmes devant le feu, et, plongés dans nos réflexions, nous gardâmes, Anselme et moi, le silence, pendant que notre hôte essayait en vain de renouer la conversation.
Je remarquai alors que l'immense cheminée, devant laquelle nous étions assis, était construite en marbre magnifique.
Bientôt, u la lueur de la flamme, je dis-
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liDguai, dans l'âtre, une inscription latine qui attira toulemon attention. C'était une épitaphe gravée sur une pierre tumulaire. Ce misérable boucher avait saccagé, en vue de son bien-être, jusqu'aux tombeaux !
Je pris les pincettes, et écartant les cendres et la braise qui recouvraient en partie cette inscription, je parvins a la déchiffrer en entier : elle m'apprit que ce marbre avait dû reposer sur la tombe d'une jeune et noble- dame, âgée de dixneuf ans, du nom de de Glanderen, et morte en 1541.
Bizarreries de la vie humaine! qui eût pu prédire aux nobles parents de cette jeune dame que, deux cents ans plus tard, le marbre sur lequel ils gravaient l'ex-
pression de leurs regrets et de leurs douleurs, que ce marl)re, dis-je, arraché de la tombe de leur fille ou de leur sœur, servirait a un boucher a carreler l'àlre de sa cheminée.
Je songeais a regagner ma mansarde, lorsqu'un garçon de boutique entra dans la pièce où nous avions dîné, et, d'un air maussade, s'adressent à son patron :
— Arrangez-vous comme vous voudrez, citoyen, lui dit-il, mais je vous avertis que si, a partir de demain, vous ne me donnez pas un compagnon , je renonce a votre service ! Depuis ce matin que je suis ou occupé ou en course, je n'ai pas encore eu le temps de manger un morceau !... Vous me tuez de travail ; je ne puis plus a ivre ainsi ! D'abord , il n'est pas juste que les
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uns aient toute la peine et les autres toute la jouissance... l'égalilé s'y oppose!
— Je te prie et te requiers au besoin , Antoine, de me parler avec plus de respect, lui répondit son maître d'un air indigné- Tu me semblés oublier étrangement et qui tu es et qui je suis.
— Qui vous êtes et qui je suis! interrompit le garçon en se laissant gagner par la colère. Ah! saprebleu, je vous trouve mal hardi d'oser mettre cette question sur le tapis ! Ce que vous êtes a présent, tout le monde le sait: un parvenu... Ce que vous avez été, puisqu'il paraît que Vous l'avez oublié, je m'en vais vous ie rappeler...
— Tais-toi! je te l'ordonne I...
iO LES ÉTAPES
— Je me moque pas mal de vos ordres, moi ! s'écria le garçon en s'échaulTant de plus en plus ! Je suis peuple, moi , et les Iraîlres seuls songent à bâillonner le peuple!... Ça se dit au moins vingt fois par heure au club... Laissez-moi donc jn'expliquer...
Le maître boucher me semblait fort mal a son aise, je crois qu'il eût volontiers employé la force pour réduire son garçon au silence ; mais ce dernier , en invoquant le peuple, avait agrandi la (juestion , et il eût été imprudent de Tinterrompre : il dut donc se résigner.
— Avajit la révolution, continua le garçon , vous étiez pauvre, fainéant et. ivrogne; aujourd'iiui, vous êtes toujours fainéant et ivrogne, mais vous avez cessé
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d'être pauvre. Dieu de Dieu , nous avezvous trompés nous autres, pauvres diables, qui n'avons poUr toute ressource que le produit de notre travail, lorsque, nous excitant contre nos maîtres qui nous faisaient vivre et que vous appeliez nos tyrans, vous nous avez conduits a piller leurs boutiques.
Avons-nous été imbéciles de détruire ainsi de nos propres mains notre^gagnepain.
Quant a vous, vous trouvant par suite sans concurrents , vous avez accaparé toutes les pratiques de la ville, et votre fortune n'a pas tardé à s'arrondir a vue d'œil!
Au fait , vous aviez bien besoin de ga-
gner de l'argent, car vous étiez alors joliment misérable ! Je vois encore votre boutique sans comploir, vos chambres sans meuble , votre toit défoncé , qui vous laissait exposé à la pluie et au vent. Etiezvous donc gueux î C'est pas alors que vous auriez songé a me parler ainsi que vous venez de le faire tout a l'heure! Vous vous trouviez dans ce temps-la trop honoré quand je daignais vous inviter a boire un verre devin! L'on n'entendait que vous criant « égalité! » a tous les coins de la rue. -
Après tout , je dois convenir que vous avez joliment su manœuvrer votre barque, pendant que nous autres imbéciles nous ne songions qu'a travailler , vous organisiez la garde nationale, vous faisiez des
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émeutes, vous parcouriez les cabarets en prêchant la liberté , l'égalité et la fraternité !
Enfin vous vous occupiez de politique. •
Je ne vous fais pas un reproche de cela !
Vous avez eu le talent et le courage d'être un intrigant, c'est bon ; tant mieux pour vous si votre conscience ne vous reproche rien; ce que je trouve répréhensible et odieux aujourd'hui, c'est qu'après vous être enrichi au nom du peuple, vous preniez vis-a-vis de ceux qui sont restés dans ses rangs un ton protecteur et impertinent ! que vous nous traitiez comme si nous étions vos esclaves , avec une Jjau-
-il LES ÉTAPES
leur que les nobles n'ont jamais eue pour nous!
A présent que je vous ai dit ce que j'avais sur le cœur, continua le garçon boucher après une légère pause, j'ajoute, si ça peut vous être agréable, que vous ji'ètes pas le seul de votre genre. Tous les gueux qui, dans le temps, nous cajolaient^ parlaient sans cesse de liberté , crevaient la faim, et qui tous aujourd'hui sont devenus riches et puissants, se conduisent absolument comme vous. Ils alTectent de ne plus nous reconnaître et s'indignent que nojis osions leur parler sans les appeler mes seigneurs! Ça fait pitié ! Ah! si c'était à recommencer , je ne serais plus votre dupe !
Le boucher, atterré par cette longue et
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violenle aposlrophe — que, soit dit en passant , j'avais pris un vif plaisir a entendre — ne put trouver un mot a répondre; l'éloquent Antoine, complètement victorieux, sortit alors en refermant derrière lui la porte avec violence.