G LES ÉTAPES
tirée qu'il mciiail, et dans la bonne foi de la révolution, n'avait pas voulu passer a l'étranger. Bientôt, aux abominables excès qui épouvantèrent la France, il comprit qu'il s'était trompé et il changea de résolution ; mais il était alors trop tard : les routes étaient gardées, les ordres les plus sévères étaient donnés, et il lui fut irapossible d'émigrer*
Enfin, il y avait de cela près d'un mois, sa maison fut envahie par une horde de gens armés qui, après y avoir tout mis au pillage, l'emmenèrent lui-même prisonnier.
Sa fille, qui, par bonheur, se trouvait chez une de ses vieilles tantes malades, garda la liberté.
D^JN YOLONTAIUE 267
— Vous raconter, à présenl, monsieur, me dit la fille du marquis de R***, les démarches que j'ai tentées, les humiliations s.ans cesse renaissantes que j'ai eu a subir, serait au-dessus de mes forces. Sans les encouragements qui me lurent prodigués par un vieux prêtre, ancien ami de ma famille, qire j'eus le bonheur de rencontrer, et qui, proscrit lui-même, oublia son propre danger pour m'aider dans mes sollicitations, je sens que je n'aurais pas eu le courage de supporter plus longtemps l'existence!... Mon intention était de me rendre a une séance publique du comité révolutionnaire et de crier : « Vive le roi ! )) pour me faire incarcérer.
— Ce prêtre dont vous me parlez, mademoiselle, est probablement cet homme
2G8 ÏJLS ÉTAPES
revelu d'une carmagnole brune, qui prit hier au soir votre défense a propos de celte relique que vous aviez soustraite au bûcher.
— Lui-même, monsieur! Ah! son sublime dévoûmenl pour moi l'a rendu mon second père !
— Pardonnez-moi, mademoiselle, lui dis-je alors, d'aborder un sujet de conversation qui doit vous être bien pénible, mais il est indispensable que je sache a. quoi m'en tenir a cet égard; quelles ont été jusqu'à ce jour vos relations avec le citoyen Garotte-Pistache ?
Au nom du membre du comité révolutionnaire, je sentis le bras de la pauvre jeune fille trembler sous le mien.
d'un volontaire âf)!)
— Le cilojcn CaroUe-Pistachc, me répoiulil-clle, après un momonl de silence qu'elle employa sans doute à affermir sa voix, le citoyen Pistache ne m'était pas inconnu avant la révolution.
— Quoi ! était-il donc reçu dans la maison de M. votre père?
— Le citoyen Pistache n'a jamais été reçu nulle part, me répondit-elle avec une fierté qui lui allait a ravir; il est vrai que plusieurs fois ii vint au château, mais c'était seulement pour traiter de la vente d'un morceau de terrain qu'il possédait et que mon père désirait! Ici se place un aveu qu'il m'est pénible de vous faire, mais que je ne veux cependant pas vous cacher. La dernière fois que M. Marcotte mit les pieds au château, j'entrai dans la
bibliollièqucdcmon pore pendant qu'il s'y trouvait. Sa vue me causa une sorte de mouvement de dégoût ou d'elîroi que je n'eus pas la présence d'esprit de complètement dissimuler et qu'il remarqua sans doute. Quoique M. Marcotte fiit alors un scandale pour la ville et que la triste célébrité attachée a son nom fût parvenue jusqu'à nous, je ne m'en reprochai pas moins amèrement mon étourderie, et je fus au désespoir de l'avoir blessé ! Jugez quelle dut être ma confusion lorsque le lendemain de ce jour je reçus une lettre de ce misérable...
— Une lettre de menaces, sans doute...
— Hélas! non, monsieur, une lettre d'amour! Il avait remarqué la fàc^heuse
d'uV volontai iœ 27 1
impression que sa vue avait produite sur moi, disait-il, mais il savait attendre, et il espérait tout de l'avenir ! Il terminait en ajoutant que le temps élait a l'orale et que l'appui d'un cœur dévoué et d'un bras vaillant, n'était pas une chose a dédaigner pendant la tempête!...
— Quelle impudence ! Que dit monsieur votre père?
— Jl ne connut jamais cette lettre. Il est, monsieur, des outrages immérités qu'une fille, quand elle les subit, doit savoir cacher a son père ! Au reste, cette insulte me parut si gratuite, si dénuée de sens commun que je ne tardai pas à en perdre le souvenir !
— Ah! je comprends le reste! la révolution est arrivée...
— Hélas! oui, monsieur, ot M. Marcotte, devenu le citoyen Pistache-Carotte, le membre le plus influent du comité révolutionnaire, n'a pas tardé h se venger du mépris que je ^i avais montré en faisant incarcérer mon pauvre père...
— Ne craignez rien , mademoiselle , m'écriai-je avec feu, vo^s avez invoqué auprès de moi le souvenir de mes sœurs, eh bien! c'est justement a ces chères enfants que j'ai pensé lorsque le hasard m'a fait vous rencontrer. Je me suis dit que si jamais l'une d'elles se trouvait, — rien n'est, hélas ! impossible en fait d'infortunes et de catastrophes par le temps oîi nous vivons, — exposée a un grand danger, ou sous le coup d'un malheur terrible, ma reconnaissance pour l'homme
d'un volontaire 273
lovai et dcsintoresso qui viendrait a son secours, atteindrait jusqu'au fanatisme!
Pourquoi donc ne ferais-je pas pour vous ce que je voudrais que Ton fît pour mes sœurs! Rassurez-vous, un être aussi vil que le citoyen Pistache ne peut être brave! S'il repousse mes prières, j'aurai recours a la force. Je veux que votre père soit libre : il le sera !
— Ah ! monsieur ! me répondit la jeune fille d'une voix attendrie, que Dieu vous récompense de votre généreuse conduite ! Quant a moi, je devrais refuser votre noble dévoûment, qui va peut-être vous exposer a quelque grand danger, vous mettre dans une position difficile, mais je ne m'en sens pas le courage... A l'idée de me
Il ' 18
retrouver avec mon père, mon ogoïsme parle plus haut que ma délicatesse... J'accepte votre secours !
Mademoiselle de R*** achevait de prononcer ces mots, lorsque nous arrivâmes devant la sombre maison qu'habitait le citoyen Pistache.
Un mince filet de lumière que nous aperçûmes briller a travers les interstices d'une croisée mal jointe, nous apprit que le misérable attendait déjà sa victime.
— N'est-il pas a craindre qu'en nous voyant apparaître tous les deux ensemble, le citoyen Pistache n'essaye d'appeller au secours, ou du moins ne tente de m'échapper, dis-je a la jeune fille. Peut-être fe-
' d'un VOLONTAIRE 275
riez-vous bien de vous montrer seule d'abord. Quant a moi, je resterai cache dans l'escaUer.
— Entrer seule dans la tanière de cette bête féroce!... Oh ! je n'oserais jamais ! s'écria mademoiselle de R*** avec effroi. Mais tenez, monsieur, il est temps encore... retirez-vous ! Ne vous mêlez pas de cette affaire qui ne vous regarde en rien, et qui peut avoir pour vous de bien fâcheuses conséquences... Oh! pas de fausse honte!... Ne vous croyez pas lié par ces paroles qu'une généreuse indignation vous a dictées, et dont je vous serai a tout jamais reconnaissante!... Songez que vous avez une mère, des sœurs!... que votre existence est chérie et précieuse !... Et puis,
je ne suis pas si a plaindre !... Je rejoindrai bientôt mon père... venez... parlons!
Il y avait tant de douceur et de résignation dans la façon dont la pauvre jeune fille prononça ces paroles, que je ne me sentis pas le courage de l'interrompre ; le son de sa voix me remuait l'âme.
En la voyant prête a s'éloigner, je la relins parle bras.
— Merci, mademoiselle, lui dis-je, de i intérêt que vous voulez bien prendre a ma sûreté ; mais ma résolution est inébranlable, rien ne pourrait me détourner a présent de mon dessein. Je me suis engagé a vous rendre votre père, votre père vous sera rendu. Au reste, votre instinct exquis de femme vous inspire probable-
d'un volontaike 2T7
ment mieux que ma prudence ! Il est peutêtre préférable que nous entrions ensemble. Venez.
La fermeté avec laquelle je prononçai ce dernier mot ne laissait a mademoiselle de R*** d'autre parti que celui de l'obéissance.
— Allons, monsieur, me répondit-elle avec cette résolution si inexplicable et si commune a la fois que savent trouver les natures d'élite, lorsque sonne l'heure du danger. Ce que vous faites en ce moment pour mon père et pour moi est une action que nos cœurs sauront reconnaître, mais que Dieu seul pourra récompenser!
Quelques secondes plus tard, je frap-
pais discrètement et avec mystère a la porte du redoutable membre du comité révolutionnaire.
— Qui est là ? s'écria la voix du citoyen Pistache.
— C'est moi ! la citoyenne Amélie, répondit aussitôt mademoiselle deR***
Nous enteûdfines alors un rire moqueur accompagné d'une exclamation de triomphe, puis, presqu'au même instant, une clé grinça en tournant dans la serrure et la porte s'ouvrit.
— Entre, citoyenne! dit Pistache. Seulement, tâche une autre fois, si je consens à te recevoir encore, de me montrer un peu plus d'empressement et d'exactitude ! Il y a plus de dix minutes que huit heures
d'un volontaire 279
sont sonnées!... Or, le temps oîi l'on faisait faire antichambre aux manants est passé... Tâche ô'apptendre un peu le respect que l'on doit a un membre du comité révolutionnaire.
Pistache qui, en parlant ainsi, s'était tenu devant la porte, probablement afin de faire subir a mademoiselle de R*** l'humiliation de rester debout devant lui, sur le palier de l'escalier, se retira de la position qu'il occupait pour lui laisser le passage libre.
Profitant de ce mouvement, je sortis de l'angle obscur où je me tenais caché, et, poussant doucement mademoiselle de R*** devant moi, j'entrai à sa suite dans l'appartement de mon ami le sans-culotte.
A ma vue. Pis lâche parut d'abord frappé d'élonnement, mais sa slupéfaclion disparut bientôt devant S4 colère.
— Que viens-tu faire ici,S brigand? s'écria-l-ilen s'avançant résolument d'un pas vers moi. Va-t'en sans plus tarder, ou gare a ma vengeance!
Au lieu de répondre a Pistache, je fermai vivement la porte a double tour, puis mettant la clé dans une des poches de mon uniforme, je croisai les bras et le regardai lixement. Il pâlit.
— Ah ! ah ! reprit-il en affectant de rire d'une façon bruyante, probablement avec liulention de dissimuler la crainte que lui
d'un VOLONTAIKE 281
causaient et mon action et mon silence , je vois que tu es en gaîté , ce soir... tu veux me mystifier... Mauvais plaisant , va ! En voila assez comme cela ; j'ai a causer avec la citoyenne au sujet d'une dénonciation fort sérieuse que j'ai reçue tantôt et qui concerne le salut de la République! Faismoi le plaisir de nous laisser seuls au plus vite...
— Mon doux et excellent ami, lui répondis-je tranquillement, je suis prêt a faire tout ce qui dépendra de moi pour t'être agréable ! Tu désires que je sorte, soit ; seulement, comme il est de toute justice que tu payes mes bons procédés de retour, tu me permettras de mettre deux conditions a mon obéissance.
— Explique-toi vile, me répondit-il en oubliant de continuer de rire et en prenant un air sérieux. Que demandes-tu?
que veux-tu?
— Deux choses fort simples et qu'il est en ton pouvoir de m'accorder : d'abord que mademoiselle de R*** se retire comme elle venue, c'est-a-dire avec moi ; ensuite, que tu me signes l'ordre d'élargissement de son père.
— Comment, cher ami, tu n'as plus d'autres prétentions? Piéeliement, lu es d'un désintéressement rare ! Impossible de trouver un homme moins exigeant que toi.
— Je le ferai observer a mon tour, mon
d'un volontaiue 283
bicn-aimé Pislaclio, que mon temps est précieux, et que, malgré tout le charme de ta conversation, il ne m'est pas permis de te consacrer plus de cinq minutes encore... Fais-moi donc le plaisir de me répondre catégoriquement : acceptes-tu, oui ou non, mon ultimatum !
— Ah! misérable serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, s'écria Pistache en se dépouillant du masque de feinte douceur qn'il avait conservé jusqu'alors et en grinçant des dents ; ah ! tu oses relancer le lion dans son antre ! malheur a toi! Pieste ici avec ton indigne maîtresse... c'est moi qui vais sortir'.... Tu me verras revenir bientôt avec ma vengeance!...
A cette insulte si ignoble et qu'elle méri-
28i ' LES ÉTAPES
taitsipeu, adressée a mademoiselle deR**', je sentis une colère immense me mordreau cœur; toutefois, déterminé à garder mon sang froid à tout prix pendant la lutte que je venais d'engager, j'eus assez de force de volonté pour ne pas laisser éclater mon indignation.
— Citoyen Pistache, lui répondis-je d'une voix contenue et en me reculant de quelques pas, de façon à pouvoir, au besoin, m'appu} er contre la porte, je t'avertis que si tu essayes de sortir de cette chambre, je te tue comme un chien enragé que lues!
A l'air dont je prononçai ces paroles, le citoyen Pistache comprit qu'il ne s'agissait pas d'une vaine menace, mais d'une réso-
d'un volontaire 285
lulion bien arrêtée, et, de pâle qu'il était, il devint Même.
— Mais c'est donc un guet-apens, un assassinat ! s'écria-t-il en levant sur moi un regard obscurci par la peur.
— Il faut que tu sois bien maladroit ou bien troublé pour oser prononcer les mots de guet-apens et d'assassinat devant mademoiselle, que tu avais espéré attirer ce soir chez toi, et dont tu as fait incarcérer le père, lui répondis-je. — Crois-moi, le seul parti qui te reste a prendre est de signer d'abord l'ordre d'élargissement, que j'exige, et de me laisser ensuite partir en paix!..
— Signer cet ordre ! jamais ! jaimerais mieux me couper le poing !
— Entre le sacrifice de ton poing et celui de ta vie, la différence est grande!
— Qu'entends-tu dire par la? s'écria le citoyen Pistache, tandis qu'un tremblement nerveux agitait son corps. Que tu veux m'assassiner ?
— On tue un reptile venimeux, mais on ne l'assassine pas!
~ Alors ton intention, si je refuse d'obéir, est de me tuer.
— Oui, citoyen, c'est bien là mon intention.
— Monsieur, je vous en supplie, s'écria alors mademoiselle de R*** en prenant pour la première fois, depuis qu'elle était
d'un volontaire 287
entrée, la parole; mais l'interrompant sans lui donner le temps de poursuivre :
— Mademoiselle, lui dis-je, votre intervention en ce moment ne peut rien sur ma résolution; veuillez, je vous en prie, me laisser seul un instant avec mon honorable ami. Notre conversation en est arrivée a un moment où la présence d'une femme ici n'est plus possible. Attendezmoi dans l'escalier... je vous rejoindrai tout a l'heure.
En parlant ainsi je mis une de mes mains sur la poignée de mon sabre, et de l'autre ouvrant la porte, je fis un signe impérieux de tête a mademoiselle de R*** de sortir : elle obéit.
Jamais je n'oublierai la profonde et hideuse expression de terreur que refléta le visage du citoyen Pistache lorsque nous nous trouvâmes seul à seul en préseuce.
Cependant, après avoir réfléchi pendant quelques secondes il parut se rassurer.
— Citoyen, me dit-il, je crois que pour terminer au plus vite cette scène qui menace de tourner au ridicule, nous ferions bien de parler un peu raison. Veux-lu laisser la menace de côté et causer logiquement, en homme d'affaires? Oui! Alors, écoute-moi avec attention. D'abord , je suppose, et c'est la, tu le reconnaîtras, une grande concession que je te fais, —
d'un volontaire 289
je suppose, dis-je/' que ton intention soit réellement de m'assassiner. A quoi te servira ma mort? quel bénéfice en retirerastu? A rien; aucun! Ne m'interromps pas, je te prie, et laisse-moi poursuivre. Tu conçois fort bien que moi n'étant plus, Fex-ci-devant marquis de R*** n'en restera pas moins en prison pour le présent, n'en sera pas^noins jugé plus tard et exécuté ensuite pour cela !
Grâce à la raison, on n'est pas à un juge près en France, et les bourreaux ne manquent pas! Ton grand coup de sabre ne te ferait nullement atteindre le but auquel tu tends.
A présent, j'aborde uiî autre ordre d'idées.
Il 19
Après avoir discuté l'utilitc et l'opportun i le de ma mort, voyons quelles en seraient les conséquences.
D'abord, si je ne m'abuse, elle produirait chez les patriotes — et n'oublie point qQC ce sont les patriotes qui possèdent le pouvoir — elle produirait, dis-je, un vif désir de vengeance !
Avant vingt-quatre heures, tu serais découvert comme étant l'auteur du crime ; quarante-huit heures après la tète roulerait sur l'échafaud !... Qu'as-tu a répondre a cela?
— Une chose très simple, mon bien aimé Pistache : d'abord c'est que si tu n'étais plus de ce monde, le marquis de R***,
d'un volontaire 291
quej*ai résolu de sauver, posséderait un cniionii de moins acharné a sa perle, et surtout le plus dangereux de tous, car il lui est personnel. Il y aurait donc chance alors, en mettant enjeu toutes les protections que l'on possède, de tirer cet infortuné ci-devant d'affaires ! Tu vois que ta mort présente un côté éminemment utile et propice a mon projet. A présent, je passe a cette perspective de l'échafaud, que tu as bien voulu me montrer pour moi dans un avenir tellement rapproché qu'il équivaut au présent. Eh bien, cher ami, permets-moi de ne pas partager davantage, a ce sujet, ta manière de voir. Non seulement l'on ne me poursuivra pas, mais, bien plus, on applaudira a mon action...
— Es-tu fou? que répondras-tu donc au
comité révolutionnaire quand il l'inter-
rogera ?
— Le comité révolutionnaire ne m'interrogera pas, par cette excellente raison que ce sera moi qui irai à lui bien avant qu'il ne m'appelle ; or ; voici le petit discours que je lui tiendrai...
— Voila , je l'avoue, qui m'intéresse.
— Citoyens, leurdirai-je, hier je croyais posséder pour ami un patriote, mais ce patriote n'était qu'un traître vendu a l'étranger!... Frémissez d'indignation et redoublez de vigilance, en apprenant le nom de cet infâme!... c'était Pistache-Carotte votre collègue !... Hier au soir le misérable, excité par la boisson et ayant perdu
toute prudeûcc, s'est ouvert à moi m'a dévoilé SCS projets et a fini par m'offrir de partager avec lui, au prix de mou honneur, Torde l'Angleterre... Vous comprenez quelle a du être ma réponse, un refus énergique et méprisant, la promesse que je dévoilerai son inqualifiable conduite, que je vous dénoncerai ce crime de lèzenation... Le monstre découvrant alors jusqu'à quel point il s'était trompé en méjugeant capable de devenir son complice, n'a pas reculé, pour sauver sa tête, devant un crime!...
Armé d'un poignard, il s'est précipité sur moi pour appliquer sur ma bouche patriotique le sceau de l'éternité ; la liberté a doublé la force de mon bras, et dans la lutte qui s'est engagée entre nous, j'ai eu
le malheur de lucr le monstre, je dis le malheur, car je regrette que pour l'exemple des traîtres sa tète ne soit pas tombée sur l'échafaud.
Voila, mon cher Pistache, quel sera le discours que je tiendrai au comité révolutionnaire.
— Et tu te figures que l'on ajoutera foi a une semblable calomnie , dénuée de toute preuve, s'écria Pistache, qui ne put, malgré ses efforts, me cacher son émotion.
— J'en suis certain, et voici pourquoi : c'est que je dévoilerai a tes anciens collègues l'existence de ce luxueux et mystérieux boudoir que tu as eu l'imprudence
d'un volontaiue 2î)5
de me montrer hier!... Le peuple envahira alors la maison et, a la vue de ces richesses " soigneusement cachées, que tu gardais pour loi, tandis qu'en public tu affectais la miïère, le cri de rage et de réprobation qui s'élèvera contre ta mémoire sera tel, qu'il n'y aurait rien d'impossible à ce que l'on me portât en triomphe, tandis que^ l'on traînerait ton cadavre dans le ruisseau... Mais le temps presse, cher ami, et j'ai hâte d'en finir. Je t'accorde encore cinq minutes de réflexion ! Ces cinq minutes écoulées, ou tu me remettras l'ordre d'élargissement du marquis, ou tu mourras... Je n'ajoute plus une parole: Choisis!
— Adjudant, me répondit alors Pistache, je ne t'aurais jamais cru aussi fort
que lu l'es montre ce soir! II y a en loi de l'avenir. Tu as gagne la parlie, el il ne me resleplus qu'a payer...
Le sans-culolle que je ne perdais pas des yeux, car je craignais quelque Irahison de sa pari, s'assit aussitôt devant son bureau el écrivit deux lignes sur un papier porlanircnlêle du comité révolutionnaire, puis, me le remettant :
Voici, me dit-il; es-tu satisfait ?
Je pris le papier ; c'était, rédigé selon les formes ordinaires et légales, un ordre d'élargissement.
— Très l3ien, mon cher Pistache, lui répondis-je, j'aime mieux cela. J'allais
d'un VOLONTAIKE 297
me retirer lorsque le sans-culotte me retint.
— Cher ami, me dit-il, ce que j'estime par dessus tout dans un homme, c'est l'énergie et le courage; lu as montré ce soir une vigueur qui te vaut a tout jamais mon estime. Veux-tu que nous continuions h.
être amis? Je te jure, quant a moi, que je te lais cette offre de tout cœur et sans aucune arrière-pensée de prendre une revanche.
Comme je n'avais rien a gagner à me faire un ennemi mortel du dangereux et puissant sans-culotte, je l'assurai que notre discussion n'avait changé en rien les sentiments que je lui portais, et je serrai cordialement, du moins en apparence, la matin qu'il m'offrit.
Je ne puis dire la joie que j'éprouvais en portant a la pauvre enfant qui m'attendait dans l'escalier, l'ordre d'élargissement qui sauvait la vie de son père.
A présent, si le lecteur me demande quelle ciit été ma conduite, dans le cas où le citoyen Pistache se fût refusé a se rendre a mes désirs, je lui répondrai que, ma foi, je n'en sais rien!