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mesUquc nous conduisit dans le salon ou se tenait le vieux vétéran, que nous trouvâmes étendu dans un ^rand fauteuil. Il portait, car il faisait très froid, une ample roI)o de chambre toute ouatée , a la boutonnière de laquelle se voyait la rosette de la croix de Saint-Louis.
— Soyez les bien-venus, citoyens, nous dit-il en essayant de grimacer un sourire, je suis heureux du hasard qui me procure la visite de bons patriotes comme vous. J'ai donné ordre a Perpétue, c'est le nom de ma bonne, de vous servir tout ce que vous voudrez bien lui demander. Je possède une basse-cour assez bien garnie, une cave passablement montée, et mon garde -manger renferme quelques conserves. Ne vous faites donc, je vous en
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prie, faute de rien. Perpétue, ajouta le vieux clievalier de Saint-Louis, ces cito3^ens doivent être fatigués ; conduisez-les aux chambres que vous leur avez préparées , aOn qu'ils puissent se reposer , si bon leur semble, jusqu'à l'heure du souper.
— Vraiment, me dit Anselme lorsque nous fûmes seuls, ce vieillard me plaît beaucoup ; seulement, je me méfie un peu de son enthousiasme pour la République !
— Est-ce que tu tiens beaucoup a ce que ce soit un démocrate ?
— Ça m'est bien égal , pourvu qu'il remplisse le séduisant programme culinaire qu'il nous a déroulé. Tu sais qu'en
fait d'opinions jo suis d'une tolérance extrême.
— Saiî-lu ce que je crains, moi, Anselme ? Que nos camarades n'abusent de l'hospitalité et ne se livrent a quelques incartades.
— Je ne crois pas! Ce sont de bons
garçons que je connais depuis longtemps et qui ne mordent que quand la faim les talonne ! Je ne te promets pas qu'ils observeront parfaitement les convenances , qu'ils ne renverseront pas quelques bouteilles et ne finiront pas, au départ, par tomber ivre morts sous la table ; au contraire, il est probable que tout cela aura lieu, mais que veux-tu ? Chacun a ses goûts et ses habitudes! Seulement ce dont je crois pouvoir te répondre, c'est qu'ils ne
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forceront aucun secrétaire et ne mettront pas le feu a la maison.
— C'est la l'essentiel ; tu me rassures.
L'heure du souper sonnée, la vieille Perpétue vint nous avertir que son maître nous attendait ; nous nous empressâmes de la suivre.
Le chevalier de Saint-Louis ne nous avait pas trompes en nous disant que tout ce qu'il possédait était a notre disposition: nous trouvâmes la table garnie de plats nombreux et de bouteilles de vin de toutes qualités.
On conçoit l'accueil que quatre soldats, la plupart du temps privés du nécessaire, et toujours affamés , durent faire a ce
repas. Pendant un quart d'iieure, ce ne fut qu'un cliquetis d'assiettes et de fourchettes que pas une seule parole n'interrompit.
Une fois les premières exigences de la faim satisfaites, la conversation s'engagea, et l'on se mit h discuter — car on ne cause plus aujourd'hui — sur les événements politiques. Notre hôte, quoique vieux et perclus, fut certes celui de tous les convives qui montra le plus d'enthousiasme et d'ardeur pour la Piépublique. Il ne prononçait guère dix paroles sans intercaler dans sa phrase le mot de liberté et celui d'égalité. A l'entendre, la République devait absorber l'Europe entière; le temps des rois était passé.
Je ne puis dire l'impression pénible que
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j'éprouvais en entendant ce vieillard s'exprimer de la sorte. Je savais qu'il ne pouvait ni penser, ni désirer ce qu'il disait; que la crainte seule le faisait parler ainsi, et je trouvais honteux pour notre époque qu'un homme, sur le déclin de la vie, et ayant déjà un pied dans la tombe, crut devoir, pour sauver le peu de Jours qui lui restaient encore a passer sur la terre, cacher ses opinions devant des militaires français. Étions-nous donc descendus si bas que sous notre uniforme on craignît de rencontrer un traître ou un assassin!
Quant a mes camarades excités par l'abus des vins généreux qui encombraient la table, ils étaient devenus d'une gaîté aussi folle que bruyante, et, sans égards pour la vieillesse de notre hôte, il
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c'hanlaient ou, pour ôlrc plus exact, ils criaient a lue-tôte des chansons Ijacliiqucs, palrioliques et tant soit peu légères.
De temps en temps, à la contraction involontaire des sourcils de notre hôte et a un regard plein d'angoisse que Perpétue, tout en essayant de sourire, échangeait avec lui, je comprenais combien ces deux êtres devaient souffrir de notre présence.
— Eh ! dis donc, citoyenne ! s'écria tout à coup un de mes compagnons en s'adressant a la vieille domestique, es-tu donc muette? on ne t'entend pas !
— Monsieur... citoyen, je suis occupée a vous servir et ne puis me mêler à la conversation, répondit Perpétue.
r^ A nous servir ! reprit le soldat ; quelle
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est celte phrase d'aristocrate ! N'oublie doue pas, la vieille, qu'aujourd'hui il n'y a plus ui maîtres, ni serviteurs ; il y a seulement des citoyens. Tu ne me sers pas ; tu nous aides, ce qui est bien différent I
— Oui , citoyen , c'est ce que je voulais dire ; je me suis trompée...
— Eh bien, comme toute peine mérite salaire , et qu'il est juste que chacun ait son tour, a présent que nous n'avons plus besoin de toi , viens te mettre à table avec nous et boire un coup. Allons , dépêchetoi!
— Que je m'asseye a table ! repéta la pauvre Perpétue , toute troublée et en jetant a la dérobée un regard effaré sur son maître.
— Certainement , a tahte ! reprit notre compagnon. Et pourquoi pas? Ah ! je vois ce que c'est, coquette; tu veux que j'aille l'offrir mon bras...
— Voyons , Perpétue , pourquoi te faire prier ainsi? lui dit alors doucement le vieux chevalier de Saint-Louis. Tu dois être en effet fatiguée... viens te placer a côté de moi... je t'aiderai a mon tour.
— Mais monsieur... mais citoyen... vous n'y pensez pas, — s'écria la pauvre domestique de plus en plus décontenancée — que moi... non, c'est impossible... je n'oserai jamais.
— En voila une aristocrate têtue I dit le soldat. Faut croire, mes amis, que son maître, comme elle l'appelle, n'est pas
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aussi partisan de l'égalité et de la fraternité qu'il le prétend... sans cela elle ne ferait pas tant de façons.
— Mon maître est aussi patriote et républicain qu'homme du monde, s'écria alors la malheureuse Perpétue avecdes sanglots dans la voix. Vous voyez bien qu'il m'a priée de venir m'asseoir a ses côtés... Si j*ai refusé , c'est que je n'avais pas faim...
mais à présent... enfin... j'y vais...
En effet, la brave femme prit un fauteuil et s'installa sans plus tarder auprès du vieux chevalier de Saint-Louis.
Le soldat, auteur de cette petite scène intime , que je rapporte ici telle qu'elle se passa , n'était pas un méchant homme.
Seulement, il possédait un caractère ta-
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qiiiii, manquait roniplèlement d'éducation , et ne se doutait 'pas des convenances.
Ravi de son triomphe, et déjà fort excité par la boisson, il se mit alors, pour continuer la plaisanterie, à vider bouteille sur bouteille en l'honneur de la belle aristocrate Perpétue, — comme il appelait la bonne vieille, — jusqu'à ce qu'enCn, cédant a l'ivresse, et presque en délire, il cassa une bon teille en deux par le milieu , et élevant d'une main tremblante celte coupe improvisée :
— Mes amis, nous dit-il, découvrezvous... et imitez-moi !... Je bois a la guillotine! Mort aux nobles! Vive k tout jamais l'échafaud !,.,
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A ce toast ignoble et que l'ivresse de celui qui le portait pouvait seule excuser jusqu'à un certain point, je vis le vieux chevalier de Saint-Louis rougir et pâlir coup sur coup, puis — prodige incroyable — se lever vivement , malgré son état de paralysie, de toute sa hauteur :
— Messieurs, s'écria-t-il alors d'une voix calme et fortement accentuée, je bois a la gloire passée de la France ! a son affranchissement des tigres lâches et cruels qui l'oppriment aujourd'hui ! a la mémoire de la noblese morte le sourire aux lèvres sur l'échafaud ! au triomphe des hommes de bien! a la chute des bourreaux.
Le chevalier , après avoir prononcé ces paroles, vida son verre d'un seul trait,