‹ Les étapes d'un volontaireChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Personne, je le déclare ici, n'est doué d'un caractère plus doux et plus inoffensif que le mien. Toutefois, il est une chose que je ne puis supporter, qui me met hors de moi, me fait oublier toute pmdence et

% Li:S ÉTAPES

rêver de sang', c'est l'abus de la force. Peut-être est-ce a ce penchant de mon caractère pour la justice que je dois, tout en étant républicain de cœur, de maudire les excès commis au nom de la liberté, et de désespérer de la révolution.

Le coml)at étant chose convenue, il fut résolu, sur les instances de Micbaud qui voulait finir le plus tôt possible, qu'il aurait lieu immédiatement. Nous nous donnâmes rendez-vous, une demi-heure après , a une des portes de la ville, et je m'en fus de suite au quartier voir si je ne trouverais pas Anselme, et chercher des épées. Michaud m'accompagna.

— Vo} ons, monsieur, lui dis-je pendant le trajet, n'y aurait-il pas moyen de nous arranger de façon â égaliser les chances!

d'un VOLONTAIRE 97

Si, profilant de votre rôle d'offense, vous demandiez le pistolet ?

— Ilélas! épée ou pistolet, cela m'est bien égal ! Je n'ai jamais, de ma vie entière, touché une arme ! Je ne saurais même pas tirer un coup de feu!...

— En ce cas, conservons l'épée. Ne vous troublez pas; frappez d'estoc et de taille ; tendez votre fer dès que vous apercevrez un jour, et fiez-vous pour le reste au hasard. On a souvent vu tomber des spadassins sous l'épée de gens inexpérimentés... Du courage ! •

— Oh ! ce n'est plus le courage qui me manque, citoyen, me répondit Michaud, puisque je suis décidé a mourir! Seulement, je vous répète qu'avec Scévola il n'y

a pas de chance que j'en réchappe, car si celle chance exislait, Scévola ne se battrait pas avec moi !

— Mais ce Scévola est donc un tigre?

demanda le compagnon de Michaud, le nommé "Fontaine qui, spectateur muet de toute la scène qui venait d'avoir lieu, n'avait cependant pas quitté son ami.

— On l'appelle le tueur d'hommes , Fontaine, et l'on a raison! Ce soir, on ne verra plus que ma femme dans le comptoir de ma boutique : la ville comptera uu drapier de moins! Quant a moi, je regrette une chose, c'est que tu aies quitté, mon bon Fontaine, et Arles et ton magasin de mercerie, pour venir passer une semaine avec moi... car ma mort va te déranger.

d'un volontaike 99

— Voyons, tais-toi! interrompit le mercier Fontaine en imposant silence a son ami ; tu ne vois donc pas que je pleure!... Dieu de Dieu ! sije savais avoir du courage ! Et pourquoi, au fait, en manquerais-je ? Je suis persuadé que c'est la peur que l'on éprouve d'avoir peur qui paralyse le plus souvent vos bonnes intentions. Quanta manier une épée, ça ne doit pas être aussi difficile qu'on se le figure. Je suis bien siir que si j'étais assez en colère pour foncer sur mon adversaire sans m'inquiéter de rien, je lui donnerais du fil a retordre ! Le difficile, c'est de savoir se mettre en colère un bon moment. Tout est la !

Nous arrivâmes au quartier, et je m'empressai de chercher Anselme; malheueusement il venait de sortir, et l'on ne

100 * LtS LTAPi:S

put me donner aucun rcnseigncDîent sur la direclion qu'il avait suivie. Comme nous n'avions pas de temps a perdre, je pris des épées et me dirigeai, suivi des deux marchands, vers la porte de la ville oîi nous devions nous ; rencontrer avec nos adversaires.

En effet, Scévola, llanqué de deux drôles dans son genre, nous attendait déjà sur le terrain.

— Tu es seul, citoyen? me demanda-til. Je ne vois pas de second témoin.

— Et moi, donc! s'écria le mercier Fontaine, en s'avançant avec un air de résolution qui m'étonna ; est-ce que je ne compte pas ?

— Toi, répondit Scévola en haussant

d'un VOLONTAIRE 101

les épaules ; un vendeur de coton et d'aiguilles ; mais lu ne sais pas, malheureux, ce que c'est qu'un duel ! Après tout, peu m'importe! L'essentiel pour moi, c'est de tuer d'abord ce gredin de Micîiaud, et de donner ensuite une leçon a quelqu'un que je sais...

— Si le citoyen Michaud veut bien y consentir, ce quelqu'un que vous savez serait heureux de prendre sa place, dis-je au spadassin.

— Du tout, me répondit-il, je tiens beaucoup a ce que les choses se passent régulièrement. Michaud est le premier inscrit, a nous deux d'ouvrir lu dause.

Scévola, en parlant ainsi, jeta bas sa

carmaprnole, et, montrant sa poitrine nue :

— Je n'aime pas attendre ! dit il.

— A revoir Fontaine, murmura tristement le pauvre drapier en donnant une poignée de main a son ami, — c'est fini.

Les adversaires s'élant placés a une distance convenable, je donnai le signal du combat, et ils croisèrent le fer!

— Je n'ai pas peur, me dit Michaud a voix basse. Cependant je sens que je vais me trouver mal!

— Allons, du courage, lui répondis-je vivement, on nous regarde...

A la façon dont le malheureux drapier

d'un volontaire 103

tenait son ëpée et a l'aplomb avec lequel Scévola tomba en garde, l'issue du combat ne pouvait se mettre en doute. Je me promis de l'arrêter dès que l'honneur serait à moitié satisfait, c'est-a-dire dès la première goutte de sang.

Scévola avait l'air radieux : il posait.

— Micliaud, dit-il à son adversaire, je ne veux pas te toucher sans que tu saches au moins qu'elle est la botte qui te tue!... Je choisirai , en souvenir de notre ancienne amitié, le coup le plus facile à parer... Ce. qu'on appelle une , deux...

— Que faire, citoyen , me demanda Michaud.

— Parez tierce et quarte , c'est-à-dire a

lOi LES ÉTAPES

gauche ou a droile, ou vice versa, selon que l'on vous at laquera en dedans ou en dehors des armes , cl ripostez dès que vous aurez rcucoulré le fer de votre adversaire, lui dis-je.

— Parbleu ! s'écria Scévola en riant aux éclats, voici un singulier duel! J'aime cette façon de causer avec ses témoins et de leur demander conseil : c'est neuf, n'importe! Ce que j'ai dit, je le ferai. Attention a la hotte, brave Michaud. Une, deux!...

Le spadassin se- fendit alors en exécutant lemouvement annoncé , et l'infortune Michaud, poussant un cri déchirant, tomba par terre. L'épée de son adversaire lui avait traversé le corps. '

d'un volontaire 105

Je me préeipiîai aussitôt vers l'inforluné drapier et le soulevant dans mes bras , j'essayai d'étanclier le sang- qui coulait de sa blessure ! îîélas ! à la pâleur mortelle répandue sur son visage , à un léger filet d'une écume ensanglantée qui se montrait aux coins de ses lèvres, je compris que mes soins , eu égard a la gravité de la blessure , seraient impuissants , et qu'un chirurgien seul pouvait le sauver , en supposant toutefois que les organes essentiels n'eussent pas été atteints !

— Allons , du courage , mon brave Michaud , lui dis-je, cela ne sera rien.

— Merci, monsieur, de vos encouragements ,«me répondit-il d'une voix entrecoupée , — mais je sens que je m'en vais

Après tout , j'aime mieux mourir dans mon

lit que sur l'échafaud... Je croyais aussi qu'un coup d'épée ftiisait plus de mal que cela..... C'est une chose si terrible a voir qu'une épée nue ! Je vous assure que je ne souiïre pas trop... Une seule idée me tourmente...

— Laquelle , mon cher monsieur ?

— C'est que si ma femme ne me voit pas revenir pour l'heure du souper, elle s'inquiétera d'abord et se mettra ensuite

en colère Ne vous serait-il pas possible

de me reconduire de suite chez moi?

Comme le combat s'était passé derrière une des portes de la ville et que la distance a parcourir pour arriver au magasin • du drapier n'était pas très considérable , je résolus , avec l'aide de son ami le mer-

d'un volontaire i07

cier Fontaine, de le transporter sur-lechamp a sa maison.

Ce dernier, depuisque l'infortuné Michaud avait reçu le coupfatal, semblait changé en statue. Droit , immobile , les yeux démesurément ouvertset le front plissé, il présentait dans toute sa personne l'image d'un anéantissement complet.

,1e l'appelai trois fois de suite sans qu'il parut m'entendre.

— Fontaine , murmura alors Michaud d'une voix faible et presque inintelligible : ne veux-tu pas venir a mon secours... On dirait vraiment que tu ne ressens aucune peine de mon malheur.... ce n'est pas bien...

Aces paroles de son ami, le mercier sembla se réveiller comme s'il sortait d'un songe.

— Tu m'appelles, Michaud, s'écria-l-il , en passant sa main sur ses yeux, sois tranquille le moment est venu , lu vas voir.

Fontaine s'approcha alors lentement de Scévola, qui, depuis son triomphe, n'avait cessé de ricaner d'une façon indécente avec ses témoins qui ne lui répondaient pas , et d'essuyer son épée , quoiqu'elle ne présentât plus aucune trace de sang.

Arrivé tout contre lui, il le fixa d'un air farouche et qui conlraslait étrangement

d'un VOLONTAIRE 109

avec sa physionomie habituelle, c'est-adire un peu candide et complètement dénuée d'énergie; puis d'une voix qui annonçait un orage :

— Citoyen, lui demanda-t-il , est-ce h

ton adresse ou bien au hasard des armes qu'il faut attribuer ton triomphe?

— Oh ! oh ! mes amis , venez a mon secours , protégez-moi ! s'écria Scévola en accompagnant cette fine plaisanterie d'un rire grossier et impertinent. Voici le citoyen mercier qui veut a son tour me dévorer tout vif!... Si , pour le calmer , je lui administrais quelques chiouenaudes...

Fontaine, dominé probablement par une idée fixe, sembla ne pas remarquer

cette insulte, et reriouvel» sa première question.

— Parbleu! dit Scévola, crois-tu donc, ffros nuiscadin manqué, qu'on ait été pour rien, pendant dix ans, maître d'armes!...

— Ainsi, avant de te battre avec Michaud, tu étais assuré d'avoir sur lui l'avantage?

— Certes!... Mais prends garde... tu commences a m'ennuyer avec tes questions...

— Alors, si tu avais cette conviction, ce n'est pas un combat que tu as livré, c'est tout bonnement un assassinat que tu as commis...

d'un]volontaire 111

— Va pour l'assassinat. Après.

— Après! s'écria Fontaine d'une voix tonnante. Michaud, s'il succombe, ne mourra pas^fu moins sans vengeance! Je n'ai plus peur. Je suis juste en colère, a point nommé. Tiens, misérable, je te paie la dette de mon pauvre ami. Voici ce que tu mérites...

Avant que Scévola et ses témoins eussent eu le temps de deviner son action ou de s'y opposer, deux vigoureux souîïlets, lancés par le mercier, à tour de bras, tombèrent d'aplomb sur les joues de l'exmaître d'armes, dont le teint livide s'empourpra d'une vive rougeur.

Le dialogue qui avait précédé cette action a laquelle nous étions si loin de nous

allcndrc, avait eu lieu d'une façon si rapide, qu'il s'était passé en dix fois moins de tcMiips que le lecteur n'en mettra probablement a le lire ici.

Je m'attendais à voir Scévola, après ce sanglant outrage, se jeter comme une bote fauve sur son provocateur, et déjà je me disposais a me porter au secours de ce dernier, mais il n'en fut rien. L'ex-maître d'armes, soit que la fumeur qui l'animait fut tellement violente qu'elle paralysât sa volonté, soit qu'au contraire la peur l'eût saisi en voyant pointer tout à coup les oreilles d'un lion sous une peau de mouton; l'ex-maître d'armes, dis-je, resta pendant une dizaine de secondes immobile et annéanti, comme s'il eût été touché par la foudre.

d'un VOLONTAIRE 113

Eiiûn, les premières paroles qu'il prononça me prouvèrent que c'était bien plutôt a la crainte qu'il éprouvait, qu'à l'in' dignation que je lui supposais, qu'il fallait attribuer sa stupéfaction.

— Peut-être, avant de devenir mercier, étais-tu maître d'armes, citoyen Fontaine ? dit-il sans emportement; car, moi, je ne te connais que depuis seulement trois a quatre jours, et j'ignore ton passé...

— Que j'aie été ce que j'ai voulu, peu l'importe, assassin, s'écria Fontaine d'un ton qui montrait que la colère qui l'animait, loin de diminuer, augmentait encore. Allons, prends cette épée, lâche brigand ! j'ai soif de ton sang, et je ne puis attendre.

lU

Le mercier en parlant ainsi se saisit de l'épée dont le piuvre Michaud s'était si mal et si peu servi, et Scévola dut se remettre en garde. Toutefois, je compris à la pâleur de son visage et a la raideur de ses mouvements qu'il ne comptait plus autant sur lui-même, et qu'il obéissait plutôt a une impérieuse nécessité qu'a sa libre volonté.

A peine les deux adversaires furent-ils face à face, que Fontaine, avec une impétuosité qui trahissait et son inexpérience des armes et sa fureur, se jeta en aveugle et le bras tendu sur Scévola.

Devant une pareille attaque, deux résultats étaient probables, presque certains; si Scé\ola gardait son sangfroid , c'en était fait de Fontairc; si, au contraire, il se

laissait intimider on pouvait le considérer comme un homme perdu : ce fut ce qui arriva; quelques secondes plus tard, l'exmaître d'armes, étendu tout de son long par terre, rendait le sang a gros bouillons par la bouche, a la suite d'un épanchement intérieur qui s'était déclaré presque en même temps qu'il avait été touché.

Une demi-minute plus tard il étaU mort.

Ce second duel, si inattendu, avait eu lieu si rapidement, que nous n'avions pas eu pour ainsi dire le temps de nous interposer entre les deux combattants.

Jamais je n'oublierai l'air d'étonnement profond et de stupéfaction sans égale que refléta le visage du pacifique mercier quand il vit tomber son adversaire. Son triomphe lui paraissait une chose si peu

Page 1