‹ Les étapes d'une classe au Petit séminaire de Québec, 1859-1868 [microforme]Chapitre 13 sur 36 · PHILOSOPHIE JUNIOR · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE JUNIOR

La rentrée de 1866.—Liste des 24 élèves de philosophie

junior.—Les finiesants de 1867.—Condisciples sortis après la rbétorique.—Changements dans personnel du Séminaire.—Les régents de chaque salle, —

b: M Pa neau, assistant de M. Paquet.

Les Gières de Grand Séminaire quittent l'Archevé:

d’un —Octave Delachevrotière,—Concert da 30 avril remis au 1er mai, —M; Lynch, de Toronto.—| au Petit-Cap.—Une

fête nationale à Maizerets.—Uu banquet politique à Maizerets, le 1er juillet x .— Distribution des prix. Palmarès lu mn et Narcisse Proulx, discours d'adieu par per Vincent. —Le cantique d'adieu. Sortie le 8 juillet.

L‘ rhétorique est le couronnement des humanités. Une fois terminée, l’enseignement des lan-

gues, de l’histoire et de la littérature a définitivement pris fin. La somme des connaissances

acquises par les étudiants n'est pas encore consi- P:

initivessances consi-

L'ÉTANG DE MAIZERETS

dérable, il est vrai, mais elle témoigne d’un fonds d'instruction solide. Ils possèdent—si leur labeur a été soutenu—une vue d’ensemble, des notions fondamentales qui sont, au moins, l'indice d’un commencement de culture littéraire. Ils ont en main le fil conducteur qui leur permettra— plus tard—de poursuivre et de compléter ce qui n’est qu’ébauché. Comme l’a si bien dit un écrivain de la Revue Universitaire, de Paris: « Un homme, c’est un être qui peut apprendre et comprendre même après avoir passé ses examens.» Point d'illusions ! C’est tout le bagage intellectuel que l’on emporte au sortir de la rhétorique, et que peuvent porter des épaules d’adolescents. Le niveau des études, on peut souhaiter le voir monter plus haut et plus vite, mais ce desideratum est le seul qu’on puisse raisonnablement formuler. Reprocher à nos collèges de ne pas gaver leurs élèves, de ne pas façonner des cerveaux capables de disserter de omni re scibili, est pure sottise ou quelque chose de pire. On ne va pas au collège pour explorer tous les zônes du savoir humain, mais pour bien apprendre,sous la direction de professeurs compétents, les matières d'un programme proportionné aux forces et à la durée du cours des élèves. Aussi, ils com-

mettent une èrreur capitale ceux qui, après les humanités, s'empressent de gagner la haute mer aussi peu lestés, et renoncent gaiement au cours des sciences. Ils pourront être des soldats heureux, briller même dans la carrière qu’ils auront embrassée, mais les lacunes de leur formation transparaïtront toujours. Quoiqu'on pense et qu’on dise, il est incontestable que la réunion seule d’un commencement de culture littéraire et scientifique forme un jugement sain et vigoureux. Comme:preuve, il suffit de mentionner la philosophie et les mathématiques, qui occupent— à bon droit—la première place dans le cycle des sciences. Comment, sans elles, progresser dans la plupart des autres sciences, qui supposent leur connaissance, et qui sont plus ou moins emmêlées les unes aux autres ? Sans philosophie, impossible de contenter la curiosité naturelle de l'esprit humcin; de trouver les points fixes qui mettent fin à ses incessantes excursions à travers les pourquoi ; d'avoir des notions exactes sur les questions d'ordre, de liberté, d’obéissance, de société, d'autorité, qui influent tant sur les mœurs publiques et privées, impossible enfin de mettre à na les sophismes de l'erreur et en pleine lumières les vérités qui sont comme le préambule de la

foi. Pour dire le vrai, ce n’est pas seulement un an—mais deux—qu'il faudrait consacrer à une science dont l'ignorance rend dangereux tous ceux qui parlent ou qui écrivent. Il en est de même des mathématiques. Les autres sciences les présupposent également,bien qu’elles ne soient Pas aussi indispensables que la philosophie. Sauf les cas exceptionnels, il suffit d’être familier avec Varithmétique pour se tirer d'affaire dans la vie pratique. Mais il n’en est Pas moins vrai que l'étude de l'algèbre, de la géométrie et de la trigonométrie est pour l'intelligence ce que sont les exercices gymnastiques pour le système musculaire: elle l’assouplit, l’aiguise et la fortifie. La Première année du cycle des sciences, en particulier, ne devrait jamais être sacrifiée que pour des raisons majeures.

L'importance du cours dés sciences est assez bien comprise. Les étudiants de nos collèges admettent généralement qu’ils ont encore beau- Coup à apprendre au sortir des humanités; que leur formation est incomplète et ne saurait leur permettre de voler bien haut, Une preuve, c'est que les désertions—au moment de commencer le second cycle des études classiques—sont des exceptions que, d’ailleurs, des circonstances par-

ticulières justifient assez souvent.

La plupart des rhétoriciens de 1865-1866 imitèrent leurs devanciers, et nous retrouvons presque tous les mêmes noms sur la liste officielle des élèves de philosophie junior, comme on peut le constater en la relisant : Beaulieu, Belleau, Blouin, Carrier, Casault, Cimon, Darveau, Desrochers, Désiel, Fortier, Fraser, Gosselin, Guay, Huot, Labrecque, Ladrière, Laflamme, Laliberté, Lemieux, Marmette, Paquet, Sexton, Tanguay, Vaillancourt.1

Notre petite famille n’avait donc guère diminué en nombre, puisque nous étions encore vingtquatre au lendemain de la rentrée qui eut liew le 3 septembre. Cinq confrères étaient définitivement sortis des rangs; mais grâce à l’arrivée de trois nouveaux compagnons de route, le cadre de la classe restait à peu près le même.

Les condisciples qui nous avaient faussé com pagnie étaient: Georges Garon, Edmond Ganvreau, JE. Grondin, J.-B. Morissette et Arthur Robitaille,

1. Les finissants de 1867 étaient : François Cinq-Mars, Alfred Decelle, Octave Delachevrotière, Honoré Filteau, Théophile Fortier, Edouard Laüriault, Joseph Marquis, Léon Morisset, George Roy, Prosper Vincent,

Garon pratique la médecine dans la belle paroisse des Trois-Pistoles. Il est resté ce qu'il était au collège, aussi estimé de son curé qu'il l’était de ses anciens professeurs, et content de son sort.

Gauvreau n’a jamais quitté le quartier de Qué. bec où il est né. Non content d’être médecin, il a voulu compter parmi les bienfaiteurs de l'hut1anité en fournissant aux membres de la Faculté des pointes d’un vaccin qui, parait-il, vaut de l'or en barres.

Grondin, un québecois lui aussi, est venu dres-

ser Sa tente à Charlesbourg, tenant probablement à ne pas perdre de vue sa ville natale. Il ne suffit pas pour faire sourire la fortune d’être habile médecin, attentif à ses devoirs professionnels, desservant d’une nombreuse clientèle, car l’aurea mediocritas est encore son partage. Poussé par ses amis politiques, plus que par une irrésistible vocation, il a tâté— mais une fois pour toutes—le poulx électoral du comté de Québec. Renseigné sur les choses de la politique, parlant les deux langues officielles de notre pays, s’exprimant aisément et correctement, intègre par-dessus le marché, ce dossier, étant donné nos mœurs électorales, assurait sa défaite.

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Robitaille—comme son confrère Gauvreau—a toujours résidé à Québec. Depuis qu’il a cessé d’être l’un des médecins de la prison, il n’a plus que l’ennui—assez désennuyant—de vivre dans cette aisance dorée,qui procure la sécurité sans le tracas d’une grosse fortune.

Morissette était sorti du Petit Séminaire avant de terminer sa rhétorique et d’aiguiller la vie qu’il allait commencer. Il cherchait encore sa voie, lorsqu'il fut question, en 1868, du recrutement d’un détachement de zouaves pontificaux canadiens. Ce projet lui révéla sa vocation. « Je serai soldat, dit-il, et j'aurai la bonne fortune de. faire mes premières armes au service de la Papauté.» Il sollicita immédiatement et obtint l'honneur de faire partie du premier contingent, qui séjourna à Rome de 1868 à 1870. Nous savons qu’il brilla dans ce bataillon d'élite, composé de la fine fleur de la jeunesse canadienne franaise. Prêt à faire bon marché de sa peau autant qu'à la vendre bien chère, le cas échéant ; réunissant dans une bonne mesure les qualités du soldat français, ce confrère pouvait fournir une belle carrière et arriver à une position honorable s’il avait été moins étourdi. Il lui manqua aussi le temps de réaliser ses rêves, car il est parti

jeune et brusquement. A son retour de Rome, il prit du service dans la milice canadienne cantonnée à Winnipeg. Puis, un bon matin de l’année 1874, si je me rappelle bien, les journaux nous apprirent que ses camarades l'avaient trouvé mort sur le lit où la veille il s'était endormi plein de santé,

Les condisciples de la dizième heure étaient : Télesphore Carrier, Nazaire Paquet et Ferdinand Tanguay.

Carrier, qui avait commencé ses études classiques à l’âge où on les termine ordinairement, eut l’honneur d’être le doyen des doyens. Paquet avait été notre condisciple jusqu’à la rhétorique. Quant à Tanguay, il nous arrivait du Collège des Jésuites de Montréal.

Les élections de juillet 1866 avaient bouleversé le personnel du Séminaire, de haüt en bas. Elles furent, je pourrais dire, une révolution pacifique. MM. Buteau, Gonthier et Alexis Pelletier avaient définitivement quitté le Séminaire

‘pendant les vacances. On avait choisi un nouveau supérieur, M. Méthot; un nouveau directeur du Grand Séminaire, M. Taschereau; un nouveau directeur des écoliers, M. C. Légaré; un assistant-directeur, M. Victor Légaré; un nou-

veau professeur de mathématiques, M. Hame!:

un assistant-professeur de mathématiques, M. Ls. Sansfaçon; un nouveau professeur de philosophie, M. L.-H. Paquet; un assistant-professeur de philosophie, M. A. Papineau, et quatre nouveaux professeurs d’humanités: MM. Langis, pour la troisième; Napoléon Laliberté pour la quatrième; Georges Côté pour la cinquième; et F.-X. Gosselin pour la sixième. Les deux professeurs d’anglais étaient MM. Doherty et Ernest Audèt; les deux premiers régents étaient : M. Léon Lambert pour la salle des grands, et M. Joseph Sirois pour la salle des petits. Les autres régents étaient: MM. Les. Gauthier, A. Godbout, À. Bergeron, J. Rainville, Elzéar Couture, du diocèse de Rimouski, Ls. Sansfaçon.1

Le départ de M. Pelletier avait iaissé sans titulaire la chaire de mathématiques. M. Hamel fut appelé à recueillir temporairement cette succession, bien qu'il fut déjà chargé du cours de physique. Il possédait à fond cette branche SX hate l'année 1866-1867, les prêtres agrégés étaient : MM. Taschereau, Méthot, Laverdière, Audet, A. Legaré, Hamel, C. Legaré, Roussel, Maingui, Beaudet, B. Paquet, L.-H. Paquet et V. Legaré,

Les prêtres auxiliaires étaient : MM. Baillargé, Brunet, Dumontier, Doherty, Bégin, N. Laliberté.

qu'il avait étudiée en même temps que la physique; mais il lui manqua le temps de remanier le Cours qu'il avait suivi à Paris, de l'adapter à un autre milieu, d'en réduire les proportions, de le mettre plus à la portée d'étudiants dont plusieurs ne savaient presque rien, même en arithmétique. L'heure du cours quotidien se passait à co- Pier—à toute vapeur—ce que l’on nous dictait. Sous le titre de « Théorie des limites,» incompris du grand nombre, il me souvient d’avoir griffonné quatre cents lignes d’une écriture fine et serrée. Le temps libre qui suivait chaque cours, suffisait à peine à reviser et corriger les pages manuscrites. Le moulin à problèmes, il nous forçait rarement de le faire tourner, se contentant de nous livrer les formules sans lesquelles il ne pouvait être mis en mouvement. Ces opérations, qui ne sont que l’application des principes, et avec lesquelles il importe tant de se familiariser, elles étaient laissées à l'initiative d’un chacun. De plus, l’arithmétique eut la part du lion, près de six mois sur dix. Il en restait à peine quatre pour l'algèbre, la géométrie et la trigonométrie. Cette dernière, nous ne pümes la voir qu’à vol d'oiseau. La résultante, facile à prévoir, fut peu consolante Pour le professeur,

peu glorieuse pour les élèves.

Si la marche suivie par le maître prêtait à la critique, ses disciples, il faut l'avouer, étaient loin d’être sans péché, Sans doute, le cours éts : trop exclusivement théorique, péchait à plusieurs points de vue,—je le pense aujourd’hui encore,—mais il n'était pas le seul coupable. Il avait un complice à plusieurs têtes: le manque de goût, d’aptitudes et d’application d’un certain nombre d'élèves. Bien peu mordaient aux mathématiques, il serait puéril de le nier, et nous avons suivi ce cours plutôt en amateurs. Cependant nos relations avec M. Hamel furent généralement bonnes. Mais lorsque nos faits et gestes finissaient par lasser sa p-tience, il était terrible comme le lion du désert. Nous en fimes l'expérience sur la fin du premier terme. Son assistant, un impassible sans égal, le rempiaça une dizaine de jours. Pendant le cours, notre attitude était irréprochable: mais après, c'était l’affranchissement de toute discipline, une désinvolture universitaire. La mesure déborda le jour où nous entrâmes à la salle d'étude en « polissonnant, » alors que la communauté travaillait en silence. M. Hamel était encore sous les soins du médecin. Néanmoins, nous recevions

sa visite le lendemain Matin, au moment où la Cours venait de commencer. La scène qui suiv.i est restée inoubliable, et Je temps que dura l’orage, personne ne fut tenté de dire à son voisin: € Bonum est nos hic esse.» Notre professeur nous classa en trois chœurs qui n'avaient rien d’angélique. Par le fait même, tous les confrères eurent leur part du Sâteau,même ceux qui observaient la lettre et l'esprit du code disciplinaire. Nous crûmes un instant, que l'assistant allait être englobé avec le menu fretin. Heureusement, il n’y eut ni mort ni blessés, et lorsque le tonnerre eut cessé de &ronder, le cours fut continué comme si nous venions de recevoir une bordée de compliments. Quelques jours après, M.. Hamel nous revenait complètement transfiguré.

Nous aimions quand même ce tempérement, tour à tour vio!ent Comme un ouragan et tendre comme une maman; brisant les obstacles lorsqu’il pouvait aisément les contourner: « assénant sa manière de voir au lieu de l’insinuer » ; convaincu que rien n’est impossible ; mais en même temps, franc, généreux, heureux de Pouvoir consSacrer son talent et sa vie, à son cher Séminaire. M. L.-H. Paquet ‘pensait bien professer Ja théologie à son retour de Rome en 1866, puis-

qu'il était allé étudier cette science. Mais le cours de philosophie étant encore sans titulaire, il en fut chargé temporairement.

Ce professeur aurait pu cire en toute vérité: Le Seigneur m'a tout donné, excepté la santé. Mais bien qu’il soit aujourd'hui sur le seuil de la vieillesse, le lot qui a été son partage ne lui permet pas d'ajouter : le Seigneur m’a tout ôté. Au contraire, le complément qui lui manquait, lui a été donné en son temps, presque er entier. Du reste,ces années d’inaction intermittente n’empoisonnèrent guère son existence, car il sut se ménager une foule de compensations sous forme de voyages de santé, d’excursions de chasse et de pêche. Depuis qu’il est en pleine santé, il est tout entier au bonheur d’être la pierre angulaire du monastère des Franciscaines Missionnaires de Marie.

Du commencement à la fin du premier terme, M. Paquet fut à son poste. Mais à partir de ce moment il nous laissa souvent orphelins, et finit même par n’apparaitre au cours que très rarement. Il soupconnait probablement qu'il en serait ainsi, car il nous avait apporté de Rome l’excellent manuel Tongiorgi. Cet auteur, qui n’a que le défaut d'être trop laconique, facilitait la

tâche du professeur et des élèves. Du premier il n’exigeait que de brefs commentaires, peu de développements: aux derniers il fournissait une petite somme substantielle et assez complète des matières qu’un manuel de Philosophie, même élémentaire, ne peut Passer sous silence Lorsque M. Paquet était forcé de se faire remplacer, son assistant traduisait le texte, se dispensait de tout commentaire, et chaque élève philosophait en Son particulier, du mieux qu’il pouvait.

M. Papineau n’était guère apte au professorat. Il concevait facilement, il est vrai, mais sa parole était embarrassée. Après avoir été, quelques années, chargé du cours de philosophie il eut des velléités d'entrer dans la Compagnie de Jésus; mais la tentation ne le retint pas longtemps au noviciat. Il revint bientôt du Sault-au-Récollet, répondant aux Pourquoi des curieux: « que s’il avait toutes les qualités requises pour faire un bon Jésuite, il lui manquait cependant les défauts.» Pendant qu’il était en train de faire des expériences, il crut devoir s’essayer dans le ministère paroissial. On le nomma donc à l’Islet, l’un des vicariats les plus enviés. Il tint bon dans ce poste, de 1875 à 1877, manœuvrant de son mieux, toujours sous pression, mais n’avançant

guère, si nous en jugeons par le quatrain que lui dédia un jour son curé, M. Delage :

Papineau fait envie

À quiconque s'endort.

C’est bon comme la vie,

Mais lent comme la mort.

Il semblait réellement avoir deux bras et deux jambes gauches. M. Papineau renonça au ministère paroissial en septembre 1877; retourna au Séminaire comme successeur de M. Maingui, aux Archives, et occupa cette position jusqu’à la fin de 1879. En juillet: 1880, la maladie le força de se retirer à l'Hôpital Général de Québec où il est décédé et a été inhumé en septembre 1880. :

L'année scolaire 1866-1867, sauf les variantes accidentelles, fut presque la réédition de la précédente. Les permutations d'emplois n'affectèrent en rien le régime interne de la communauté. Le programme du nouveau premier ministre du Séminaire, M. Méthot, était nécessairement identique à celui de ses prédécesseurs. La distribution des portefeuilles avait été remaniée, mais la Composition du ministère était restée la même. D'ailleurs, au-dessus du supérieur et des directeurs d’une maison d'éducation, il y a toujours la

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