‹ Les étapes d'une classe au Petit séminaire de Québec, 1859-1868 [microforme]Chapitre 14 sur 36 · L'Abeille, 14 octobre 1880, XIVe année, No · texte numérisé non relu

L'Abeille, 14 octobre 1880, XIVe année, No

constitution, le règlement et les traditic- Ces dernières ne sont pas immuables, sans d- te, les directeurs ont le pouvoir de les modifier, mais il est tout naturel qu’ils ne l'exercent qu'avec beaucoup de circonspection. Les années scolaires se distinguent donc—plus ou moins—les unes des autres, Surtout par les menus faits de la vie quotidienne,

On se rappelle qu’au lendemain de l'incendie de 1865 les élèves du Grand Séminaire avaient émigré à l’Archevêché. Ils Y séjournèrent plus longtemps qu'ils ne l'avaient prévu, puisqu'ils ne réintégrèrent le domicile clériçal que le 28 septembre 1866.

Ce jour-là, le Séminaire était doublement en fête, car il recevait la visite de trois évêques canadiens des Etats-Unis : Mer. Frs.-Norbert Blanchet, archevêque d'Oregon City; son frère, Mgr Aug.-Magloire Blanchet, évêque de Nesqualy, et Mgr Demers, évêque de Vancouver. Avant de se rendre au concile de Baltimore, ces che‘: de chrétientés,alors plus éloignées de Québec que ne l’est actuellement la Chine,avaient voulu revoir le PaÿS natal, les parents et les amis qu’ils y comptaient encore, Pendant le diner auquel les convia le Séminaire, la fanfare des écoliers leur don-

na une sérénade sous les fenêtres du réfectoire.:

Le lendemain soir, les ecclésiastiques commensaient leur retraite annuelle, qui fut prêchée par le R. P. Baudry, S.J. Quelques jours plus tard, le 3 octobre, les écoliers entraient également en retraite. Nous eûmes pour prédicateur le R. P.

Lagier, O.M.I, décédé subitement, je ne sais plus en quelle année, au cours d’une mission paroissiale qu’il préchait à l'ile Verte.

L'élection du nouveau supérieur nous valut, durant son terme d’office,une fête supplémentaire. Il y avait dix-huit ans que durait cet état de choses, pour la bonne raison que la fête patronale des trois supérieurs précédents coïncidait avec les vacances. Les écoliers avaient donc perdu dixhuit grands congés sous les règnes successifs de MM. Ls Gingras, Ls-J, Casault et Elzéar-Alexandre Taschereau. Ce ne fut point, sans doute,pour ressusciter cette fête que le Conseil appela M. Méthot à ce poste, mais tout de même sa nomination eut ce résultat désirable. On sait, en effet, que ses prénoms étaient : Michel-Edouard. Il était bien doté sous ce rapport, car ces deux

1. Mgr Guertin, évêque de Manchester, ne fait donc que renouer la cl'aîne interrompue des évêques canadiens aux Etats-Unis,

Patrons sont de haute lignée. Le temps venu de choisir, il Opta pour le second. Le premier, devenu le dernier, aurait peut-être été justifiable de jalouser le rival qui l’ava

» Quoiqu'il en soit, la fête du second patron tombait en octobre, et c'était Pour nous le point important. Le 12, veille de la Saint-Edouard, la communauté alla présenter ses hommages et ses souhaits à son supérieur ; le soir, il y eut séance intime, à l’Université Laval] ; puis, le lendemain, à Ja suite de la messe dite par M. Méthot, nous Passâmes la journée en grand congé.

Le 22 octobre, M. Laverdière fut, pour ainsi dire, ravi jusqu’au troisième ciel. Ses patientes recherches l'avaient Convaincu, depuis quelque temps, que le site de la maison du premier cultivateur canadien devait être à l'entrée du jardin du Séminaire. Après avoir une dernière fois revisé ses calculs topographiques, il fit commencer les fouilles à l'endroit présumé. Il l'avait localisé avec une si grande précision, qu’au bout de quelques heures,le pic des Manœuvriers mettait à nu les fondations de la modeste résidence de Louis Hébert. Ceux qui ont bien connu M. La-

verdière ne s’étonneront point de nous entendre dire que cette découverte le ravit jusqu’au troisième ciel,

Il ne fut pas aussi heureux dans les recherches qu’il poursuivit, de concert avec M. Raymond Casgrain,pour localiser le tombeau de Champlain. Ce problème historique souleva une retentissante discussion entre les deux abbés et Stanislas Dra- Peau, qui revendiquaient, de part et d'autre, l'honneur de cette découverte. Il est bien certain, pourtant, que ce tombeau ne pouvait être, en même temps, en deux endroits différents. Si cet infatigable chercheur eut vécu plus longtemps, il est probable qu'il aurait réussi à dissiper les ombres qui planent encore sur le site précis où dort le fondateur de Québec. Au reste, le catalogue de ses œuvres historiques et musicales est assez long pour immortaliser son nom.

Ce savant, dont le talent était universel, se hàtait lentement ; ne se lassait point de remettre son ouvrage sur le métier, n’était jamais définitive. ment content de ce qu'il faisait. Un exemple entre cent. Lorsque les ateliers Desbarats furent incendiés, son édition des «Oeuvres de Champlain » était sous presse, Tout était donc à recommencer. Après avoir lu la dépêche qui lui

annonçait cette fâcheuse nouvelle, M. Laverdière déplora le malheur qui frappait son éditeur, et Songea ensuite aux fautes de typographie et de Ponctuation qu’il allait avoir l’occasion de corri- &ger. On ne le surprenait jamais inoccupé, mais il était inapte aux emplois qui exigent de la ponctualité, dont le temps est mathématiquement déterminé, Un mot, un rien, tout fouraissait à ce Cerveau richement meublé matière à digression,et lui faisait perdre de vue la tâche réglementaire. M. Laverdière est décédé subitement en mars 1873, âgé seulement de Quarante-sept ans.

L'année 1866 se termina Par la retraite de vocation, qui commença le 27 décembre. M. Billion, Sulpicien, avait accepté la responsabilité de confirmer les vocations déjà dessinées, de décider celles qui hésitaient ou oscillaient, de dissiper les nuages qui dérobaient à d’autres la claire vue de l’état auquel Dieu les appelait. Ses instructions nous intéressèrent, et permirent à cha- <un d’orienter définitivement la vie qu’il allait commençer. Avant son départ pour Montréal, M. Billion voulut bien donner à la communauté une conférence familière sur le trop fameux Renan, dont il avait été le condisciple au Séminaire de St-Sulpice, de Paris.

Le dernier semestre de l’année scolaire 1866- 1867 fut un peu plus vivant et varié que son ainé. Il semble que les saisons ont une influence sur la vie de pensionnat, comme la nature. La première fête eut lieu, le 2r février, dans la salle des promotions. Elle fut donnée par la Société Laval, que ses crises périodiques ne paralysaient que momentanément. Le public goûta le plaisir d’assister à une assemblée plénière du Sénat romain, convoquée à l’occasion du meurtre de Pedonius. Ces sénateurs d’un jour, tous élèves de philosophie junior, comptaient un collègue chrétien, qui accapara les honneurs de la soirée, Le Journat du Séminaire apprécie l’ancien sénateur Belleau, en deux mots qui nous dispensent de rien ajouter: « Beau et bon discours. »

Si Saint-Jérôme eut entendu,un soir de février ou mars, la lecture réglementaire faite pendant que les écoliers s’apprêtaient à coiffer le bonnet de nuit, il n’aurait pas été flatté. Le chapitre commençait ainsi: « Saint-Jérôme aimait les jeûnes et les veilles » Rien de mieux et de plus naturel Pour dompter les passions et parvenir à la sainteté. Or, le lecteur inexpérimenté qui était de service ce soir-là, ignorant l'importance et le rôle de l’accent circonflêxe, et plaçant des i à l’aveu-

glette, lut la phrase comme suit: « Saint Jérôme aimait les jeunes et les vieilles. » Cet incident, on le conçoit aisément, nous amusa beaucoup, bien que ce fut le temps du grand silence. Le surveillant du dortoir, énervé par cette falsification du texte, et redoutant quelque chose de pire, interrompit brusquement le Pauvre lecteur, qui ne comprenait rien au fou rire qu’il avait provoqué, Evidemment ce Moïse n’était pas du même métal que le chef du peuple de Dieu.

Les finissants de 1867 perdirent, sur la fin de l'hiver, un condisciple dont le souvenir mérite d'être rappelé. Pour être plus exact, je dois ajouter qu'ils ne le perdirent point tout entier. Il quitta le Petit Séminaire, mais il continua Son cours avec eux en qualité d’universitaire.

S'il avait vécu dans un Pays où le caricaturiste est un professionnel, Octave Delachevrotière aurait fait fortune, en même temps qu’il aurait amusé et fait endiabler ses Contemporains. Cet original était certainement doué d’un talent remarquable pour ces Compositions fantaisistes. Son crayon était sûr, ses légendes toujours ad rem. Il ne lui manqua que de savoir dessiner Pour devenir un artiste consommé,

11 débuta timidement, choisissant d’abord ses

sujets dans le milieu où il vivait. Les types ne font pas défaut dans un collège qui compte une couple de cents élèves, Il n’avait, pour ainsi dire, que l'embarras du choix. Les caractères qui l’aga- Gaient, à tort ou à raison, furent naturellement les premiers à goûter le plaisir d’être crayonnés. Il avait pris à parti l’un de ses condisciples, qui n’avait pas le don de lui plaire. Chaque semaine et même plus souvent, Horace apparaissait dans une attitude plus ou moins comique. Le martr aurait mieux fait de se mêler aux rieurs, car son bourreau se serait lassé plus tôt; mais son tempérament nerveux le trahissait invariablement. Aussi, pendant un assez long temps, presque jamais de repos.

Le succès finit par griser notre caricaturiste, et l’enhardir au point de s'attaquer, non plus à de simples écoliers, mais à des personnages en vue. Un ancien confrère, qui n’était pas encore sénateur, lui soufflait ces nouveaux canevas, qui finirent par inquiéter le directeur du Séminaire. Pour ne citer qu’un exemple, il me souvient d’une caricature représentant un train quittant Ottawa pour Québec. A la portière se tenait un ministre facile à identifier, conver- Sant avec les amis qui l'avaient accompagné à la

+ 189 — gare, avec—au-dessus de lui— Ja légende : « Je

m'en vais au sacre.» Il se rendait, en effet, à la Consécration d’un évêque :

Delachevrotière vit encore et exploite en amateur, m’a-t-on dit, la ferme qui lui a été léguée. Le concert annuel en l’honneur de Mgr de

Laval eut lieu comme à l'ordinaire, mais il fut

remis au premier de mai, afin que le premier évé-

que de Rimouski, Mgr Langevin, qui devait être

Consacré ce jour-là, put Y assister. Au diner | officiel qui suivit la cérémonie, l'archevêque de

Toronto, Mgr Lynch, en réponse à à santé pro-

posée en son honneur, risqua quelques mots de

français, et félicita les Canadiens d’être « tous

des gens bons. » Il fut si vite applaudi, quil

n'eut pas le temps de compléter sa phrase et de

dire si ces jambons étaient boucanés, La soi-

rée musicale et littéraire fut superbe. Les dis- | 4 Cours furent prononcés par Lucien Turcotte, an- E cien professeur de Laval, Isidore Belleau et Apollinaire Gingras. On ne pouvait mieux choisir. Le premier avait hérité du talent oratoire de son père, et les deux derniers Promettaient d’égaler L un jour le tribun qui avait parlé avant eux. at

1. L'Honorable C.-A..P. Landry possède probable. ment plusieurs de ces Croquis,

M. Légaré ne se contenta pas d’être un directeur honoraire. Il se donna tout entier au jeune peuple dont il était devenu le curé ; Car, en réalité, un Petit Séminaire est une paroisse en miniature, Les différences ne sont qu’accidentelles. Un directeur d’écoliers, en effet, a charge d'àmes comme tout curé. Il est tenu d'enseigner, d’exhorter, d'orienter, d’avertir, de reprendre et de corriger si besoin en est. On peut même dire qu’il est doublement père, puisqu'il est le substitut des parents et des curés de ces énfants. Cette double paternité, notre nouveau directeur l’exerça dans toute la plénitude du terme. Bien plus, il comprit aussi qu'il faut à des jeunes gens casernés dix mois durant, «à un âge où la sève de la nature bouillonne dans leurs veines, » des distractions, des amusements, des fêtes qui embaument la vie du pensiunnat, et que l’on peut aisément concilier avec le règlement.

Ce don d'intelligence nous valut tous les ans des distractions imprévues et en particulier, l’excursion du 5 juin, au Petit-Cap. Grâce à une température idéale et à une organisation qui avait tout prévu, le programme de la journée put être exécuté à la lettre. Le départ de Québec eut lieu à quatre heures du matin, sur le vapeur « St-Georges » ;

la messe de communauté fut dite à l'heure ordiraire dans la chapelle du Petit-Cap; puis, immédiatement après le déjeuner, promenade aux chutes, ascension du Cap Tourmente, courses et jeux aux alentours. Ceux qui optèrent pour l'ascer.sion du Cap, qui n’était pas encapuchonné, ce matin-là, une fois au sommet, oublièrent vite la fatigue de la montée en présence de l’incomparable panorara que la pureté de l'atmosphère agrandissait et rendait plus net que jamais. Lorsque les groupes Voyageurs furent de retour—assez tard dans l’après-midi—le diner eut lieu et fut suivi de la Bénédiction du Saint-Sacrement, précédée d’une instruction de vingt minutes par M. ‘l'aschereau, A six heures on battait le rappel, et l'ermitage du Petit-Cap redevenait désert <t silencieux. Au lieu de mettre le cap droit sur Québec, le « St-Georges,» sachant qu'il portait des écoliers, prit naturellement le chemin le plus long, et alla passer à l’extrémité sud-est de l'ile d'Orléans. Cet itinéraire nous allait à merveille, car la rive sud de l’île est infiniment plus gracieuse que la rive nord, sans compter les souvenirs que cette petite patrie rappelait à une dizaine de confrères. Il était dix heures quand nous rentrâmes au Séminaire, n'ayant plus faim

et soif que de sommeil.

On ignore généralement que la première élection pour le Parlement de Québec, créé par l’Acte de la Confédération, eut lieu en juin 1367, à Maïzerets, chef-lieu du comté de la Canardière, près Québec. Ce nouveau collège électoral ne comptait en fait d’électeurs que les deux cents pensionnaires du Petit Séminaire. Comme il suffisait de savoir lire et écrire pour avoir droit de vote, les élèves des deux salles étaient tous qualifiés. Grâce à une clause spéciale de la loi, cette élection eut lieu en juin, et nomination et votation se succédèrent le même jour, parce que les vacances allaient bientôt commencer. Les deux candidats choisis,— mais non imposés — étaient deux confrères de classe : Laliberté, consérvateur, et Belleau, libér-] pour vingt-quatre heures, par héroïsme, vu que personne ne voulait arborer ce drapeau. Basile Desrochers, confrère de classe des candidats, remplissait la charge d’officier-rapporteur. Après la mise en nomination, les candidats et quelques-uns de leurs amis adressèrent la parole. Les discours furent si pathétiques qü’on enrégistra autant de votes

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