Le docteur Hubert Larue est décédé en
Brunet. Le premier jour, presque tous les élèves se nlacèrent sous le nez du professeur, qui émerveait à peine de la table semi-circulaire de la salle. Le lendemain,ce gradin de l’amphithéâtre était désert,et tous étaient alignés sur un autre plus élevé. Cette ascension quotidienne ne prit fin que le jur où la classe entière se trouva installée sur le plus haut gradin. Vu de cette hauteur, M. Brunet, qui n’était pas de la race des géants, paraissait avoir la stature d’un préparant à la première commuriva, On savait bien ce qu’il devait penser de ces impertinences, cependant il n’y fit jamais attention. Il aurait pu plaisanter à nos dépens, mais il préférait faire semblant de ne rien remarquer. Bien que son cours fut réellement intéressant, nous y étions plus souvent présents de corps que d'esprit. Le fait est que ia plupart, Pour une raison ou pour une autre, n’attachaient aucune importance à cette science. Nous aurions dû mieux penser,puisqu’un professionnel suivait le même cours aussi assidûment qu’un simple collégien. Notre professeur dessinait très bien. Aussi, s’il lui arrivait—pour donner une leçon de choses—de nous dessiner une fleur, un fruit, un végétal quelconque, alors tous les yeux étaient braqués sur le tableau noir, et nous étions tout
entiers à l'admiration du talent de l'artiste. Aimable et spirituel, M. Brunet était surtout recherché par les confrères qui a‘naient à rire. On lui prête une foule de bons mots. Sa meilleure boutade est peut-être celle qu’il eut un jour au pied du portrait d’un ancien recteur, « C’est horriblement ressemblant,» s’écria M. Brunet,au milieu d’un 8roupe de confrères. Le recteur ne put s'éloigner à temps pour ne pas entendre le verdict. Cependant , il n'arrivait Presque jamais à cet ancien professeur d’être cruel comme il le fut cette fois. Généralement ses malices étaient inoffensives, et faisaient rire sans blesser.
Bien qu’il ne se soit jamais surmené, M. Brunet dût, pour cause de maladie, renonçer à son Cours en 1870, et il est mort en 1876, âgé seulement de cinquante ans. Ses restes mortels reposent sous la chapelle du Séminaire de Québec, dont il a été l’un des prêtres auxiliaires, de 1858 jusqu'à la date de son décès.
Les vacances des universitaires de cette époque n'étaient guère plus longues que celles des écoliers. Les cours recommençaient dans la deuxième semaine de septembre. En 1867, la messe rouge—Qui est encore le Premier acte de l’année académique—fut dite Le 11 septembre,
et suivie de la collation des diplômes. Mais cette fois, la séance fut plus solennelle, et l'auditoire plus nombreux que jamais. 1 comprenait même un fort contingent de la paroisse de Lotbinière, venu pour assister à la proclamation de l’un des lauréats du concours de poésie institué par l’Université Laval. «La découverte du Canada,» tel était le thème donné aux nourrissons canadiens du Parnasse. Après la lecture du rapport du jury, rédigé par le secrétaire, M. Ls. Beaudet, trois médailles, frappées aux armes de l’Université Laval, avec l'inscription: « Prix de Poésie, » et la date, furent décernées à trois des douze con- Currents : la médaille d’or, à Pamphile Lemay ; la médaille d’argent, à L.-J.-C. Fiset ; la médaille de bronze, à A.-B. Routhier, et Eustache Prud’homme, étudiant en droit, fut gratifié d’une mention honorable. Les trois médaillés lurent ensuite quelques pages de leurs poèmes. Celui de M. Le- May comptait, parait-il, trois mille vers, Par une bonne fortune plus rare qu’on ne pense, il avait échappé au péril de nuire par la quantité à la qualité de sa marchandise, puisqu'il était arrivé bon premier.
Le 2 octobre, le Petit Séminaire rentrait en retraite. Pour la première fois, il y eut sirnultané-
men double retraite : celle des cadets et celle des ainés. La première comprenait la s ptième et la huitième; la seconde tous les élèves des autres classes. Cette réforme, suggérée par M. Brunet, s’imposait depuis longtemps. Les inconvénients d’un mélange de Cérveaux trop aux deux extrémités de l'échelle se faisaient sentir de plus en plus. Les tout jeunes ne pouvant &oûter un prédi- Cateur qu'ils ne Comprenaient point, l’honoraient d’une inattention qui se démentait rarement. Conséquences : le profit spirituel qu’ils retiraient de ces exercices spirituels était Presque nul, l’impression qui leur en restait était plutôt désagréable, et la tâche du prédicateur embarrassante. M. Brunet—le directeur du Petit Séminaire Jui devait cette Marque de confiance—fut chargé de la retraite des cadets, et M. Collin, sulpicien, dirigea celle des aînés. Ce dernier, prédicateur distingué, éloquent même, nous donna une mission incomparable et Surpassa ses devanciers.
La double retraite, inaugurée en 1867, est une innovation définitivement entrée dans le droit Coutumier du Séminaire.
Le huit octobre, les chiffres, le disque et le style du cadran solaire que l’on remarque encore dans la cour des petits, presque effacés « sous la main
du Dieu même dont ils devaient perpétuer le culte» furent restaurés, L'inscription : « Dies nostri quasi umbra. Cond. 1773 »fut rafraichie,et on lui ajouta le mot et le millésime: « Rep. 1867.» Ce cadran solaire, maintenant plus que centenaire, méritait bien cette toilette neuve. En effet, «il reflète et écrit en silence, crmme s’il faisait une chose insignifiante, le Parcours de nos mondes dans l’espace planétaire. ......... Tout se donne rendez-vous et prend conscience de sa durée autour de ce miroir du temps, où le soleil vient marquer d’un rayon complaisant le trajet que la terre, et tout ce qu’elle porte, accomplit chaque jour. sur la route des étoiles.» C'est en lettres d'or que devraient être gravés ces quatre mots: Dies nostri quasi wmbra, afin de crever—autant que faire se peut—les yeux de taut de collégiens qui, impatients de réaliser leurs rêves, murmurent contre la prétendue lenteur du temps. Cette incessante prédication modifierait une mentalité qui les empêche de goûter—comme ils devraient—la vie du pensionnat, et leur ferait mieux apprécier l’incalculable valeur du temps.
Le prédicateur de la retraite des écoliers avait promis, en quittant Québec, de revenir prêcher aux universitaires la neuvaine annuelle en l’hon-
neur de l'Immaculée-Conception. Les écoliers de la première salle, désireux de l'entendre à nouveau, demandèrent et obtinrent la faveur d’assister à ces conférences qui commencèrent le 30 novembre, et finirent le 8 décembre, fête patronale de l’Université Laval. Plus à l'aise, en présence d'un auditoire dont le niveau intellectuel était Plus élevé, M. Collin fut éloquent et admiré plus Encore qu’il ne l'avait été lors de la retraite du Petit Séminaire.
Les centenaires défilent trop lentement pour les laisser passer inaperçus. En 1863, celui de la fondation du Petit Séminaire, qui revenait pour Pour.la seconde fois, fut dignement fêté. Le 6 décembre 1867, la Congrégation du Petit Séminaire, de moitié plus jeune que celui-ci, allait avoir cent ans accomplis. Ilne convenait donc Pas moins de célébrer le centenaire d’une institution fondée Pour chanter les lonanges et assurer aux écoliers la protection indispensable de la meilleure des mères. Il ne pouvait être aussi solennel que le Premier ; mais en revanche, il eut un cachet plus familial et plus exclusivement religieux. 11 fut surtout une fête du cœur, à laquel-
le tous les auciens Congréganistes furent spécialement conviés.
Cette mémorable journée débuta par la récitation de l'office de la Sainte Vierge, suivie d’une messe basse dite par le directeur du Petit Séminaire, et à laquelle il y eut communion générale. Commencée dans le sanctuaire bien-aimé des congréganistes, le fête du centenaire se termina dans l’ancienne chapelle, remplie d'anciens enfants de Marie, prêtres et laïques. La statue, aux pieds de laquelle ils se réunissaient chaque dimanche, quitta, pendant quelques heures, le modeste sanctuaire où elle résidait en permanence, et, debout sur un riche brancard porté par quatre élèves, vint, au chant des litanies, occ 1per la place d’honneur qui lui avait été réservée. L'assistance étant alors au complet, Mgr Horan, qui avait laissé son cœur à Québec en partant pour Kingston, officia pontificalement, et M. Antoine Racine, l’orateur attitré de nos grandes fêtes religieuses ou nationales, prononça une remarquable allocution. L'adresse des anciens congréganistes fut lue—à l'issue de la messe—par M. Auclair, curé de Notre-Dame de Québec, un Lorettain comme M.
Racine, et le directeur de la congrégation, M. Cyrille Légaré répondit comme un véritable académicien. Dans l'après-midi, il y eut en présence d’une assistance aussi considérable que le matin,
vépres solennelles, suivies de la bénédiction du Saint Sacrement, rénovation de la consécration à la Sainte Vierge, puis Te Deum. La fête du centenaire était terminée, mais le souvenir de cette délicieuse journée est resté gravé dans le cœur de tous ceux qui eurent le bonheur d'y prendre part. Depuis 1867, l’anniversaire de cette fondation est commémoré Par un salut solennel qui a lieu à la chapelle de la Congrégation, et, par un privilège spécial, il est permis d’y chanter un cantique français.
Avant de se séparer, ies congréganistes qui avaient pu se rendre à l’appel, organisèrent une souscription destinée à présenter comme souveair du centenaire—un ostensoir en vermeil, un ciboire et deux candélabres. Ce cadean fut trans- "1 au directeur de la Congrégation, le 10 mai suivant, et le 14 du même mois, le Conseil vota des renerciements aux donateurs.1
On peut dire que les trois derniers mois de 1867 se passèrent dans une atmosphère spirituelle sans cesse renouvelée. Après le centenaire, nous eûmes la retraite annuelle de vocation, qui fut prêchée par M. Hamel, et à laquelle les rhé-
1. Voir à l’Appendice, liste des Préfets de la Congré- Sation, de 1859-1860 à 1867-1868.
toriciens furent admis pour la première fois. IH ne fut pas nécessaire de recommander aux finissants de 1868 de la faire sérieusement, car les délais accordés pour une option définitive allaient bientôt expirer.
Il ne se passa rien d’extraordinaire pendant l'hiver de 1868, qui,sous le rapport de la durée et de la température, ne fut pas moins canadien que ses prédécesseurs. A part les amusements propres à cette saison, les seules distractions qui méritent d'être notées, nous les dûmes à la Société Laval. Malgré la crise de l’année précédente, qui lui avait fait perdre un groupe d’excellents membres, elle commença à siéger à l’époque ordinaire, et fit preuve de vitalité,
La première discussion roula sur l'influence respective de Mahomet, Christophe Colomb, Guttenberg et Voltaire. Les avocats de Mahomet étaient John O’Farrell et Michel Morissette : ceux de Guttenberg étaient Apollinaire Gingras et On. Fortier ; Christophe Colomb avait Benjamin Demers pour représentant, et Voltaire était moussé par Arthur Vallée et Olivier Rinfret.
Le verdict rendu, le 10 novembre 1867, fut en faveur de Voltaire, et le vote réparti comme suit: Voltaire, 13 voix; Mahomet, 4; Colomb, 3;
Guttenberg, r.
Le soir même de cette votation, commençait une discussion sur la question de savoir « ce que l’on entend par la patrie.» Prirent part au débat, qui dura seulement deux séances: James Sexton, Apollinaire Gingras, Achille Larue, Benjamin Demers, Olivier Rinfret, John O’Farrell, Michel Morissette, Philippe Pednaud, E, Rinfret, Jules Paquet, On. Naud. Il n’y eut pas de vote, et la question—qui était Plutôt matière d’une dissertation que d’une discussion—est encore en délibéré.
L'activité des membres était infatigable, Cette discussion à peine terminée, on traita la thèse suivante: « Napoléon at-il fait à la France plus de bien que de mal ? »
Po:r Napoléon : Olivier Rinfret, Edmond Marcoux, Achille Larue;: contre Napoléon: D. Gosselin, Apollinaire Gingras, Onésime Fortier.
La discussion dura sept séances, et, le 27 février, Napoléon, ressuscité, remportait une nouvelle victoire. La majorité déclara qu’il avait fait à la France plus de bien que de mal.
Outre ces trois joûtes, mentionnons encore plusieurs discours sur des sujets particuliers: sur
«le pouvoir teraporel des Papes, » par Beaulieu ; sur « Cortez, Pizarre et Champlain,» par Phydime Giguère ; sur « l'Expédition du Mexique et l’assassinat de Maximilien, » par Gingras; sur « Milton, » par O’Farrell ; sur « l'énergie active et passive du peuple canadien depuis la Cession, » par Michel Morissette ; plus une causerie sur les ballons, par Laflamme.
Le parlement de la Société Laval n’était pas encore prorogé, que la soirée musicale et littéraire du 30 avril avait lieu.
Les discours furent prononcés par Ed. Labrecque, élève finissant, et par Les. Archambault, élève de médecine. Bien composés et bien débités, mais trop longs, tel fut le jugement unanime de l’auditoire—jugement que l’on retrouve ratifié dans le « Journal du Séminaire. »
Non contente d’avoir régulièrement siégé de l’automne au printemps, la Société Laval se donna encore le mal de préparer une séance extraordinaire, qui fut donnée dans la salle des promotions, le 18 juin. Le sujet était une réunion du Conseil des ministres du Sultan de Constantinople pour décider si les Sœurs de la Charité, arrivées de France, devaient être autorisées à fonder
un hôpital à Stamboul. Le président du Conseil, Honoré Labrecque, avait pour collègues: Apollinaire Gingras, Benjamin Demers, Théodore Paquet, Félix Gendron, Achille Larue. Tout alla très bien, et la séance fut fort goûtée. La majorité du Conseil vota en faveur de l'autorisation.
Quelques jours après le Petit Séminaire fétait la St-Jean-Baptiste. Le banquet annuel eut lieu à Maizerets, et les discours furent prononcés par Edouard «liberté, élève finissant, Théodore Paquet, élève de rhétorique, et Georges Mc- Gauran, élève de seconde.
En cette fin d’année,les fêtes se pressaient,comme si elles eussent craint de ne pas avoir leur tour. Le 29 juin, il y avait séance publique à l’Université, à l’occasion du dévoilement du portrait de Pie IX. Le recteur, debout, à quelques pas du tableau, lut un discours bien tourné. On sait que M. Méthot ne se risquait jamais à parler en public sans avoir son manuscrit à la main. Bien qu'il ne fut pas né orateur, il aurait pu cependant se passer de cet ange gardien. Mais une timidité presque invincible le paralysait, non seulement en présence des foules, mais d’un simple groupe. Il était visible à tous
qu’il n’était pas à l'aise, même en lisant. Ainsi, cette fois lorsqu'il lui aurait fallu—à certains moments—se tourner vers Pie IX en peinture et lui parler comme s’il eût été en présence du grand Pontife, il lui tournait le dos. Cependant, la bienveillance de l'auditoire lui valut d’être parfaitement écouté jusqu’à la fin.
Il fut, en cela, plus chanceux que l’abbé Ver-
rault, ancien principal de l'Ecole Normale Jacques-Cartier, invité à parler dans une séance publique, qui avait également lieu à l’Université, I] avait préparé un excellent discours—trop long cependant—qu'il commença à lire, son tour venu. Malheureusement pour lui et pour l'auditoire, il n’était entendu que de ceux qui étaient sur les premiers sièges. Les universitaires qui garnissaient le bas de la salle, ennuyés de voir, en vain, remuer des lèvres et tourner des pages,se mirent à applaudir et à crier :« Encore,encore,» chaque fois que l’orateur prenait une gorgée d’eau. M. Verrault ne fut pas lent à comprendre qu'il devait laisser reposer son verre d’eau, et précipiter la fin de sa lecture. C’est ce qu'il s'empressa de faire, et tout le monde lui en sut gré.
L'année scolaire tirait à sa fin. Ilne restait
plus qu’une dizaine de jours avant la sortie, qui eut lieu le 10 juillet, à la suite de la distribution des prix. Le palmarès fut lu par Benjamin Demers qui, avant d'entrer en matière, eut l'honneur —sinon le plaisir —de complimenter le premier lieutenant-gouverneur de la province de Québec, assis à la droite du recteur. Isidore Belleau,un arrière-cousin de Sir Narcisse, prononça ensuite un superbe discours d’adre :puis,après la séance de la collation des diplômes, au cours de laquelle le Dr Hubert Larue lut une causerie sur les vacances, le personnel enseignant et les élèves se rendirent à la cathédrale Pour assister au chant du Te Deum.
Les finissants de 1868 allaient enfin entrer dans un monde que les cei veaux de vingt ans croient être une nouv. terre promise, et quitterdéfinitivement le co ze chrétien qu'ils auraient pu remereier dans les termes suivants :
«Maison de ma jeunesse, hélas | trop méconnue, « Que je calomniais quelquefois sans raison, «Sur ton seuil aujourd'hui, l'heure est enfin venue « De te saluer bas, Ô ma chère maison !
«C'est toi qui m'a appris à chérir, à connaître
« Ce qui fait l’homme bon et meilleur le chrétien ; « C'est toi qui m'a appris le péril, et peut-être « Pour jamais par amour m'as ancré dans le bien.
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