D UX SUJET DE DRAME ET DE LA REPUGNANCE QUE JEAN
AVAIT A MONTRER LE FOND DE SON CfiRUR.
Un soir d'hiver, je le trouvai seul à la maison et tout malade.
Il grelottait dans sa vieille robe de chambre qui ressemblait à une capote de soldat.
Le petit poêle était allumé, mais chauffait mal, elle vent qui est chez soi, dans ce quartier des Invalides, chantait tout un recueil de mélodies grinçantes entre les jointures de la fenêtre.
Jean avait envoyé Madeleine au salut de Saint- Pierre du Gros-Caillou avec Bonif, qui avait alors sept ou huit ans, et montrait déjà de remarquables dispositions pour faire un gamin de Paris sans foi ni loi.
— Bon! s'écria-t-il en me voyant, j'aurais parié
que tu viendrais ce soir! c'est comme un fait exprès! tu viens toujours quand je suis malingre!
— Je peux m'en aller, si tu veux, répondis-je.
Car je le tutoyais, il avait gagné cela. Notre connaissance datait maintenant de dix-huit mois ou deux ans. Il m'aimait beaucoup, tantôt m'accordant une valeur intellectuelle que je n'ai jamais possédée, tantôt m'écrasant sous de paternels dédains. Moi, je ressentais pour lui une affection qui grandissait chaque jour. Il était entré dans ma vie. J'avais besoin de lui pour penser.
Il ne faudrait pas vous égarer sur ce mot a penser » que j'emploie à défaut d'un autre, moins large et surtout moins haut. Mes pensées ne s'élevaient point au-dessus de la sphère très-humble où les romanciers cherchent leurs inspirations; je ramenais tout, même les discussions les plus respectables, à mon dada, qui était le roman.
Et par le fait, j'ai souvent soutenu cette thèse que le romancier doit tout savoir ou du moins ne rien ignorer; le succès populaire d'une foule d'âneries parmi lesquelles je range de tout cœur les miennes
propres, me donne tort dans la pratique, mais au fond, il se peut que j'eusse raison.
Le roman n'a pas dit son dernier mot. Puisqu'il est souverainement puissant pour le mal, pourquoi serait-il impuissant pour le bien? Les petits papiers de Jean répondront peut-être à cette question comme à tant d'autres.
Jean professait cette opinion que les catholiques ne devraient pas confier, comme ils le font trop souvent, à des mains tristement insuffisantes, le soin de manipuler la fiction, si la fiction est utile et même nécessaire. En considérant d'un côté les diaboliques éloquences du Mal, de l'autre les cotonneux et pâteux enfantillages que lui oppose le Bien... ah! Jean é 'ait un intraitable en fait d'art! A quiconque tenait une plume, catholique ou non, il demandait le talent, d'abord, c'est-à-dire le droit de tenir la plume.
Était-ce demander trop?
Mais il sera tempe de l'écouter quand il parlera sur ce sujet; aujourd'hui, il s'agit de tout autre chose.
A ma proposition de le laisser seul avec sa mauvaise humeur il répondit d'ui ton dolent :
— Te voilà bien ! Tu manqueras donc toujours de bonne foi dans la discussion! Je me plains, et tu m'accables ! Je voulais dire tout uniment qu'hier je te désirais, j'étais en verve, j'ai ébloui Madeleine! Mes théories ont fait tourner la toupie de Bonif toute seule ! Jamais je ne m'étais vu comme cela... Y a-t-il deux petits morceaux de bois derrière le poêle? Mets-les dans le feu et prends garde de l'éteindre.
J'obéis, et le poêle se mit à ronfler. Jean se frotta les mains énergiquement.
— Me voilà comme le poêle, dit-il ; tu m'as rechargé. Non-seulement tu ne t'en iras pas, mais minuit sonnant nous causerons encore. Ccnnais-tu révérend ^Yandham?
— Non, répondis-je, qu'est-ce que c'est?
— C'est un mort, car il écrivait en 1769. Il était Anglais, protestant, et de son métier wandhamiste, comme Luther est luthérien et Calvin calviniste. Ses œuvres, tout particulièrement assommantes, consistent en trois volumes de polémique, dirigée
contre révérend W.-J. Bainbridge qui était bainbridgiste et qui faisait aussi des livres, non-seulement pour répondre à révérend Wandham, mais encore pour attaquer avec la dernière violence révérend Flibbert et révérend Nicholas HoUope, l'un flibbertiste convaincu^ l'autre déterminé hollopiste. Ces quatre vévérends, pasteurs de quatre congrégations fondées par eux-mêmes et dont chacune avait au moins un adhérent, qui était son fondateur,, formaient ensemble la grande église dissidente, browniste, non trinitaire et tiers-conformiste, instituée par leur maître commun, révérend Brown, en son vivant mauvais cordonnier, mais excellent prophète. La grande église browniste avait une chapelle qui étaitParxienne boutique de Brown, auprès du marché de Smithfield, et les quatre frères ennemis s'y réunissaient une fois par mois pour se battre. Ces détails font partie de mon commentaire anecdotique sur Bossuet : Histoire des variations, où j'ai rassemblé une assez grande quantité de traits pouvant donner une idée du prodigieux hachis de croyances connu sous le nom de Foi Protestants. Nous n^'avons pas à
entrer là dedans aujourd'hui. Je veux seulement te
soumettre un point de départ de roman^ trouvé par moi dans le deuxième tome de révérend Wandham, traitant contre révérend Bainbridge la question due la non-certitude des témoignages, à propos du mûurtre dogmatique de Michel Servet^ rôti par les libres fagots de Calvin.
L'anecdote est d'autant; plus curieuse qu'elle se rapporte à Jack Sheppard, le Cartouche de 1'An.gleterre. La voici en quelques mots :
Jack Sheppard (celui de 1740, car l'Angleterre en possède plusieurs) venait de se marier dans une famille honorable du Strand. Toi qui as fait les Mystères de Londres, tu sais que Jack Sheppard, roi de la Grande Famille des voleurs et duc des Gentilshommes de la Nuit y avait la manie du mariage légitime. On lui a connu jusqu'à seize femmes légalement épousées sous divers noms; il en tuait bien quelques-unes de temps à autre, comme Henri Mil, mais, à part cela, il les traitait avec beaucoup de douceur, et lors de son fameux procèsde larivière pour les diamants de la duchesse de Kent, il se présenta cinq de ces dames, vivantes et bien portantes^ pour témoigner en sa faveur.
C'était un des plus jolis garçons de son temps et parfaitement distingué dans ses manières. Aussi tu penses comme on le choyait dans cette bonne maison du Strand où il venait d'entrer en épousant une charmante miss sous le nom d'Arthur Mac-Intyre, capitaine au troisième régiment de highlanders.
Un beau matin, la famille était à déjeuner avec des feuilles de jambon cru, du thé et des pains beurrés en spirales : Tocéan de thé entre les deux montagnes de jambon et de tartines.
Arthur, le cher Arthur arrivait justement d'un petit voyage en Ecosse où il était allé toucher ses fermages.
On se mit à parler du crime du jour, car là-bas, comme chez nous, chaque jour a son crime épouvantable, qui aliniCLte tout doucement les conversations entre personnes honnêtes, aimant à s'occuper des coquins.
Le crime du jour était le meurtre du banquier Caxton de Beîgrave square, dont on avait retrouvé le corps sous London-Bridge, dans une allège chargée de houille. Pour les besoins de l'histoire, je suis obligé de te dire aussi le crime de la veille.
qui était l'assassinat d'une vieille demoiselle puissamment riche j mise à mort dans son hôtel de Southwark, de l'autre côté de la Tamise, et le crime de l'avant-veille : un simple étranglement, opéré dans Ave-Maria-Lane, sur la personne d'un marchand de poisson, plusieurs fois millionnaire. Il se trouvait que ces trois crimes, arrivés successivement à la connaissance du public, avaient été commis, en réalité, le même jour et à peu près à la même heure.
On causait donc de cela dans le salon du Strand, et la famille assemblée se divertissait copieusement à ressasser en commun, jeunes gens, parents et grands-parents, les détails des trois a affaires, » ce qui prouve bien que le Petit Journal, en tirant ses sanglants radotages à un demi-million d'ex^mp'aires, répond à un besoin de la nature.
Tout à coup la sonnette de la porte extérieure retentit violemment et un domestique entra tout pâle, en disant :
— Les constables!
— Chez moi î les constables! s'écria le grand-
père; j'ai soixante-dix ans, et jamais ni la police, ni la justice n'ont passé le seuil de ma porte !
Et sais-tu pourquoi tant d'émotion? C'était à cause de son gendre. Le bonhomme se demandait : « Que va penser le capitaine Arthur Mac-Intyre d^une maison où les constables entrent comme chez eux? »
Les constables cependant étaient conduits par l'officier de la couronne du bureau deScotland-Yard, qui salua poliment la compagnie et tira de sa poche un papier pour le lire à haute voix : ce papier était un ordre de Sa Très-Gracieuse Majesté George II, donnant licence au coroner de mettre la main, en quelque lieu que ce fût, sauf les asiles de Westminster et du Temple, sur le capitaine Mac-Tntyre, accusé d'avoir, à huit heures du soir, le 3 septembre 1745 (l'année de la bataille de Fontenoy !), étranglé maître Samuel Oak, marchand de po:s<^on, au no 9 et demi d'Ave-Maria-Lane.
Le capitaine Mac-Intyre fut ici le moins consterné de tous.
— Je suis à vos ordres, dit-il au coroner, pendant que sa jeune femme tombait en syncope, que sa belle-mère poussait un cri d'Anglaise, le plus dis-
cord de tous les cris après le chant du cygne, et que le grand-père, démentant pour la première fois son respect pour Tautoriléj qui avait traversé sans broncher les trois quarts d'un siècle, balbutiait des paroles presque séditieuses.
Au plus fort de Témoi général, la sonnette de la rue retentit pour la seconde fois.
— Qu'on n'entre pas ! s^'écria le grand-père : personne ne doit être f émoin de l'affront que le roi nous fait!
— A moins, dit le capitaine Mac-Intyre avec une très-aimable impertinence, qu'on ne vienne encore nous déranger de la part du roi !
Il ne croyait peut-être pas si bien dire. Le domestique, qui n'était plus pâle, mais livide, entra et balbutia :
— D'autres constables !
— A la bonne heure ! fit le capitaine Mac-Intyre, et que veulent-ils, ceux-là ?
Ce fut le coroner du bureau de Rotherhite qui se chargea de répondre.
Ce magistrat, après avoir salué avec courtoisie et témoigné quelque étonnement de voir la place déjà
occupée, exhiba son papier, contenant ordre de sa même Majesté George II d'aiTêter le même capitaine Arthur Mac-Intyre, accusé d'avoir, à huit heures du soir, le même 3 septembre 4745, égorgé miss Dorothy Trump, ancienne première chanteuse de l'Englifh Opéra House, au n» 17 de Chester Road.
— C'est étOLuant! dit le pcemier coroner.
— Et divertissant ! ajouta le capitaine.
La mère engagea tout bas la jeune femme à reprendre ses sens, et le grand-père s'écria :
— Est-ce que sa Très-Gracieuse Majesté aurait ridée de mystifier une famille d'Anglais libres!
Il n'eut pour réponse qu'un troisième coup de sonnette, et le domestique, vert d'épouvante, annonça :
— Toujours des constables !
Cette fois, ils venaient du bureau de Pimlico pour le meurtre du banquier Caxton, commis au n° 5 de Belgrave square, par Arthur Mac-Intyre, à huit heures du soir, le 3 septembre 174-5.
Pour le coup, c'était trop fort. Le capitaine cria bravo ! et la famille entière se tint les côtes à force
de rire^, pendant que les trois coroners se regardaient d'un air piteux à la tête de leurs constables ébahis...
Ici Jean s'interrompit brusquement.
— Eh bien? demandai-je, après?
— Eh bien! me répondit-il d'un air distrait^ Jack Sheppard fut pendu, au grand étonnement de sa famille du Strand. Révérend Wandham constate que ce bandit, réellement remarquable, fut pendu vingttrois fois dans le cours de sa carrière active, et il en tire cette conclusion wandhamiste, que rien n'est certain ici-bas, ni la vie, ni la mort, ni les coroners, ni les constables, ni la foi, ni la loi, ni le roi, ni les pendus. Jack Sheppard ou le capitaine iMac-Intyre, comme tu voudras l'appeler, s'était ménagé ce que les Anglais appellent un « impossible » et ce que les abonnés de cour d'assises nomment chez nous un alibi, le tout poussé à la troisième puissance. Il avait commis trois meurtres pour que chacun d'eux fût la preuve irrécusable qu'il était innocent des deux autres.
— Mais, demandai-je, comment se peut-il que le
même jour, à la même heure, dans trois quartiers fort distants Tun de Tautre...
Il m'interrompit et me dit :
— C'est précisément là ton drame. Il y a drame chaque fois que les faits posent cette bienheureuse question : «Gomment se peut-il?... »
Je voulus l'interroger encore, mais il était tombé dans une profonde rêverie.
Je ne saurais dire à quel point les moindres détails de cette soirée sont vivants dans mon souvenir, non pas, certes, à cause de Thistoire des trois alibis, mais parce que Jean, pour la première fois ce soirlà, me laissa voir un coin de son âme.
Avant de tourner ce coude de notre chemin où je devais découvrir un horizon si imprévu de tendresse et de poésie, je dois avouer que je composai un très-long roman sur le problème que Jean venait de me fournir.
Cet ouvrage, intitulé Jean Diable^ obtint un assez Druyant succès.
Je suis à mon aise quand il s'agit de Londres, de ses bandits qui sont tous docteurs en droit, et de ses
policiers algébristes^ qui ont établi une table de logarithmes pour calculer les chances du probable. J'ai étudié toutes ces choses beaucoup plus, assurément, qu'elles n'en valent la peine. La lutte établie à cent pieds sous terre, entre les professeurs du crime et les virtuoses delà «détection,» excita de violentes curiosités, d'autant que, à travers tout cela, passait une des nombreuses incarnations de Jack Sheppard, le brigand légendaire. Je n'engage personne à lire ce livre, qui n'est pas nuisible de parti pris, mais où un effort intellectuel considérable fut dépensé en pure perte, parce que l'enseignement moral y fait défaut tout aussi bien que 1? lumière religieuse. J'ai commencé, depuis quelques mois, ce dur travail de révision qui doit expurger mes œuvres. Dieu veuille que j'aie la force et le temps de l'accomplir ! C'est le but de ma vie.
Mais soyons désormais tout à Jean. J'ai dit qu'il était tombé dans la rêverie, chose assez rare chez lui, parleur éternel. Pendant près d'un quart d'heure, il me fut impossible d'obtenir un mot de
lui, et j'allais me retirer quand Madeleine et Bonif rentrèrent de Téglise.
— Allez vous coucher! leur dit-il presque durement.
Ils se glissèrent tous les deux dans le cabinet noir, et Jean, voyant que j'avais mon chapeau à la main, ajouta :
— Reste, je t'en prie, j'ai besoin que tu restes. Sans attendre ma réponse^ il se leva et. alla ouvrir
le cabinet.
— Embrassez-moi, vous autres, reprit-il d'une voix toute changée, et dormez bien, mes enfants.
— Qu*est-ce qui te prend donc, monsieur ? demanda Madeleine. Est-ce que tu étais fâché?
— A la niche ! réphqua Jean qui lui referma la porte sur le nez.
— Ecoute, me dit-il en revenant vers moi.
Mais ce fut tout, et il ne parla point encore. Il fit deux fois le tour de la chambre, comme si quelque •agitation intérieure eût forcé en lui ce mouvement, et il repoussait du pied les objets qu'il rencontrait sur son passage. La troisième fois, il s'arrêta court devant le collier ou chapelet de graines de houx.
accroché à la muraille au-dessus du crayon représentant ce père, vieilli et sanctifié par la douleur, qui peignait, à travers ses larmes, le portrait de sa fille morte.
Il me tournait le dos^ et pourtant je voyais qu'il pleurait.
— Ecoute, dit-il encore de sa pauvre voix plus brisée.
Et comme il n'ajoutait rien, je lui demandai en me rapprochant :
— Voyons, vieux Jean, as-tu besoin de moi?
Je ne saurais trop le répéter, c'était un être singulier, à la fois comédien et vrai, qui ressentait des atteintes de la maladie des lettres au milieu de ses émotions les plus profondes. Il haussa les épaules et me répondit sans se retourner pour ne point me montrer ses larmes :
— Dans ce cœur-là, j'entends dans le cœiic du bonhomme Tintoret, puisque le cœur de sa fille ne bat plus, qu'y a-t-il? Est-il peintre ou père? Casimir Delavigne a déchiré devant moi une pièce de vers qu'il avait faite sur ce sujet. Il eut raison de la déchirer; il n'était pas l'homme qu'il fallait pour la
faire. C'était un poëte de milieu, comme Louis-Philippe, son ami, était un roi en bourgeois, Casimir Périer, son Mécène, un Richelieu réduit par le procédé Colas, et La Fayette, son Roland, un paladin coiffé du casque à mèche. L'époque voulait cela. La monarchie s'appelait la meilleure des républiques et prenait un [ parapluie pour aller, en famille , applaudir les tragédies de Voltaire , du vivant de Victor Hugo ! C'était un monde moyen, qui avait son talent, sa garde nationale, son honnêteté, sa propreté, sa sagesse, oflrant le contrepied exact de la poésie : une façon d'Angleterre sans originalité et sans grandeur... Mais pourquoi est-ce que je te dis tout cela? Peut-être parce que j'ai peur de te dire autre chose...
Il laissa tomber sa tête si bas que je ne la voyais plus entre ses maigres épaules.
— Ce fut, reprit-il avec fatigue^ le temps irréligieux entre tous. L'abbé Desgenettes m'a dit bien souvent qu'il avait chanté vêpres à Notre-Dame des Victoires devant une nef complètement vide. Dans ces quartiers du commerce heureux, on ne connaissait Dieu ni pour le bénir, ni même pour l'outra-
ger, ce qui est le comble ! On laissait Dieu tranquille comme une vieille chose qui a eu sa raison d'être et qui n'est plus. J'ai vu cela, j'ai partagé ce sentiraent-là. J'ai vu aussi le sentiment contraire naître sous la république de 1848, et grandir sous le règne suivant qui multiplia et remplit les églises. Je ne suis ni un républicain ni un bonapartiste; si j'avais encore une voix, mon cri serait Dieu et le roi ! mais je blâme dans ma conscience les gens d'esprit et les imbéciles qui, en face de la barbarie presque victorieuse, fomentent et entretiennent les vieilles rancunes politiques entre braves gens faits pour s'entendre...
Il s'interrompit et balaya son front à deux mains.
— Ah! j'ai beau faire, reprit-il. Toi aussi, tu sais par cœur les ruses du malheureux qui veut et ne veut pas s'épancher. Tu devines bien que mon verbiage est une reculade. Le vrai, le fond, c'est la fille morte et le père qui la peint diaprés nature. Louis- Philippe, La Fayette et le reste n'ont rien à faire là dedans. En parlant du bon Casimir Delavigne, notoirement impuissant pour cette tâche, je voulais chercher, ou faire semblant, quel était, parmi nos
poëtes, le cœur capable de pousser ce gémissement énorme, d'écrire en vers, étouffés comme des sanglots, mais sonores et poignants comme Tangoisse qui rugit, cette page baignée de si terribles larmes, capable de faire parler ce silence navré, d'éveiller ce martyre engourdi, d'éclairer enfin autrement et mieux que n'a pu le faire un art muet et immobile, le mystère de douleur et de bonheur, de consolation et de désespoir, qui est au fond de celte torture! C'était encore un mensonge. Nous avons de très-grands poëtes, et Laprade est un grand poète chrétien, mais je savais d'avance que je ne choisirais aucun de nos poëtes; j'ai parlé pour retenir ma pensée en moi; j'ai parlé pour ne pas te dire ma pensée, parce que, en la disant, il me semble que je vais violer le fond même de mon âme !
Il revint lentement vers le fauteuil et s'y laissa tomber de son haut. Pour la troisième fois, il me dit:
— Écoute !
Et, au heu de parler, il appuya contre ses lèvres les pieds de son grand crucifix qu'il baisa ardemment.