‹ Les étapes d'une conversionChapitre 3 sur 15 · DE JEAN · texte numérisé non relu

DE JEAN

La nuit envoyait d en bas ces murmures qui s'enflent à mesure qu'on s'élève davantage au-dessus du niveau de Paris. C'est une voix profonde et sourde qui enveloppe l'esprit et berce la méditation, comparable en cela aux harmonies tristes et presque pareilles exhalées par les forêts ou par la mer.

On avait entendu pendant quelques instants le petit Bonif et la vieille Madeleine rôder autour de leurs lits avant de se coucher, mais maintenant aucun bruit ne venait plus du cabinet noir; tout dormait dans la maison et le quartier lui-même allait bientôt s'endormir, pendant que l'autre Paris, la ville du plaisir qui ne s'amuse bien qu'aux lueurs du gaz,

envoyait des quatre coins de Thorizon le fracas susurrant de sa fête éternelle.

J'étais ému sans trop savoir pourquoi. Quand je tourne mon regard vers le passé, j'y rencontre peu de souvenirs aussi vifs que celui de cette heure nocturne où je voyais, silencieux et froid en apparence, la parole suspendue aux lèvres de Jean, comme une larme qui tremble à la paupière et parfois s'y dessèche avant de tracer son sillon bienfaisant sur la joue.

Qu'allait-il me dire ? Il était de ceux qu'on croit connaître au bout d'une heure et qui vous étonnent encore après des années.

— Aussi bien, reprit-il tout à coup^ à la suite d'une pause assez longue, et tirant la conclusion d'une série de pensées qu'il n'avait point exprimées, nous sommes encore très-loin de la pauvre Marie, et qui sait si nous y arriverons jamais? Je me suis occupé beaucoup de ce brave homme de génie, Jacques Robusti, que nous appelons Tintoret parce qu'il était fils de teinturier. Pour ma part, je le préfère à Titien Vecelli, son maître; mais quant à sa fille, je

n^'ai jamais trouvé dans les livres ce que j'y cherchais à son sujet.

Je ne suis pas Tintoret, et ma pauvre Marie... Ah ! chère, chère créature !

Jusqu'à ces quatre derniers mots, il avait parlé d'un ton tranquille et presque léger qui contrastait avec son récent émoi. J'étais encore une fois dérouté, mais comme il prononçait : « chère, chère créature ! » sa voix s'altéra et l'eau jaillit littéralement de ses yeux.

Jamais Jean ne pleurait, quoiqu'il fit souven* pleurer ceux qui écoutaient sa parole pleine de pièges où l'attendrissement se cachait. Il pressa le crucifix contre son cœur, et, transfiguré qu'il était, il regarda le ciel en disant tout bas d'un accent qui me pénétra jusque dans le fond de l'âme :

— Seigneur Jésus, Cœur de Dieu, faites-lui miséricorde!

Puis, sans transition et comme si, dans sa pensée, il y avait eu entre lui et moi je ne sais quel accord préalable au sujet d'une affaire déterminée, il reprit :

— Donne-moi ta parole d'honneur que tu ne commenceras pas avant d'être converti toi-même.

— Commencer quoi? demandai-je.

— Non pas converti comme tu crois possible de te convertir, poursuivit -il, toi que rien ne sépare de Dieu, sinon les petites lâchetés de l'homme du monde et les mauvaises hontes de Tartiste, non pas converti sagement, modérément^ avec économie, mesure et décence comme le monsieur qui a fait ses pâques, » mais converti avec excès, dirais-je, si le mot excès, employé ainsi, n'était pas un non-sens, mais converti de fond en comble, noyé dans ta conversion, mort à Forgueil, né à la pénitence, méprisant tout ce que tu as admiré, admirant ce que tu as dédaigné, Sicambre d'un sou que tu es, converti jusqu'au martyre, ce qui n'est rien, et converti aussi, voilà le miracle ! jusqu'au chapelet de ta bonne femme de mère, jusqu'au cierge de la procession porté, la tête haute et les yeux baissés, sous le regard de tes amis de l'Institut, devant les compassions réunies de la Société des gens de lettres, de la Société des auteurs dramatiques et de la rédaction du Figaro!

C'était un tableau complet et une évocation. Je me vis avec mon cierge et tous mes amis consternés

qui me regardaient. Un frisson me passa sous l'aisselle.

— Un mot de plus, m'écriai-je, en essayant de rire, et je me fais libre penseur à perpétuité!

Il déposa son crucifix et me prit la main en riant aussi.

— Voilà donc déjà ceci de gagné, dit- il, tu as compris la grandeur incomparable, l'héroïsme de certains actes, ridiculisés par le monde, puisque certes tu ne reculerais pas devant le martyre et que le cierge de la procession te met en déroute! Je ne t'ai pas dit que tu porterais le cierge, je le souhaite pour toi, je l'espère, je le crois, sachant que tu ne fais rien à demi ; je t'ai dit simplement : « Prometsmoi de ne pas commencer avant d'être converti, a

— Mais enfin, commencer quoi?

— Une chose à laquelle je ne renonce pas sans

douleur. Tu as vu mes hésitations. Charles-Quint

était un puissant empereur, et je ne suis qu'un pauvre

hère, mais du petit au grand toutes les abdications

sont les mêmes. La chose en question, c'est moi ou

du moins la meilleure portion de moi. S'il s'agissait

de la dire à mes ouvriers ou à d'autres, avec mes

lèvres, je parlerais, mais il s'agit d'écrire, et ma plume est usée. Toi, tu es jeune, ta plume aussi. Tu as dépensé le talent que tu peux avoir à noircir beaucoup de papier, mais tu n'as pas encore fait « ton livre. » Je vais te donner ton livre. Fais-moi la promesse que je t'ai demandée.

— Mais, dis-je, si je suis vingt ans avant de me convertir?

— Tant pis pour toi ! Mais fût-ce après vingt ans, ceci restera jeune C'est l'histoire d'une âme, et les âmes n'ont pas d'âge.

— Tu vas dicter?

— Non, le livre ne serait pas de toi.

— Je puis oublier.

— Tu te souviendras... Promets-tu?

— Je promets de ne pas écrire un seul mot de ce que tu vas me dire avant d'être converti.

— Publiquement?

— Et hautement.

— Jusqu'au chapelet?

— Jusqu'au cierge !

Je pense qu'il y avait un tantinet de raillerie dans

mon accent, car il se leva tout exprès pour me tirer roreille.

— C'est bien, dit-il, en reprenant sa promenade, j'ai confiance en toi. Et d'ailleurs, quand même tu voudrais manquer à ta promesse, tu ne le pourrais pas. Chaque sentiment a sa langue propre. Il ne suftit pas de croire pour traduire la pensée d'un pratiquant, il faut pratiquer. Je t'ai dit déjà bien des fois ce soir : a écoute, » je te le répète à présent pour tout de bon. Je commence.

Cela s'appellera les Etapes d'une conversion, '^q discute pas le titre, je te l'expliquerai. Tu ne donneras point l'œuvre au public comme étant complètement de toi, le public, dès le premier mot, devinerait derrière toi un autre que toi, mais tu reproduiras loyalement nos présentes conventions qui te serviront de préambule.

Tu me désigneras sous le nom de Jean tout court. J'ai nourri très-longtemps l'espoir et l'ambition de rendre mon nom de famille illustre; je n'ai pas pu, tu le diras.

Tu diras aussi que j'ai fait quelque bruit, un vain

bruit dans un genre dé littérature qui est le tien, qui a eu son heure et ses hommes, mais qui était déjà en décadence de mon temps. Ce genre, très-difficile par le haut, est trop facile par le bas et devait tomber jusqu'aux mains de ceux qui ne savent pas Torthographe. Il va, il ira surtout, se vulgarisant, s'abêtissant et se salissant...

Un matin, la réputation que j'avais acquise dans ce genre m'a fait honte, parce que j'ai vu qu'elle ressemblait un peu à d'autres renommées qui me faisaient pitié.

Je l'ai posée sans bruit derrière une borne et je me suis lavé les mains.

Si quelqu'un la retrouvait par hasard, qu'il soit prié instamment de ne me la point rapporter Je n'en veux plus.

Un jour où l'autre, tu feras comme moi.

Si j'avais pu, j'aurais pris la plume encore une fois, cependant, mais c'eût été pour écrire une page vraie, presque solennelle, qui aurait valu comme mon testament.

C'est là précisément le soin que je te lègue, et

je tiens à ce que mes enfants sachent que dans ton livre il s'agira de moi.

Tu ne les connais pas, mes enfants. Ils sont loin. Dieu m'avait prêté la fortune, il me Ta reprise ; je n'ai plus rien à laissera ceux que j'aime. Qu'ils aient au moins ceci, témoignage des longs efforts et delà vive tendresse qui furent impuissants à leur assurer les bien? de la terre.

Ils vinrent au monde dans une belle maison où rien ne manquait, sinon la prévoyance. Plus heureux qu'eux, moi, j'étais né dans un logis modesie où ma mère avait giand'peine à dissimuler l'indigence de son mobilier sous le luxe de sa propreté infatigable. Mon père, magistrat éminent et obligé par sa position hiérarchique de tenir un certain état dans le monde, n'avait strictement pour vivre que les émoluments de sa charge et vivait, par conséquent, de privations.

A cet égard, j'ai des souvenirs qui me serrent le cœur.

Sous la Restauration, un conseiller en robe rouge touchait trois mille malheureux francs par an, et

marchait, aux cérémonies, devant le receveur général qui suait Tor par toutes les coutures. Le sourire gonflé du gros commis semblait dire aux pauvres diables de magistrats : « Mon valet de pied dîne plus souvent que vous. » En France, il faut avoir delà fortune à soi pour exercer les fonctions qu'on honore; il n'y a que les carrefours de la forêt des finances où les gens soient quelquefois contents de leurs gages quand ils ont le doigt caressant et la conscience aimable.

Le receveur dont je parle coûtait à son pays le prix de trois généraux, de trois présidents et de trois évêques. 11 savait signer son nom très-lisiblement sur les papiers réglés.

Nous étions nombreux chez mon père, qui sollicitait les plus dures missions pour tâcher de suffire à nos besoins. Il était l'homme de peine de la Cour, rivé à son bureau du matin au soir. Que de fois j'ai vu son front, brûlé par la fièvre du travail, chercher le froid de ses mains qui tremblaient la lassitude ! Le loyer était amassé pièce à pièce, et je vois encore la petite boîte de sapin qui avait contenu un a mé-

nage » d'enfant, où Ton sauvait trois ou quatre écus de cinq francs au commencement de chaque mois. Nous avions la religion de nos bardes qui coûtaient si cher !

Si cher à acheter, si cher à raccommoder aux heures prises sur le sommeil de- ma mère!

C'est à peine si elle dormait, et mon père était toujours levé avant elle. Ah! j'aurais dû être meilleur, car j'avais eu sous les yeux un spectacle admirablement beau dans son héroïque humilité !

Quand Tun de nous avait besoin absolument d'une veste, d'une robe ou même d'une paire de souliers, c'étaient des délibérations furtives, tenues dans des coins. Comment faire? Ceux qui ne comptent pas savent-ils combien cela revient souvent dans les grandes familles? a Mangez du pain!» disait toujours ma mère en servant à table, mais elle donnait de tout à chacun, gardant pour elle les débris et radotant à satiété ce pauvre mensonge qui ne fâchait pas le cœur de Dieu:

— Moi, j'ai le goût fait de travers, j'aime ce que les autres laissent.

Un soir, nous fûmes bien étonnés; depuis des années on n'avait pas vu pareille chose : papa s'était éloigné de sa table de travail avant le moment ordinaire. A sept heures, sa lampe cessa d'éclairer son cabinet.

Il se coucha, mais ce n'était point paresse. Sa lâche si rude et si vaillamment remplie était achevée ici-bas.

J'avais alors dix ans et j'étais le dernier enfant. Malgré la gêne contre laquelle mes parents luttaient et qui était si voisine de la misère, notre intérieur était remarquablement gai. On riait à tout bout de champ, et de bon cœur. Nous ne nous apercevions pas trop, moi, du moins, de l'effort épuisant qui se faisait au-dessus de nos têtes pour garder la dignité du rang et les apparences. Mon père se dépensait de parti pris; il avait conscience de ses prodigalités, et il donnait résolument ce qui lui restait de vie, sans perdre le beau sourire si franc qui jouait autour de ses lèvres.

Ma mère, aussi brave, mais moins résignée peut^ être, avait le même dévouement infatigable avec un caractère tout différent. Elle se sauvait tantôt du côté

de la terre, tantôt du côté du ciel. Elle était rieuse et pieuse.

On peinait chez nous, mais on ne pleurait pas. Quand ma mère mit son voile de veuve, j'hésitai à la reconnaître, parce que je lui voyais dans les yeux ses premières larmes.

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