‹ Les étapes d'une conversionChapitre 5 sur 15 · LÀ CONFESSION · texte numérisé non relu

LÀ CONFESSION

Jean me parlait ainsi, les yeux fermés à demi, et quelque chose comme un sourire errait autour de ses lèvres.

Il me tendit la main sans me regarder.

— Tu me rends un cher service en m'écoutant, dit-il, et sa main balançait la mienne avec lenteur. Je vois tout cela, et je l'entends. C'est le premier pas de ma route. Il est des émotions qui semblent destinées à s'endormir dans nos cœurs pour y sommeiller longtemps, très-longtemps parfois. Elles couvent sous la cendre de Toubli; nos ambitions et notre folie les étouffent, et tant que nous tenons à la terre par les mille attaches de l'orgueil égoïste, d'où naissent les jouissances et les peines de

l'homme sans Dieu, c'est tout au plus si nous savons nous-mêmes que ces impressions muettes existent encore au dedans de nous.

Mais que vienne à sonner une de ces heures terribles et bénies, où Dieu parle à chacun de nous, au moins une fois, le langage de ses avertissements mystérieux; que nous arrive Tadmirable sommation de la Providence, sous forme d'angoisses morales, de deuils, de ruine, la mort de nos souvenirs ressuscite. Nous sentons nos yeux mouillés par cette larme d'autrefois, depuis si longtemps séchée; la même larme. Oh ! j'en réponds, la même! et la jeunesse de nos âmes que le malheur a refleurie nous entraîne vers cette droite voie, foulée par la candeur des enfants, où nous rentrons vieillards consolés, pour mourir.

Tu es jeune encore et tu peux passer pour un des victorieux de la vie. Dans combien de jours l'heure qui terrasse et qui relève sonnera-t-elle pour toi ? Je ne sais.

Peu importe.

Elle sonnera.

Souviens-toi alors de ce que je te dis ici. Les an-

nées de doute et d'indifférence qui auront formé le milieu de ta carrière te paraîtront comme si elles n'étaient point. Tu t'étonneras de les avoir vécu. Pour toi^ ta conversion datera de ton innocence même, et tu suivras jour à jour dans ton passé plein de trouble les pas lumineux, non point de toi, aveugle et méchant, mais les pas de la miséricorde divine, les étapes de ta conversion marchant vers toi malgré toi, et jalonnant sa route avec tes pleurs.

Tu te verras chrétien au milieu même de tes révoltes, au plus fort de tes ingratitudes, non point par toi, lâche, presque apostat, mais par Dieu obstiné qui se cachait en toi pour t'attendre.

Je continue : c'était ce mot « on apporte le bon Dieu » qui m'avait forcé à comprendre bien mieux que si Charles eût prononcé le nom même de la mort. Tu es, toi aussi, de la province. Tu sais le religieux émoi que fait naître sur son passage ce petit dais, précédé par deux cierges et sous lequel se hâte, au son de la clochette, le prêtre porteur du saint Viatique.

Chez nous, dans ma ville natale, le peuple ne s'est

pas encore laissé abrutir tout à fait par les ignorantins de la presse matérialiste. Le bon Dieu qui va donner aux agonisants la force de mourir est toujours salué le long de son chemin, et beaucoup de braves gens lui font escorte, soit qu'ils s'arrêtent avec respect au seuil de la maison visitée, soit qu'ils entrent, profitant de la suprême hospitalité qui ouvre toute grande la porte de l'agonie.

Pour les simples et pour les enfants, le bon Dieu ne se dérange pas en vain; il vient cueillir une âme. La sublime idée de naissance que notre Sauveur a placée au sein même de la mort se dégage ici pour les pauvres d'esprit comme pour les docteurs, et plus clairement peut-être pour les pauvres d'esprit.

Sous ce petit dais c'est l'Eternité qui marche, apportant l'autre baptême au nouveau-né du monde à venir.

J'avais dix ans, j'étais de ceux qui comprennent ainsi l'arrivée du « bon Dieu, » au moins pour ce qui regarde la perte de tout espoir humain. Ma conviction se fit d'un coup qui m'écrasa le cœur sans lutte. A la place de ma tendresse que je n'avais pas bien connue et dont je mesurais soudain la profon-

deur, il y avait un deuil morne. Papa n'était plus à nous. J'assistais au commencement de ses funérailles.

Le prêtre disait : c< Seigneur, exaucez ma prière.» Nous répondions : « Et que mon cri monte vers vous. »

Puis Vlntroeat fut récité et il se lit un silence tout plein de mouvements sourds. Mon frère Charles profita de cet instant pour entr'ouvrir la porte et me fit passer le premier.

Ce qui frappa mes yeux tout d'abord, ce fut mon père lui-même, couché sur un cadre au milieu du cabinet^ c'est-à-dire à l'endroit juste où était d'ordinaire son petit fauteuil de cuir, devant le bureau en bois noir.

On peut dire qu'il avait passé là les trois quarts de sa vie, travaillant sans relâche ni trêve au long des jours et une partie des nuits. Derrière le chevet était maman, transfigurée en vérité par la douleur, mais aussi par la vaillance de sa foi.

Au moment où j'entrais, elle soulevait à deux mains la tête de son cher malade, dont les mouve-

ments désordonnés avaient repoussé Toreiller et saccagé les couvertures ; elle lui disait très-haut comme on parle aux enfants qui ne veulent pas s'éveiller :

— Mon ami, m'entends-tu, toi qui as tant de courage? au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, m'entends-tu, mon mari, mon ami? fais signe que tu m'entends. Ah! si Dieu voulait me donner ta souffrance ! Est-ce que tu ne me reconnais pas, moi que tu as tant aimée ! Dis-moi seulement avec tes yeux que tu m'entends : Notre Père... Notre Père... Pater noster qui es in cœlis...

Elle se retourna vers le docteur qui était debout de l'autre côté du lit et demanda :

— Est-ce que je lui fais du mal?

Le docteur Olivier, homme brusque d'apparence, presque brutal, mais excellent et de qui je connais des miracles de charité cachée, avait le malheur de ne point croire aux choses de l'autre vie. Du moins, il s'en vantait, comme beaucoup de ses confrères qui pensent que l'âme, mouvement d'horlogerie perfectionné, ne saurait exister, puisqu'ils ne l'ont jamais trouvée en disséquant des chairs mortes à l'am-

phi théâtre. Je Tavais entendu souvent s'élever contre la cruauté de ceux qui a tourmentent » les mourants avec des pensées de religion^ mais aujourd'hui il répondit :

— Non, oh ! non, vous ne lui faites pas de mal, pauvre madame ! Vous êtes deux saints, lui et vous. S'il peut encore entendre quoi que ce soit, c^'est la langue que lui parle votre cœur î

Et il ajouta, pendant que ses paupières battaient pour refouler des larmes ;

— De l'or, c'était de l'or que le cœur de cet homme-là!.. Monsieur le curé, vous pouvez bien essayer (( vos affaires, » si vous voulez. Je ne m'y oppose pas. Je lui ai promis bien des fois sur l'honneur de ne pas le laisser s'en aller sans confession. Il entend peut-être, essayez!...

Il prit sa course, suffoqué par l'émotion, et me jeta de côté pour se réfugier dans le couloir où nous couchions, et je l'entendis sangloter, répétant :

— De l'or ! c'était de l'or ! Et mieux que de l'or ! . . .

Qu'il fasse donc un miracle, leur bon Dieu ! qu'il

rende ce père de famille à ceux qui vont rester si

malheureux... Et j^irai à la messe ! Parole ! et à confesse aussi!

M. Jamond, le curé, était au chevet avec le crucifix, et il pleurait^ mais autrement que le docteur; ses yeux étaient mouillés, sa figure restait sereine. Au fait, tout le monde pleurait...

Et laisse-moi dire exactement comme c'était, car je le vois.

Derrière maman, on voyait des têtes et des fêtes moutonner et se perdre dans Tautre chambre qui était pleine aussi. En avant de maman, il y avait le curé, le clerc et deux choristes dont l'un portait Teau bénite et l'autre les saintes huiles. Mes deux sœurs étaient à genoux vers le pied du lit. A gauche de moi, en entrant, on avait mis une nappe sur la table où papa déposait ses papiers courants, et Ton avait arrangé un autel sur lequel était le Saint-Sacrement. Au delà de cette table se tenait une religieuse qui était notre parente, et quelques amis de la famille, consternés, à qui Julienne expliquait, avec cette voix sifflante que la plupart des femmes ont en parlant tout bas, qu'il y &vait eu une crise épouvanta-

ble dans la chambre à coucher, et qu'on avait été obligé de transporter « son monsieur » ici, hors de son vrai lit, bouleversé, souillé et trempé par les saignées".

Pauvre Julienne! sa vieille figure était tout en eau, mais en racontant, elle mêlait son orgueil avec sa douleur et revenait toujours à ces mots :

— Ça a fait comme un tocsin dans la paroisse et partout. Il y a du monde plein la maison, plein Fescalier, plein la rue : toute la ville est autour de chez nous!

C'était vrai ; malgré sa pauvreté qu'il n'était point possible de dissimuler tout à fait, papa avait une grande position, faite de respect. La somme du bien produit par lui avec des ressources matérielles presque nulles était énorme. Il prodiguait son travail avec la passion que d'autres mettent à faire fleurir leuc argent ou fructifier leur domaine. De rien il tirait beaucoup. Dès qu'il s'agissait d'être utile, aucun obstacle ne l'arrêtait; il avait ce magnifique courage du juste, sûr de lui-même et sûr de Dieu, qui soigne les pestiférés et touche la main aux taxés d'infamie.

La peste et Tinfamie se gagnent, il le savait et il allait. G^est la plus difficile de toutes les vaillances, parce que Taccusation d'infamie même la plus calomnieuse ne laisse de doute que dans l'esprit des honnêtes gens.

L'armée entière des pharisiens condamne avant de savoir, curieuse qu'elle est d'étaler tout d'abord au soleil le vêtement d'austérité qu'elle drape audevant des regards. Ils ont besoin constamment de faire leurs preuves les innombrables soldats de cette armée. Point de pitié ! nul ménagement! songe que chaque innocent qu'ils enterrent sous la féroce comédie de leur indignation est pour eux une manière de diplôme.

Et ils ont tant besoin de certificats !

Ce n'est pas qu'ils aient mauvais cœur, au moins, ces terribles juges, ah! mais pas du tout! Le jour même où ils battent de verges et couronnent d'épines l'Infâme sans défense avant de le crucifier, ils délivreront, si tu veux, Barrabas, ce bon vivant, exempt de préjugés, qui a de libres amis et des opinions a généreuses ». N'est-ce pas là une abondante compensation?

Va, depuis le temps, la mode n'a pas changé sur le calvaire !

Ne cherche point la figure de Jésus parmi ceux qui condamnent et flagellent.

Pour ne parler que de ce malheureux banqueroutier, M. Sicard, dont l'aftaire avait tué papa, selon l'expression de ma mère, c'était un papillon de Tindustrie provinciale brûlé à la chandelle. Un instant, il avait fait florès et ofi'usqué notre ville par un luxe très-maladroit. Au temps de sa gloire, les platitudes locales avaient brûlé sous lui une si grande quantité d'encens qu'il s'était gonflé jusqu'à en crever. L'histoire est banale. Au bruit de son explosion, la cohue de ses flatteurs agenouillés s'était relevée, pavés en main, et on l'avait lapidé sur place, à la juive.

Papa avait des motifs douloureux et que tu sauras pour le juger plus sévèrement que personne, mais, au cours de l'instruction, il reconnut en lui le pauvre diable qui n'est pas de force à jouer la partie de piquet voleur contre le commun des tricheries marchandes. Au lendemain des révolutions, la horde, gorgée de piflage, fusille volontiers, pour l'exemple.

106 LES ÉTAPES Da^XE CONVERSION.

celui qui aie moins habilement pillé. Ainsi en était-il déjà, sauf le fusil, au temps où les animaux furent malades de la ;)ts/e. Ainsi en est-il toujours aumarché. Papa eut pitié, et se trouva seul contre tous à l'intérieur comme en dehors du Palais.

Il fit un grand effort; il dépensa beaucoup de jours et beaucoup de nuits... Je ne saurais trop te le dire: là dedans, il n'y avait rien de ce qui anime et soutient un dévouement. Ce triste Sicard n'était pas un honnête homme, s'il n'était pas un scélérat: c'était un faiseur imbécile. Papa ne demandait ni son apothéose, ni même sa complète réhabilitation; il l'adossait au mur bien humblement et se mettait devant lui pour empêcher la fausse colère des faux chevaliers du faux honneur judaïque de l'écraser. Voilà tout.

Si tu savais ce que cela coûte, les choses prises ainsi selon la juste mesure de l'équité et de la vérité! Les choses où l'on se prive des divers brimborions usités dans la mise en scène de nos comédies sociales : la passion, l'entraînement, tout ce qui constitue la force oratoire et la théâtrale puissance ! Ce n'était pas seulement de l'affaire Sicard que

mon père mourait, mais bien de la série des mille affaires Sicard qui avaient constitué sa vie.

Il mourait de son labeur modeste héroïquement accompli.

Nous vivons à une époque «pratique » où, sur dix personnes qui se respectent, huit, pour le moins, doivent hausser les épaules en écoutant pareille histoire. Le temps, en effet, vaut de l'argent et papa n'en gagnait pas.

Mais si le temps vaut de Targent, qu'est-ce que peut bien valoir Téternité?

La question n'est pas oiseuse. Les dupes comme papa emportent leurs actes avec eux. Or, as-tu jamais ouï dire qu'un homme avisé de ta connaissance, faisant de l'argent avec du temps, ait emporlé cinquante centimes de son épargne au delà du cercueil?

On laisse cela à ses enfants, diras -iu?

Pas toujours.

En ce monde, tout ce qui regarde l'argent ressemble assez à une moquerie. Papa ne nous avait rien laissé, et il m'est arrivé de faire l'aumône aux enfants de son plus riche collègue. Ce n'est pas la faute de papa, ni de sa pauvreté, si, trente ans après

sa mort^ Dieu qui m'avait donné le superflu^ voyant que j'en abusais^ m'enleva le nécessaire...

Mais où en étions-nous? Avant d'arriver à la confession du père, je veux te dire en deux mots quelle était sa maladie. Il avait été frappé d'une affection cérébrale qui paraissait être à la première heure une méningite, et qui s'était compliquée d'accidents divers, présentant les plus violents caractères. C'était alors le règne de l'école de Bioussais. On ne connaissait que la saignée et les dérivatifs. Si c'était une erreur, nous l'avons remplacée par d'autres. La médecine semble n'avoir d'autre rôle que de varier les erreurs. Broussais est mort en priant Dieu de lui pardonner sa médecine. Broussais! La science et le génie !

Le docteur Olivier était précisément un ami personnel de Broussais et un praticien de premier mérite. Il attaqua la maladie énergiquemejNT, comme ils disent (et ces façons de parler extravagantes plaisent aux malades qui n'en peuvent mais); il avait saigné a coup sur coup » quatre fois, dans son ar-

dent désir de sauver; il aurait saigné aussi bien huit fois^ sans les syncopes qui survinrent.

Cependant, les « accidents » cessèrent. II y eut affaissement général, un état qui ressemblait déjà à l'anéantissement. Tu as pu voir que le docteur Olivier ne s'y trompait pas de beaucoup, puisqu'il demandait un miracle au Dieu qu'il ne croyait point. NousTentendions, Charles et moi, de la porte auprès de laquelle nous étions toujours. Il s'était jeté au hasard sur mon petit lit, et maudissait son impuissance avec un véritable désespoir. Ah! le père était bien aimé!...

M. le curé se pencha au-dessus de la couche trèsbasse où papa était étendu et approcha le crucifix de ses lèvres.

Dans le silence profond qui remplit tout à coup la chambre, la voix de maman s'éleva encore, disant avec 1 accent de la supplication;

— Mon bon chéri, c'est M. Jamond qui nous aime, et ton Dieu, ton cher Dieu est auprès de ta bouche.

Louise murmura en élevant ses mains jointes :

-*- Jésus, exaucez-nouo!

Le front de la pauvre Anne pendait sur sa poitrine. Celle-là était toute jeune et trop faible contre l'angoisse. Elle avait déjà plusieurs fois perdu le sentiment.

Charles me dit à Foreille:

— Je fais vœu d'aller à Sainte-Anne d'Auray à

pied et pieds nus depuis la ville. Promets aussi

quelque chose.

— Pour qu'il vive? demandai-je.

— Oh ! oui, répondit mon frère, pour qu'il vive! Mais si ce n'est pas votre volonté, Dieu Seigneur, pour qu'il meure comme il a vécu, en chrétien, confessé saintement, heureux de la divine communion reçue...

— Je ne veux pas demander cela! m^écriai-je, car ces choses n'étaient rien pour moi auprès de la vie: qu'il vive! qu'il vive seulement! Et j'irai au bout du monde!

M. le curé m'avait entendu; il fit un signe pour imposer le silence, et il approcha ses lèvres tout contre l'oreille de papa, disant très-bas:

— Mon cher ami, mon bien-aimé frère, voici le

Sauveur Jésus qui parle à votre âme par ma voix, l'entendez-vous?

Il se tut, toutes les respirations étaient suspendues. Le malade ne bougea ni ne répondit, mais ses lèvres qui étaient convulsivement closes, depuis qu^il avait quitté sa chambre, semblèrent se desserrer, hélas ! si peu ! Derrière Charles et moi le docteur haletait. Maman disait sans savoir qu'elle parlait:

— Jésus î Jésus ! ô Jésus ! souverain maître Jésus ! ayez pitié, pitié i pitié !

Une seconde fois, M. Jamond ordonna le silence d^un geste, puis ayant approché son oreille il écouta très- attentivement .

— Il a entendu! s'écria derrière nous le docteur: voilà que ses yeux écoutent!

— Il a entendu, répéta M. Jamond qui ajouta : et il a répondu.

Puis il dit encore:

— Eloignez-vous, pour que je puisse recevoir sa confession.

Maman se laissa tomber à genoux et baisa la terre dans un de ces transports de joie qui peuvent traverser les plus cruelles douleurs. Mon frère Charles

me serrait contre lui. Le docteur nous poussa une seconde fois pour passer^ car il reprenait ses droits devant cette lueur d'espoir.

— Essayez de donner la potion, dit-il, nous allons renouveler les sinapismes.

Mon regard était rivé au visage de papa qui se ranimait, en vérité, car ses prunelles étaient moins troubles; je crus à deux reprises qu'il me voyait et je baisais le creux de ma main tout doucement pour lui envoyer une caresse. Son front, ses joues et sa gorge perdaient petit à petit cette sinistre couleur de brique qui m^'est restée si longtemps dans la mémoire, avec une impression de pâleur sous le rouge : un hâve marbré de pourpre qui laissait de profondes taches noires autour des paupières.

Notre curé voulut donner lui-même la potion, pendant que le docteur, relevant les couvertures par le pied, visitait les « chaussons de moutarde, » dont l'odeur, violente et fade à la fois, est encore en moi au moment où je te parle, enveloppant mes souvenirs d'enfant dans une atmosphère que les orages de ma vie entière n'ont pas su balayer. Je

respire toujours celte haleine de l'impuissance humaine à travers laquelle passe comme une secourable purification le soutïïe des choses divines; un encens qui brûle au fond d\m méphitisme.

Et sans plus attendre, M. le curé, après avoir fait signe au docteur de s^abstenir, commença à demivoix la récitation du Confiteor. Il ne fut point possible d'évacuer le cabinet, parce que les gens massés dans la pièce voisine opposaient à ceux qui voulaient sortir une barrière compacte, mais chacun s^'écarta du mieux qu'il put, et les plus voisins s'agenouillèrent en tournant le dos. Il est certain que beaucoup attendaient un miracle, et pauvre maman, les deux mains tendues ardemment vers le ciel, avait des rayons autour de ses larmes.

— Prie de tout ton cœur, petit Jean, me disait Charles, ah! que je voudrais être enfant! La prière des enfants force Dieu !

— Je prie tant que je peux, répondis-je, mais c'est pour qu'il reste avec nous toujours, toujours, que je prie!

Je m'essuyai les yeux à pleines mains pour mieux

voir, car il me semblait que papa embrassait le crucifix. C'était vrai, et plus d'un l'avait vu, Julienne traversa la chambre pour prendre maman dans ses bras.

Au bout d'une minute à peu près, M. le curé se redressa et récita la formule de l'absolution. De toute part un murmure allait: « Il s'est confessé, il s'est confessé ! »

— Et ça n'a pas été long, dit Julienne, le vrai chrétien qu'il est! Et ce ne sera pas la dernière fois, si Dieu écoute tant de prières qui montent pour notre monsieur de partout î ;

M. le curé jeta un regard vers le docteur Olivier qui restait au pied du lit. Je compris très-bien que ce regard voulait dire :

— Y a-t-il assez d'espoir pour retarder l'extrêmeonction? V

Le docteur Olivier vint au chevet et prit le pouls de papa qui reposait maintenant bien droit, la tête au milieu de l'oreiller. J'ai dit que la couleur écarlatedeson visage s'effaçait peu à peu depuis quelque temps. Nulle trace n'en resta bientôt. Il avait main-

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tenant une figure de marbre avec les deux yeux fermés et la bouche entr'ouverte; tout cela exprimait le calme de la complète lassitude. Le docteur consulta le pouls avec une extrême attention, l'œil fixé sur sa montre à secondes. J'essayais de lire son impression sur ses traits. Quand il lâcha le bras, il baissa la tête^ et M. le curé fit un signe à l'assistant qui ouvrit aussitôt la boîte contenant l'huile consacrée.

Je vis ma sœur aînée qui soutenait la plus jeune pour Tempêcher de tomber à la renverse, et tout ce flux d'espoir soudain qui m'avait envahi le cœur y laissa un vide profond.

Mais je puis bien dire que j'étais le seul ici pour éprouver ce sentiment de révolte et de découragement. Charles rendait grâces avec une résignation qui me semblait dénaturée. Ma jeune sœur ellemême, dont le corps seul était défaillant, avait comme une joie dans ses larmes. Et maman! oh! notre mère admirable qui chérissait si ardemment son humble bonheur ! maman, notre cœur et notre courage! Elle était là entre son mari mourant, Tamour de sa jeunesse et de ses longs jours, le père de ses

enfants bien-aimés^ et son Dieu vivant, son Dieu vainqueur, mais couronné de souffrances et de miséricordes. Elle ne murmurait pas, non, je l'affirme, et j^affirme qu'elle bénissait à travers ses sanglots éclairés par un sublime sourire!

11 y a une ivresse dans la foi. Et comment la plus grande de toutes les forces humaines n'aurait-elle pas ses transports? la Foi! La Vertu mère qui contient en soi Texcellence des deux autres Vertus: TEspérance et l'amour ! Est-il possible de croire sans espérer, d'espérer sans aimer avec une adoration infinie?

Jésus, mon Dieu! ô divin Jésus de ma mère! Jésus créateur. Seigneur, bienfaiteur et libérateur! Vous qui vous montrez dans l'attrait de votre clémence aux simples et aux faibles, pourquoi ne pas verser un rayon de votre infinie bonté au sein de ces nobles et belles intelligences aveuglées qui se détournent de vous? C'est vous qui les avez faites, ô Dieu! auteur de toutes choses, et la guerre insensée qu'elles vous déclarent est née de ce dangereux don de puissance que vous mîtes en elles.

L'orgueil qui égara Tarchange rebelle les suscite contre vous ; Seigneur, je vous demande pour ces vastes esprits, dont quelques-uns sont en même temps de si généreux cœurs, un peu, une goutte, mon Dieu, un atome de cette précieuse foi qui éblouissait les regards de ma mère!

Je sais bien que vous vous montrez à tous, Jésus, maître clément; aujourd'hui comme aux premiers jours, vous portez la lumière que le monde ne veut point voir, et vous sollicitez en vain l'hospitalité dans votre propre maison. Faites davantage, au nom de la Sainte Croix, dressée sur le Calvaire pour le salut de tous les hommes. Ouvrez les portes fermées, emparez-vous avec violence de ceux-là du moins qui vous aiment en croyant vous haïr, puisqu'ils écoutent la voix du malheur, puisqu'au beau milieu des sectaires haineux qui outragent tout jusqu'à Taumône, ils fontraumône, et certains d'entre eux à plein cœur!

J'en connais... ô Dieu ! vous savez de qui je parle. Vous m'avez bien fait le prisonnier de vos secourables colères, moi qui étais sans excuse, moi qui vous avais fui, malgré les pieux enseignements de mon

berceau, malgré la mémoire de mon père, de ma mère et de mon frère, malgré ce parfum d'encens et de ferveur, de pleurs et de fleurs que ma première communion entretenait dans mon souvenir. Vous m'avez frappé, Jésus, au comble de mon heureuse fortune, quand je me croyais fort contre vous; votre main, et qu'elle soit ardemment bénie ! a brisé mes espoirs terrestres, humilié mon orgueil, anéanti réditice entier que j'avais bâti sur le sable; j'ai vu mes enfants pauvres et ma famille dispersée; ma renommée est morte de mon vivant, mes amis ont porté en souriant le deuil démon honneur... ô Jésus! Jésus î douceur infinie, compassion sans bornes, vous m'avez comblé de ce bienfait inestimable : la Foi! je me suis courbé sans murmure sous le poids de votre main, j'ai baisé la terre aux pieds de votre courroux, je me suis traîné sur mes genoux, j'ai rampé, j'ai crié du plus profond de ma misère acceptée : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel! o

Et me voilà réfugié dans mon âme où vous êtes, où vous avez fait ces grandes choses, dans mon âme, votre esclave, qui pleure l'allégresse des con-

soles. Votre regard s'est abaissé vers ma résignation. Votre miséricorde est sur moi et sur ma maison, parce que nous vivons dans votre crainte. Seigneur, Seigneur^ vous avez relevé vos enfants à Tabri des injures de la mort; les hommes ne peuvent rien contre leur bonheur qui est en vous, ni contre leur gloire, qui consiste à s'annihiler dans votre gloire. Nous vous louons, ô roi de l'éternel amour ! nous vous proclamons, ô Dieu des miraculeuses compassions ! Nous vous adorons, ô trois fois saint. Père de l'immense majesté ! Nous avons la Foi, Saint, Saint, Saint, vous nous avez donné la Foi! Soyez glorifié au-dessus des Cieux î

Et, prosternés dans notre gratitude, dont nulle parole ne peut mesurer la profondeur, nous tendons vers le Sacrement de votre autel nos mains pleines de ses bienfaits, pour vous rendre grâces d'abord, ô Tout-Puissant, et ensuite pour vous implorer. Ayez pitié, Jésus, de ceux que nous aimons et que nous admirons. Nous étions avec eux hier, qu'ils soient avec nous aujourd'hui. Eclairez leur savante ignorance; mettez un grain de votre divine folie dans l'orgueil de leur raison, guérissez, dans le re-

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pos de votre simplicité, la fatigue de leur génie malade. Jésus vainqueur, entrez en eux, mais, s'il se peut, ne les frappez pas comme vous m'avez frappé, car, sous le coup de votre colère, il est certain que j'ai chancelé au bord du désespoir. Vous le savez, mon Dieu, j'ai vu de tout près l'horreur même de l'abîme.

Et tout le monde n'a pas derrière soi cette main bénie du souvenir qui me retint suspendu à la lèvre du précipice.

Ma conversion fut, comme toute chose ici-bas, l'œuvre clémente de Dieu, mais il avait commencé de la préparer au lit d'agonie de mon père^ bien des années avant ma chute, et à l'heure terrible où je demandai grâce dans le suprême effort de ma conscience, il était là, mon père! et ma mère aussi était là! Et tous mes morts bien-aimés m'entouraient!

VU

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