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L EXTREME-ONCTION ET LE SAINT VIATIQUE

Jean s'arrêta ici pour me dire :

— Yoilà minuit qui sonne. Si tu es fatigué, nous reprendrons une autre fois. Je te préviens que je n'abrégerai pas, parce que c'est la première grande heure de ma vie.

— J'écoute, répondis-je, continue.

— Cela t'intéresse-t-il?

— Oui.

— L'écriras-tu?

— Non.... pas maintenant.

— C'est bien ainsi que je l'entends, me dit-il en me serrant la main. N'ai-je pas ta promesse? Pour toucher à ces choses, il ne suffit pas d'avoir du talent, ni même d'avoir du respect : il faut avoir la foi.

Et il reprit aussitôt :

— M. Jamond, ayant achevé les prières et fait les génuflexions vers le Saint-Sacrement, prit la première parcelle de coton et la mouilla d'huile consacrée pour commencer les onctions. Dans Tébranlement douloureux de tout mon être, il y avait une curiosité. Je n'avais jamais assisté à une cérémonie qui me parût aussi solennelle ; mais je dois ajouter que, loin de m'apporter une consolation, tous les

détails de cette scène étaient pour moi uniformément navrants.

Au fond, je ne connaissais pas beaucoup mieux Dieu que la mort.

On m'apprenait le catéchisme depuis longtemps déjà, et j'en savais la lettre assez bien, mais les explications m'ennuyaient, et le train-train de la vie pieuse m'entourait sans me pénétrer.

Il y a des enfants pieux tout naturellement et qui

rient comme des anges; moi je priais pour obtenir

ceci ou cela, de même que j'étais sage pour avoir la

récompense. Le meilleur de moi était mon ignorance

absolue de tout mal; j'avais en outre beaucoup de

tendresse pour ceux qui mVimaient si chèrement. Je crois bien être sûr qu'aucune parcelle de cette tendresse ne s'échappait vers Dieu autrement qu'en paroles.

Quand j'avais grande envie de quelque chose, je la demandais à Dieu avec une ardeur qui était dans la proportion exacte de mon désir. Ai-je assez donné mon cœur à Dieu la veille des parties de campagne pour avoir beau temps! Mais, s'il faisait de la pluie, je boudais Dieu et la prière; ma rancune était quelquefois très-forte; et le mot résignation que je comprenais assez bien, à force de le haïr, exprimait pour moi une idée tout à fait ennemie.

A cet égard, le fond de ma théologie se résumait dans cette question :

— A quoi peut servir une prière qui n'est pas exaucée?

Te reconnais-tu? J'ai trouvé en ma vie une imposante majorité de vieux enfants, je ne dirai pas pour raisonner ainsi, mais pour agir ou «'abstenir en conséquence de ce déraisonnement.

Donc, ici, dans cette chambre d'agonie, en pré-

sence de ces prières redoutables qui impliquaient avant tout la résignation détestée ; qui acceptaient la mort au lieu de la repousser^, qui la préparaient au lieu de la combattre, je restais hors de rintention commune, tout en suivant avec avidité Toeuvre sacramentelle accomplie par M. le curé. Il me semblait que les autres abandonnaient papa en ne priant que pour sa mort.

— Je prie pour qu'il vive, moi ! dis-jc une seconde fois à l'oreille de Charles, abîmé dans sa ferveur ; rien que pour qu'il vive! Ah î moi, je l'aime !

— Prie comme tu voudras, me répondit mon frère; Dieu, qui est la bonté même, prendra ce qu'il y a de bon dans ta prière; mais tais-toi, ceci est un sacrement.

Je le savais, et pourtant le mot me donna à penser, car je baissai la tête avec plus de respect. J'écoutai, cherchant à bien saisir le sens de ces foriirules latines qui étaient plus que des prières, et qui sacraient comme un autre baptême Tâme prête à se séparer du corps pour naître à l'immortelle vie.

Certes, de pareilles expressions ne me venaient point à l'esprit, mais peut-être sentais-je plus vive-

ment que je ne l'exprime ici cette notion si fort audessus de mon âge.

M. le curé touchait d'une main les paupières fermées de papa^ et de l'autre tenait son livre où il lisait à haute voix : « Par cette onction de l'huile sacrée et Sa Miséricorde très-pieuse, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez com.mis par la vue. »

Pendant que l'assistant, d'abord, puis tout le monde répondaient ««mm,» les lèvres du père eurent un mouvement doux et lent qui figurait ce même mot. Ce fut comme si je l'avais entendu.

Je dis amen avec les autres. Oh! que j'avais soif de l'embrasser!

Je pensais : « Jésus, bon Jésus, me voilà bien repentant et bien soumis, pardonnez-moi : c'est un sacrement... Mais si vous vouliez la moitié de ma vie pour qu'il nous reste! si vous vouliez toute ma vie!... »

Et quels péchés avaient-ils commis ces yeux qui me souriaient, ce matin encore? Je les avais vus rouges si souvent après les longues veilles, et maman m'avait dit tant de fois :

— Il les fatigue à te gagner du pain!

Et un jour j'avais fait dessein de ne plus manger pour délasser les yeux du père.

— Des péchés, mon Dieu! me disais-je, il n'a jamais péché ! Maman et lui sont sur la terre ce que vous êtes dans le ciel! Laissez-le avec nous, je vous prierai le jour, je vous prierai la nuit, et sans cesse. 0 doux Jésus! que puis-je vous donner de plus que moi-même!

Avec une seconde parcelle imbibée, M. Jamond toucha successivement les deux oreilles du malade et dit : « Par cette onction de l'huile sacrée et par Sa Miséricorde très-pieuse, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l'ouïe... »

Pendant que tout le monde répondait amen, le docteur interrogea le pouls encore une fois. Je disais :

— Amen! amen! ô mon Père des cieux! ayez pitié de mon père mortel ! Je vous aime ; il faut vous aimer par-dessus toutes choses... mais lui, mon Dieu ! que vous nous aviez donné pour être notre cœur et notre bonheur...

Mon regard rencontra les yeux de maman qui élevait ses deux mains jointes d'où son chapelet ruisselait. Est-ce que jamais parole pourrait dire ce qu'il y avait dans ses larmes! Je savais^ moi, qu'elle invoquait Tagonie du Sauveur, et Charles, le front tout près de terre, murmurait la plainte prophétique de David : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os... »

0 divin martyr ! moi je pensais à mon père d'icibas, mon pauvre cher père ! J'essayais ardemment de vous aimer par-dessus toutes choses, grand Dieu, mais mon père!...

Le prêtre avait touché les lèvres fermées et disait, achevant la quatrième onction : « Que Dieu vous pardonne tous les péchés commis par le goût et la parole. »

Ainsi soit-il.Le péché! encore le péché! toujours,, toujours le péché, par tout ce que votre bonté nous prêta, Créateur, par tous nos sens, par tous nos pores! La souillure est incessante et il fallait que la purification fût éternelle. Péché par les mains qui firent le Mal et combattirent le Bien, péché par

les pieds qui s'éloignèrent du Bien pour courir vers le Mal...

Je ne pensais pas de la sorte, enfant ignorant et révolté que j'étais, je ne voyais que la vie même de papa et ne voulais rien de Dieu, sinon la prolongation de ses jours; je le croyais, du moins, car j'avais peur de moi, et Tidée me venait que j'étais un impie, mais je me trompais, et la bonté divine souriait à Terreur de mon angoisse. L'onction de vérité pénétrait en moi à mon insu. A travers le pauvre petit blasphème de ma tendresse filiale le germe de la grande foi silencieusement se glissait.

M. le curé oignit les mains, puis les pieds, appelant le Pardon d'une extrémité à l'autre de ce triste corps, instrument de nos défaillances et cause de nos chutes. Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!

Et M. le curé, après s'être éloigné du lit pour laver ses mains, y revint, et je vis bien que l'entêtement de mes supplications et de mon espérance n'était pas un crime en écoutant l'oraison admirable qu'il récitait avec tout son cœur : a Dieu Seigneur, qui, par la bouche de votre apôtre saint Jacques,

avez parlé, disant : « Si quelqu'un parmi vous est a malade, qu'il appelle les prêtres de TEglise et « qu'ils prient sur lui, l'oignant d'huile au nom du « Seigneur, et la prière de la foi sauvera le malade; 0 le Seigneur le soulagera, et s'il est en état de pé- « ché ses péchés lui seront remis. » Nous vous en prions, Rédempteur, par la grâce de l'Esprit-Saint, guérissez les souffrances de (ici les noms de mon père), accordez-lui pleinement la santé de l'âme et celle du corps, afin que, rétabli et sauvé par votre miséricordieux secours, il puisse vous rendre grâce au pied des autels... »

Pendant que M. Jamond priait ainsi, les paupières fermées de papa s'ouvrirent toutes grandes et je vis ses chers regards d'autrefois chercher ceux qu'il aimait.

— Vierge! ô Vierge! balbutia ma mère.

Je me jetai au cou de Charles qui pleurait à grosses larmes et qui disait, pensant à son vœu :

— A genoux ! j'irai à genoux !

Mais la tigure du docteur Olivier était sombre, et quand le regard de mon père croisa le sien, je vis bien qu'il faisait un grand eff'ort pour sourire.

— Voici, dit M. le curé qui avait pris le crucifix entre ses mains pour le présenter au malade, après avoir fléchi le genou, voici Timage de la croix sur laquelle Jésus-Christ Notre-Seigneur a souffert la mort pour nous racheter des peines éternelles : répondez-moi, le croyez-vous ?

— Oui, je le crois, dit papa d'une voix faible, mais très-distincte.

Et en même temps, il se souleva sans aide pour toucher de ses lèvres les pieds du crucifix.

— Vous unissez, reprit M. Janiond dont Taccent trahissait son émotion profonde, vous unissez vos souffrances à celles du Divin Sauveur?

— Oui, mon père.

— Vous mettez en lui toute votre confiance avec une entière soumission à sa volonté?

— Oui, mon père.

Avec le crucifix, M. Jamond fit le signe de la croix sur le malade et dit : a Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

La cérémonie était achevée en ce qui concernait rExtrême-Onction. Use fit un mouvement dans Tas-

sistance. J'entendais les paroles d'espoir qui allaient et venaient. On fut obligé de faire taire Julienne dont la joie devenait trop bruyante.

Maman s'était rapprochée du chevet ; elle souriait dans ses larmes et formait avec mes deux soeurs un groupe que je verrai jusqu'au dernier jour de ma vie. M. le curé fit un instant partie de ce groupe et j'allais m'y ghsser, moi aussi, quand Charles me retint. M. Olivier abordait le curé par derrière et lui parlait tout bas.

Un voile tomba sur la figure rassérénée de l'excellent prêtre.

— Qu'y a-t-il ? demandai-je, le cœur pris déjà dans unétau.

— Il y a, me répondit Charles dont la voix chevrotait, que le docteur est d'avis qu'il faut se hâter de donner le Saint- Viatique.

— Se hâter! m'écriai-je, mais pourquoi se hâter ? On ferait mieux de le laisser respirer; le voilà qui prend meilleure mine à chaque instant.

C'était vrai. En ce moment même il donnait une de ses mains à ma mère, l'autre à ma sœur aînée et j'entendais Julienne qui disait :

— Les mille et les cents de monde qui tiennent toute la rue depuis la rivière jusqu'à la place se seront dérangés pour rien ! Ça n'aura servi qu'à faire voir comme on aime notre monsieur en ville. Pas riche que je suis, j'en brûlerai une belle chandelle, c'est sûr!

M. le curé toucha la main du docteur comme pour le remercier, et, suivi de son servant, il fit un pas vers la table^ disposée en autel. Ayant fléchi le genou devant le Saint-Sacrement, il demeura un instant en prières et maman dit :

— Recueillons-nous pour la sainte communion. Tout le monde aussitôt se prosterna, et M. le

curé commença tout de suite à réciter : d Voici mon Sauveur. ;) Le servant répondit : « Avec confiance j'agirai et ne craindrai point. »

En même temps que lui, mon père prononça le répons, et quand M. Jamond arriva au verset «Seigneur, exaucez ma prière, » ee fut mon père qu'on entendit le mieux, disant avec une ferveur profonde : « Et que ma voix s'élève jusqu'à vous. »

Maintenant que le père parlait, toutes ces choses m'apparaissaient sous un jour nouveau. Une

lumière se faisait dans mon cœur élargi et rehaussé. Le fait de voir ce maître bien-aimé de notre maison prendre avec intrépidité et simplicité un rôle actif dans le drame de ses adieux à la vie m'étonnait, m'attendrissait — et me mûrissait, car mon intelligence d'enfant, étrangère à Tidée de la mort, quoiqu'on m'eût parlé de la mort mille fois, et qui venait de la concevoir tbut à coup en un sentiment de haine et d'horreur sans bornes, entrevit à celte heure ce qui est au delà et au-dessus de la mort. J'eus conscience de Tâme impérissable autrement que par des paroles, et, confusément, la véritable grandeur de Dieu passa au lointain de ma vue comme un éclair à travers un brouillard.

Me fais-je bien comprendre? Tout ce dont je parle existait en moi, mais à l'état de refrains et de leçons. J'étais plein de formules. Ceux qui vivent^ comme c'était mon cas, dans une atmosphère saturée de foi peuvent être blasés sur les mots et rester loin de l'idée. Ils n'ont pas eu besoin de traduire les mots. Leur paresse enfantine se prolonge

par l'impossibilité du doute ou de la discussion.

Il y a sommeil souvent dans les jeunes âmes qui vivent de vérité comme d'air respirable, sans choc, sans surprise et sans désirs. Dieu est là tout à Tentour d'elles et toujours, un Dieu qu'on n'a jamais cherché parce qu'il n'a jamais manqué, on l'aime si Ton a reçu le précieux don de piété, mais on l'aime théoriquement, poétiquement par le côté berceur et charmant des tendresses catholiques, on l'aime dans la suavité des cantiques, dans les fleurs du mois de Marie, dans le chant que Noël exhale autour de la crèche, — et dans la splendeur de ces rayons bénis que la procession mène en triomphe autour de la nef, à travers les éblouissements et les harmonies.

Pour les enfants catholiques il y a presque^ deux Dieux : le petit Jésus souriant dans les bras de sa mère Immaculée, et ce grand Jésus de la croix qui pleure, qui souffre, qui plane.

C'est la vérité, c'est Dieu, ceci et cela, mais ce n'est pas toute la vérité, et ce n'est pas tout Dieu.

Seigneur, j'avais dix ans quand je vous connus à rimproviste, ô Maître du sacrifice redoutable et de

l'immense consolation! J'avais dix ans, et certes, je vous aimais bien, divin petit enfant rose, sourire de Marie adorée qu'on chérit toujours la première.

Vous permettez cela, Jésus, vous le voulez. Il vous plaît que les cœurs, intimidés par le fulgurant éclat de vos gloires, battent d'abord sous l'aile angélique de votre mère.

J'avais dix ans, je vivais plein de vous dans une maison sainte qui vous appartenait, mais je ne savais pas qui vous étiez, parce qu'on me le disait sans cesse et que je ne l'écoutais plus à force de l'entendre.

Je vous vis avec uh effroi sans nom, mais avec une confiance inouïe sur votre croix qui touchait les lèvres pâles de mon père. Je me sentis enveloppé de vous et transpercé et pénétré jusqu'au plus inconnu de mon âme; et dussé-je n'être pas cru, je le dirai comme cela fut, la notion si élevée de la naissance dans la mort surgit en moi avec une netteté suffisante, sinon parfaite, à l'instant même où je vous découvris. Ce lit d'agonie m'apparut réellement comme un berceau, je cessai de m'obstiner dans ma haine de la mort, et il y eut un moment où je

priai avec tous les chrétiens qui étaient là pour le grande pour le seul objet, digne de la prière chrétienne : pour la vie qui naît delà mort.

Je dis un moment; cène fut^en effet qu'un moment. J'avais dix ans et je ne devins pas homme en une minute, mais ce moment où je vis Dieu, le Dieu des hommeSj, qui présente aux hommes sa croix et le salut de sa croix eut beau être fugitif, il laissa au dedans de moi une marque indélébile, une blessure, un jalon, le premier de ma route.

La voix de notre curé, fervente et concentrant toute l'émotion de son amitié charitable, poursuivait : « Prions. — Dieu, unique appui de la faiblesse humaine, sur la faiblesse de votre serviteur déployez votre puissante protection, afin que par votre tendre piété et par votre grâce féconde, il reçoive en provision de voyage le corps de Jésus-Christ, votre fils, qui , étant Dieu, vit et règne avec vous dans l'Unité de l'Esprit-Saint. »

Papa répondit encore et le premier de tous : «Ainsi soit-il. » Je reconnus, parmi les autres, la voix toute changée du docteur qui avait un genou

en terre et se cachait derrière maman. M. Jamond se tourna vers le lit.

C'était l'instant de Texhortation. Les yeux mouillés, la parole tremblante, notre vénérable ami dit simplement : a Mon frère, vous avez été parmi nous Texemple des vertus chrétiennes et le plus parfait modèle de l'honneur humain, mais qu'est notre honneur aux pieds de Jésus-Christ? et que sont nos vertus devant les perfections du Divin Maître? Mon frère et mon ami, cher cœur en qui j'ai placé ma meilleure amitié sur la terre, mon fils en Noire-Seigneur, mon bien-aimé fils, vous êtes un homme et vous avez péché. Elevez votre repentir jusqu'au cœur de Jésus qui vous voit, qui vous aime et qui va vous aider pour vivre ou pour mourir. Mon frère, vous étiez... j'allais dire que vous étiez l'âme de cette pauvre chère demeure affligée, mais cela n'est point : il n'y a qu'une âme pour toutes les maisons et c'est la grande âme de la miséricordieuse et très-auguste Trinité. Si Jésus n'exauce pas nos prières ardentes, si vous êtes séparé de ceux qui vous aiment et que vous aimez, l'âme de votre maison restera dans votre maison, et

vivant que vous serez sur les marches du trône céleste, vous verrez vivre parmi vos enfants, dans la conscience de votre sainte femme, votre exemple et votre souvenir. Vous êtes celui dont Dieu a dit par la voix du prophète : « Heureux Thomme qui craint le Seigneur, la postérité des justes sera bénie.» Recueillez-vous, mon cher fils, je vais vous donner la communion.

Papa dit :

— Mon père et mon ami, je vous remercie. J'implore la miséricorde de Dieu dans le ciel et je demande pardon à tous ceux que j'ai offensés sur la terre.

Et comme maman s'approchait pour lui mettre entre les mains la nappe de la communion, il Tattira, la baisa et lui dit :

— Pardonne-moi pour tous.

M. Jamond avait pris le Saint-Sacrement sur l'autel. Après avoir récité de nouveau le Confteor, il éleva l'hostie de rédemption au-dessus du ciboire et dit : « Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde. » Et il répéta par trois fois les

paroles du centenier : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit, mais dites seulement une parole et mon âme sera guérie. »

Car la beauté des cérémonies de notre Eglise catholique est de mettre en action perpétuellement la miraculeuse vie de Jésus, et nos prières sont l'histoire de notre Dieu.

Papa s'était mis sur son séant et maman le soutenait par derrière. Il se frappa la poitrine à trois reprises et put maintenir sans secours la nappe étendue au-dessous de sa bouche.

— Il va vraiment mieux, murmura Charles derrière moi qui m'étais involontairement rapproché.

Et j'ai encore dans l'oreille le mot de notre Julienne qui ne pouvait retenir sa langue et chuchotait dans un groupe de voisins :

— De cette fois, ça \3ipassej' en conversation/ Pauvre bonne femme! on l'aurait bien étonnée en

la taxant d'irrévérence.

Moi aussi, j'étais émerveillé de la bonne mine du père, mais l'idée de mort qui avait eu tant de peine à entrer en moi s'y était assise et le poids lourd que j'avais sur la poitrine y demeurait inébranlable.

M. Jamond présenta Thostie, disant ; « Recevez, mon frère, le viatique du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour qu'il vous garde de Tennemi et vous conduise à la vie éternelle »

Et les lèvres du père se refermèrent sur le pain des anges; ses paupières étaient closes à demi, deux larmes roulaient sur sa joue et tout son visage sem* blait baigné dans une indicible joie,

c( Le Seigneur est ma force, » dit M. Jamond replaçant le Saint-Sacrement sur l'autel. Et nous répondîmes : a C'est de lui que me vient le salut. »

Avant la dernière oraison et pendant que M. Jamond adorait en silence, la voix du père s'éleva contenue. Il semblait céder à un besoin, mais en même temps il hésitait à introduire ici ce que Tusage de TEglise n'y plaçait point. Maman lui avait mis de nouveau la tête sur Toreiller; il tournait vers le ciel ses regards tout chargés de reconnaissance attendrie, et le cantique des actions de grâces de la Vierge mère s'exhala doucement de ses lèvres : c( Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit a tressailU d'allégresse dans le sein de mon Dieu... d

Maman d'abord, puis mes sœurs, puis nous tous.

nous répétâmes le long cri de bénédiction prophétique arraché aux entrailles de Marie par le mystère qui vivait dans son sein, et les versets du Magnificat, murmurés en chœur, passèrent comme un divin souffle sur nos fronts inclinés.

Le père, qui avait tenu ses mains étendues, les ramena en croix sur sa poitrine, et M. Jamond, après avoir récité le dernier oremus, fit au-dessus de son front le signe du chrétien en disant: a Que la bénédiction de Dieu tout -puissant. Père, Fils et Saint- Esprit, descende sur vous et y demeure à jamais, ©

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